ERASME ET RABELAIS
leur génie littéraire. Delà tempête de Panurge. cotte merveille, rapprochez le Vaufrage des Colloques. Érasme prend la chose au tragique; il se bat les lianes pour nous émouvoir de terreur et de pilié ; il fait appel à ses réminiscences classiques : c'est une bonne tempête en prose, où figurent tous les ingrédients de ce lieu commun poétique et qui ne vaut pas l'orage qui secoue en pleine mer les jeunes débauchés du Satiricon. Rabelais, grâce à la couardise de Panurge, à la vaillance, à la belle humeur de Frère Jean, nous donne une incomparable comédie, qu'ennoblit de temps à autre le sang-froid religieux de Pantagruel. Mais quelle énorme fantaisie, et quelles grimaces immortelles sur la face épouvantée, toute livide, de Panurge, et quelles paroles sublimes tombent de ses lèvres entre deux hoquets ! « Dea, beaulx amys, puysque surgir ne povons à bon port, mettons-nous à la rade, je ne sçay où. Plongez toutes vos ancres. Soyons hors de ce dangier, je vous en prie. » Ce cri, cette prière, je les ai entendus une nuit entre Syra et le Pirée. La mer était houleuse, le ciel noir comme de l'encre, le bateau craquait, haletait consciencieusement. Un de nos compagnou s sortit tout à coup de sa cabine, une valise à chaque main, mortellement pale. « Où allez-vous, monsieur? — Je veux qu'on me débarque, sur-le-champ, n'importe où ! — Mais nous sommes en pleine mer. Prenez patience. Allez vous coucher. » 11 fallut l'enfermer dans sa cabine. 11 voulait, de peur, se jeter dans l'onde poissonneuse. Panurge avait été plus raisonnable.
La statue de Rabelais (1).
Chinon, « ville ancienne, voire première du monde », veut élever une statue au plus illustre de ses fils, François Rabelais. C'est du médecin, du moraliste, du grand écrivain qu'il s'agit, et non du moine, du chanoine irrégulier de Saint-Benoit, du curé de Meudon. J'entends déjà les cris, je vois les gestes douloureux, les mines pudibondes des personnes qui ne sont pas encore remises de la statue de Voltaire. Eh ! bonnes gens, Rabelais n'est pas un saint, nous le savons ; autrement, c'est une église que nous lui bâtirions, plus réelle que la chapelle « à M. Saint Nicolas », vouée par Panurge au plus fort de son mal de mer et de sa peur extrême, puis si galamment jetée à
(l) La République française du mardi 9 septembre 1879.
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l'eau par l'aimable sceptique, aussitôt qu'il a posé le pied sur le plancher des vaches. Ce n'était pas un saint et pourtant il y a deux miracles dans sa légende. L'un dans son abbaye de mineurs; il dénicha un soir saint François et se mit à sa place dans la niche, à la chapelle, avec le costume et le geste du fondateur; la scène des moinillons épouvantés à la vue du patron accomplissant quelque mouvement saugrenu dut consoler notre thaumaturge improvisé de bien des ennuis ; car il s'ennuyait terriblement à Fontenay-le-Comte, couvent de vrais moines ocieux trop fidèles à la maxime franciscaine : .Xon curent nesrienles litleras litteras discere, qui faisaient la chasse à ses livres grecs. Le second miracle aurait une valeur plus sérieuse pour des théologiens bien disposés.
Il fut accompli non par Rabelais lui-même, mais par sa mule. Or, nous savons par saint Thomas, le docteur suprême, que les animaux, disons le mot, les bêtes, peuvent très bien manifester le surnaturel. Donc, un jour, à l'heure des vêpres (on était en été), cette bonne bête attendait patiemment dans la rue, à l'ombre, son maître, de docteur François ou le curé de Meudon ; car Rabelais, curé, continuait de soigner les corps. Passent quatre mauvais garçons, peutêtre des huguenots qui ont reconnu une mule catholique ; ils sautent tous les quatre en selle et descendent, en cet équipage, la rue Saint-Jacques. Tout à coup la mule, apercevant une église, s'y dirige tout droit, malgré les efforts de ces polissons, entre et
marche au bénitier. Les vêpres sont suspendues ; le populaire s'agite; le clergé s'inquiète : la mule a soif, la mule veut boire ; les dévots voisins de la sainte cuve, croyant à un sacrilège, tentent de la repousser; le peuple, qui croit à un miracle, ou tout au moins à une àme du purgatoire fortement altérée d'eau bénite, crie : « Laissez boire la mule ! » Elle plongea largement dans le bénitier « son horrificque muffle » et, les yeux à demi clos, comme en extase, elle vida la coupe.
Je ne veux point chagriner les chrétiens d'aujourd'hui, dont l'humeur est si peu commode. D'ailleurs, en ces matières, les laïques et leur opinion ne comptent guère. Non, la statue de Rabelais n'est point une œuvre de pure édification. C'est pourquoi nous ne quêtons plus pour elle ; mais nous demandons de l'argent. On voit la différence. Les sénateurs et les députés d'Indre-et-Loire, le maire de Ghinon, les journaux libéraux, enfin l'éditeur Jouaust, à qui nous devons, entre autres beaux livres, un excellent Rabelais, sont tout prêts à recevoir les souscriptions.
Ici, j'entends les personnes pieuses, les gens au goût difficile, les moralistes chagrins, tous ceux qui sont ennemis de la gaieté, s'écrier : Prenez garde ! cette souscription est fort compromettante. On y risquera quelque chose de sa bonne réputation. Ce sont des épicuriens, de bons vivants, des pantagruelistes, des sectateurs de la Dive Routeille qui contribueront à ce bronze. Ne mêliez pas le pied sur cette
galère. Vous y seriez en compagnie de tous les mauvais sujets de la République, de tous les esprits corrompus. Le vidame de Sottenville disait l'autre jour au R. P. Trophime qu'il ne recevrait pas un monde pareil dans son salon, et le Père lui répondit qu'il ne les recevait dans sa chapelle que par pure charité chrétienne, et à la condition de les confesser d'abord ; qu'on ferait bien mieux de souscrire pour l'église de Montmartre ; que cette statue donnerait la liste de tous les francs-maçons ; qu'il était temps enfin que Dieu nous frappât un peu d'une verge de fer. 11 ajouta que Rabelais avait été excommunié, et qu'il était mort ivre, fait certain, puisqu'il avait été révélé par son propre confesseur, et que, élever à ce mauvais moine un monument, c'était outrager Dieu et violenter insolemment la conscience des catholiques. Néron a fait rissoler des chrétiens dans le soufre et la poix, il n'a point dressé sous leurs yeux l'image de Judas. Où donc s'arrêtera la persécution?
Les gens d'esprit laisseront divaguer les Sottenville et Jes Pères Trophime. La meilleure preuve qu'on n'entend rien à Rabelais, que même on n'en a point lu dix pages, c'est le mal qu'on peut dire de lui et de ses amis. On en revient toujours au mot inique de La Rruyère, qui l'avait lu cependant : c'est le charme de la canaille; mais on oublie l'autre moitié de la sentence ; c'est le mets des plus délicats. Le charme de la canaille ! cela dit tout. Expliquez donc aux ignorants que, cent cinquante ans après Rabelais, vers latin de Louis XIV,
l'esprit français avait accompli une évolution aussi grande que la langue française elle-même, que la vie de cour, et de cour de plus en plus dévote, les salons, l'influence croissante des femmes, le cartésianisme et la pratique des notions abstraites avaient peu à peu affaibli, dans notre génie national, l'élément gaulois : après Molière et La Fontaine, il n'en restait plus de trace sensible dans la littérature; celle-ci, énervée, ennuyée, s'assoupissait dans l'oraison funèbre, le drame biblique et le roman de moralité : mesurez la pente qui, du Pantagruel, des Tragiques, du Contre Un, de la Satire Ménippée, nous a fait rouler jusqu'à Esther, i Art poétique et le Te'lémaque. Molière lui-même n'est plus qu'obscurément compris par les lettrés; on l'accuse de discréditer la vertu et d'avoir la plaisanterie grossière. La vérité est qu'on ne sait plus, qu'on ne veut plus rire : les coiffes de deuil de Mme de Maintenon semblent avoir enveloppé la France entière d'un voile mortuaire; l'esprit français s'épuise à discuter sur la bulle Unigenitus: il était grand temps que le souffle ironique du dix-huitième siècle vînt balayer vivement ce brouillard gris où nous allions mourir de mélancolie. Molière s'est bien relevé dans l'estime des personnes qui affectent d'avoir des opinions littéraires. Louis-Philippe et M. Guizot ont fait accepter au beau monde bourgeois les seringues de M. de Pourceaugnac; les classes dirigeantes ne sont plus choquées des médecines d'Argan et de leurs suites foudrovantes.
184 DE PANL'RGE A SANCHO PANÇA
Il y a bien Tartuffe, mais ses comédiens, rejetés du sein de l'Église, sont tout à fait étrangers aux choses de la religion, et puis, à cause de deux grosses scènes, on n'y mène ni ses filles ni sa femme. Bref, on passe l'éponge sur Tartuffe. A l'égard de Rabelais, on est moins libéral. Vous n'avez jamais rencontré, sur la table d'un salon respectable, les deux Rabelais de Gustave Doré. Cependant les gravures, si amusantes, empêcheraient les petits garçons de jeter les yeux sur le texte ; d'ailleurs, pour des enfants, ce vieux français, ces inventions énormes, ce torrent d'érudition en apparence extravagante sont une garantie contre toute curiosité dangereuse. Mais Rabelais est de ces écrivains qu'on est convenu de couvrir de feuilles de vigne. Pour lui, on voudrait une treille entière. Quels chapitres n'y faudrait-il point cacher? Les « délicats » de La Bruyère vous indiqueront telles expériences méthodiques de Gargantua ; les magistrats s'indigneront du tableau des chats fourrés ; les prêtres gémiront sur l'île des Papimanes, l'île Sonnante, les Décrétales bafouées, YUnicque, le Papegaut mis en cage comme un oison précieux, avec sa boîte à tonnerres ; les amis de l'éducation scolastique, les partisans du vers latin, tous les gothiques flaireront la mauvaise odeur du positivisme dans la discipline polytechnique par laquelle est formé Gargantua. Les médecins ne seront pas contents, ni les apothicaires, ni leurs matassins de la clinique burlesque et du Codex de Rabelais; les théologiens,
les assembleurs de nuages mystiques, les casuistes, et nos bons Pères probabilistes se voileront la face en traversant la bibliothèque de Saint- Victor, où sont ces livres mirifiques que Pascal n'a plus trouvés : les Hanicrochements des Confesseurs, le Tripier de bon Pensement, la Savate de Humilité, et cette thèse que nos très utiles facultés de théologie devraient bien résoudre : On demande si la chimère, bourdonnant dans le vide, peut dévorer les intention* secondes ? Question débattue pendant six semaines au concile de Constance. Enfin, les femmes, vieilles ou jeunes, trouveront fort insolente la consultation de Rondibilis sur le tempérament de l'animal féminin. Je ne vois guère que les Georges Dandin sincères qui se réjouiront de cette déclaration faite de toutes parts à Panurge : qu'ils sont, dans l'armée conjugale, non pas un bataillon sacré, mais l'armée elle-même.
Rabelaisien ! crient-ils tous en chœur. Rabelais, sa vie et son caractère, son livre, ses tableaux, ses doctrines, ses gros mots, tout cela est trop rabelaisien. Cette épithète est funeste, comme tant d'autres, épicurien, virgilien, dantesque, voltairien. Bon Dieu ! que de sottises l'on peut accumuler sous ces adjectifs, et qui rejailliront jusqu'au grand espri1 dont le nom les lit éclore ! On sait que la qualification d'épicurien désigne, depuis le temps même d'Horace,
Epicuri de grege porc uni,
un ensemble de vie presque tout entier contraire à la doctrine réelle d'Épicure. L'Italie du treizième siècle et du quatorzième, avec un sens historique assez juste, appliquait ce mot aux nombreux sceptiques de la péninsule, surtout de Florence, qui s'étaient détachés tranquillement de toute religion. C'étaient des gibelins, ennemis politiques du saintsiège, des âmes très hautes que Dante a damnées et glorifiées en môme temps. Mais les bonnes gens du parti guelfe considéraient ces épicuriens comme une sorte de secte, même de société secrète très dangereuse ; sentiment pareil à celui que Pie IX professait pour les francs-maçons. Les incendies qui ravagèrent Florence au douzième siècle parurent aux simples le signe de la colère de Dieu, et Villiani, qui croit à l'influence des comètes et des éclipses sur les événements humains, enregistre gravement l'opinion.
Notre seizième siècle conserva à peu près le même sens à l'épithète, qu'il appliqua surtout à l'indifférence de l'esprit en matière religieuse. Quand Rabelais eut répandu son livre, les mots Pantagruel, Pantagruéliste servirent à exprimer des idées semblables : c'est-à-dire que Henri Fstienne, brouillé avec ses coreligionnaires calvinistes, fut qualifié par eux de Pantagruel de Genève. Le dix-septième siècle employa le mot libertin, que nous avons remplacé par libre penseur. Mais aujourd'hui tous ces mots : épicurien, pantagruéliste, libertin, détournés de leur sens originel, vieilles monnaies dont
l'effigie ne se reconnaît plus, sont réservés pour l'usage des personnes vertueuses qui blâment la conduite morale de leur prochain ; malheureusement, quand la langue s'altère, elle devient un admirable instrument pour l'expression des idées fausses.
Rabelaisien est, je crois, de fabrication assez moderne ; le seizième siècle n'a point inventé l'épithète, mais la notion qu'elle recouvre remonte au temps de Rabelais lui-même. Ce moine libéré eut beaucoup d'ennemis: sa vie aventureuse, la gaieté de ses propos, son demi-retour à l'Eglise romaine ou plutôi à l'Église française qui se manifesta si ouvertement au concile de Trente ; enfin, ses deux personnages bien-aimés, Panurge et frère Jean des Entommeures fourniront à la médisance une ample matière. Les moines, les calvinistes et la Pléiade l'attaquèrent de son vivant, épièrent son agonie et outragèrent sa tombe. Les moines et les poètes qui enviaient sa faveur auprès de François Ie'', de Henri II, de Du Rallay et des Guises, furent les plus violents : aussi l'effet de leurs calomnies dure encore. Ils chargèrent Rabelais de tous les vices ; le frère Puits-Herbault accumi/la sur lui, dans un pamphlet, les graves imputations dont le seizième siècle fut si prodigue.
Grsecalur ! Traduction tempérée : il sait trop de grec Ronsard eut le cœur d'écrire l'épilaphe de celui qui ne pouvait plus lui répondre :
Le lion Rabelais qui beuvoit
De son vivant, tant qu'il pouvoit.
Il le montre
Parmi les lasses se fouillant.
bref, un déplorable ivrogne. J'aime mieux la médisance des huguenots, des exilés deGenève, qui avaient longtemps compté sur Rabelais (il avait connu dans sa jeunesse Calvin"), et qui, indignés de sa défection, l'accusèrent, quand ils le virent doucement installé dans une bonne cure, d'athéisme.
Évidemment, il ne croyait ni en Dieu, ni en la vie future, puisqu'il avait conclu la paix avec deux papes et s'était fait familier de trois cardinaux. De là le mot que, mourant, il aurait adressé au page du cardinal de Ghâtillon : « Je vais quérir un grand Peutêtre ! » Certes, si cette parole est apocryphe, les sectaires ont eu la main heureuse. Pour un lettré qui, à trois reprises, avait pu contempler, à Rome même, le déclin de l'Église, et qui avait assisté, en France, au déchaînement des contradictions et des liaines religieuses ; pour un savant qui avait pénétré, aussi loin qu'homme de son siècle, dans les mystères de la nature et l'analyse du corps humain, c'était là un adieu assez fier à la vie, une façon
antique d'aborder l'insondable nuit, l'inquiétante région « d'où, dit Hamlet, pas un voyageur n'est jamais revenu ».
Je le reconnais volontiers ; il a manqué quelque chose à Rabelais au gré de ses contemporains : il n'a pas été de son siècle absolument, c'est pourquoi son siècle s'est levé contre lui. Dans une époque de foi ardente du côté des calvinistes, de foi exaspérée du côté des catholiques, il a hésité vingt ans entre les deux chrétientés, et-, tout en se moquant du pape, il est revenu nonchalamment, un peu par prudence, au giron de la vieille Eglise. Au fond, croyez-le, il était sceptique modéré, fort peu disposé à se marteler le cerveau sur la prédestination ou la présence réelle. Par-dessus tout, il avait en horreur le fanatisme, la rigidité dogmatique, l'intolérance. Il ne s'est peut-être vraiment fâché qu'une seule fois, au moins dans son livre : c'est en ce chapitre de l'Antiphysis, où il enferme pêle-mêle tous ses ennemis, les « caffards », les « maniacles », les « imposteurs de Genève ». Il a partagé la tristesse de Guillaume Budé, qui regrettait amèrement, à la fin de sa vie, qu'on eût fait de l'Ecriture sainte une machine de guerre civile. Il se rangeai! au sentiment d'Erasme qu'il vénérait, et qui, accusé de trahison, lui aussi, par Ulrich de Hutten et les luthériens, répondait: Consulo quieli mère ! (J'ai i^rand souci de mon repos). Rabelais ajoutait mentalement : Consulo vitre mère ! Il ne se décida jamais à être un héros ; les bûchers d'Etienne Dolet et de Berquinle rendaient songeur,
KJO DE PANURGE A 8ANCHO PANÇA
un jour il quitta précipitamment la France et s'enfuit à Metz où il fut quelque temps médecin municipal. Or, dans ce siècle tragique où les âmes vivaient d'héroïsme, dans ce siècle d'action, où le sang coula à flots pour des subtilités théologiques, il fallait qu'on fût toujours sur le champ de bataille ; les sages qui s'abritaient sous leur tenle — templa serena — passaient pour des déserteurs. L'esprit, l'érudition, l'éloquence comptaient alors beaucoup dans la vie, mais ce qui dominait tous les dons de l'âme et semblait le seul titre à la grandeur véritable, c'était le caractère. Songez donc quelles hautes figures paraissaient un La Boétie, un Agrippa d'Aubigné, un Calvin, un l'Hospital, un Coligny au temps où Catherine de Médicis, les princes et les cardinaux lorrains, Charles IX et Henri III traversèrent l'histoire de France ! Plus tard seulement, quand ce grand siècle fut épuisé et eut donné tous ses martyrs, les modérés prirent la parole, passèrent au premier plan et sauvèrent la patrie. Mais il fallait, pour que des bourgeois et des chanoines de Paris écrivissent la Ménippée que la Saint-Barthélémy, la ligue l'Espagne et le Saint-Siège eussent brisé les plus solides ressorts du caractère français. On demanda la paix, et naturellement les pacifiques reprirent la maîtrise de l'esprit public. Beali pavifici ! J'estime qu'alors, dans le cercle spirituel de Passerat, de Pithou, de Rapin, rabelaisiens au bon sens du mot, le Pantagruel eut comme une saveur évangélique, et que les vieux curés du temps du roi Henri le lisaient,
après leur messe, plus dévotement que saint Thomas.
J'ai voulu montrer que les préjugés vagues que les gens timides conservent encore à l'égard de Rabelais remontent très haut ; il les a connus et discutés. Mais les idées fausses sont tenaces, et beaucoup de « délicats » persistent encore à le dédaigner. La lecture, il est vrai, n'en est pas facile, non pas à cause de la langue, dont les formes et la syntaxe sont toutes françaises déjà, et qu'éclairent, dans les éditions modernes, des index suffisants ; mais là où l'on pensait, d'après les premiers chapitres, trouver un roman héroï-comique, c'est à un mythe, ou plutôt à une suite de mythes parfois obscurs, que l'on a affaire. Il y faut de l'exégèse, la connaissance des notions, des institutions, des mœurs, que Rabelais a tenté de corriger, des sottises énormes dont il s'est moqué: les contes de Boccace demandent au lecteur une préparation moins savante. Cependant, au siècle dernier, il était pratiqué plus assidûment que de notre temps, même par les femmes. « Nos grand'mères lisaient Rabelais », me dit un jour M. de Sacy, dont la grand'mère devait être des plus austères à l'époque de la guerre de Sept ans. Drouot, dont la foi avait une teinte de jansénisme, l'emportait toujours, avec les Commentaires de César, dans ses
162 DE RANUBGE A SANOIIO PABTÇA
bagages de campagne. Ces chrétiens de l'ancien temps, qui procédaient de Saint-Cyran et de Pascal, n'avaient aucune objection à faire aux critiques de Rabelais sur les truvres stériles que condamnait déjà « le bon apostre saint Paoul », sur les abus du monachisme et de la suprématie pontificale. Leur culture intellectuelle, plus étroite que la nôtre, mais souvent très forte dans le sens classique, leur goût pour les écrivains considérables de notre littérature, leur laissaient voir assez clairement cette vérité qu'il faut déjà expliquer à nos contemporains : que Rabelais est Tune des sources les plus riches de l'esprit français. Il se tient, en effet, à l'entrée de trois avenues au bout desquelles sont nos trois plus grands génies : Descàrtes, Molière et Voltaire. Avant Descartes, né, comme lui, « au jardin de France : c'est Touraine », il a renouvelé la discipline de l'esprit et restauré le droit de la raison; il a attaqué les idées fausses et leurs docteurs, les sophismes et les sophistes. La pratique des sciences d'observation lui avait donné le sens scientifique : il n'acceptait comme vrai que ce qui lui paraissait tel, soit par l'expérience, soit par la démonstration. De là sa haine contre tous les artisans de mensonge, les scolastiques, les sorboniques, ceux qui professent les Barbouillamenia Sepii, les maîtres es arts que le syllogisme a rendus stupides, les médecins qui consultent les astres et croient à la vertu des analogies, les jurisconsultes dont les gloses ont déformé le droit romain. De là l'éducation toute rationnelle et antique de Gargan-,
tua et de Pantagruel, qui apprennent le grec sans thèmes, la botanique dans les champs, les arts dans les laboratoires et les ateliers, qui s'exercent à une gymnastique complète, et ne touchent plus à la dialectique. Enfin, quand leur raison et leur corps sont prêts pour la vie libre, ils parcourent le monde et étudient l'humanité en la visitant. Etrange voyage que celui de Pantagruel ! A chaque instant, il aborde à des régions fantastiques, peuplées d'êtres chimériques, d'entités métaphysiques, d'idées pures ou de monstres: de son clair regard il fait évanouir les fantômes ; quant aux monstres, il les dédaigne, et passe à côté sans permettre qu'on y touche. Car il est la raison, et n'est pas l'action ; il juge, mais n'exécute pas sa sentence ; il suffit qu'il l'ait une fois prononcée : le monstre est frappé à mort ; la raison, à qui le dernier mot restera, ne tient pas compte du temps : son éternité fait sa patience et sa sérénité.
Un grand observateur, s'il a l'humeur gaie, peut être un grand comique. Ici, Rabelais a été plus d'une fois un artiste incomparable. Presque toutes les scènes où figurent Panurge ou Frère Jean sont excellentes. Et Rondibilis, et Bridoye, et Picrochole, et Janotus de Bragmardo, et l'évêque Homenaz, et le lit de mort de Raminagrobis ! Et par-dessus tout, la tempête de Panurge ! Le comique de Rabelais, comme celui de Molière, est tout entier dans la parole des personnages, non dans les incidents au sein desquels ils se meuvent ; mais cette parole, profondément naïve, est à la fois rigoureusement juste
comme expression spontanée des caractères. Relisez la tempête, dont les cris, les prières, les grimaces, les attitudes, l'effondrement de Panurge nous donnent le tableau et la sensation. Il y a là des mots sublimes : « Ne jurez pas, mon père, c'est pécher ! » Quand tout est fini et qu'on entre au port : « Vous aideray-je encore là ? » La peur le transforme ; il veut se confesser ; il voue une chapelle à saint Nicolas ; il émet des maximes dignes d'Épictète, tout en avalant l'eau salée ; qu'il voudrait bien débarquer sur l'heure ! Il le demande, sincèrement : « Débarquez-moi quelque part, n'importe où, que j'aille à mes affaires. »
Ce grand comique eut l'âme généreuse, qu'ont tourmentée les misères et les violences du siècle. Il imagine la royauté patriarcale de Grandgousier et de Gargantua, au temps de Henri VIII et de Charles-Quint. La qualité suprême de son géant Pantagruel, c'est la bonté, la tolérance, l'humanité. Il adopte le pauvre Panurge, ^malgré ses vices de lettré corrompu, par pitié pour tant de malheurs. Dès que Rabelais rencontre un abus, une œuvre méchante ou absurde, il proteste. Il proteste contre la guerre, et, depuis trois cents ans, je ne vois guère de conquérant qui n'ait fini comme son Picrochole. 11 s'indigne des atrocités et de la vénalité de la justice. Quel spectacle que l'antre des chats-fourrés où Grippeminaud, les griffes et les moustaches souillées de sang, explique avec cynisme l'art de laisser passer, contre finance, les grosses mouches à Ira-
vers la toile et de retenir et de torturer les petites. Aux pressoirs de la Cour des Comptes, c'est la substance même du peuple qui coule, avec le suc des graines trois fois écrasées déjà ; mais le pressoir va toujours. Le dix-huitième siècle élargira les protestations du seizième siècle, et l'écho en retentira à tous les coins de l'Europe ; mais, dans cette entreprise libérale, à laquelle la France revient sans cesse, n'oublions pas que l'ouvrier de la première heure fut Rabelais. Il est monté, dès l'aube, à travers ses vignes, allègrement, précédant d'assez loin L'Hospital et la Boétie ; Vauban, Fénelon et Voltaire ont gravi tour à tour le même sentier. Voltaire y a entraîné tout son siècle, mais, seul, il est monté plus haut que tous.
Vous le voyez : cette statue est une œuvre très française, une bonne œuvre. Je suis sur qu'on sera bien confus de n'y avoir point contribué. Heureux les gens avisés qui s'épargneront de tels regrets 1
Le (( Pantagruel » de Dresde (1).
La Bibliothèque royale de Dresde garde pieusement une très vénérable petite relique littéraire;, reliée en maroquin vert pomme, doublé de tabis rose, le Pantagruel publié à Lyon, en i533, par François Juste. On devait donc, jusqu'au mois de décembre 1903, faire le pèlerinage de Dresde si l'on voulait toucher ce petit in-8 allongé, en forme de brique, de 88 feuillets inexactement chilYrés de à à g5. (Le dernier feuillet non chiffré.) Ce Pantagruel est le livre II du roman de Rabelais, qui fait suite au Gargantua, et que précède la fameux Prologue aux « très illustres et très valeureux champions, gentilzhommes et aultres », adonnés « à toutes gentillesses et honnestetez ». On sait que chacun des
(1) Journal des Débats du 13 janvier l'.HU.
il) Fac-similé de l'édition de Lyon, François Juste, 153?. Introduction de Léon Dorez et Pierre-Paul Plan. — Paris, au Mercure de France, 11)08.
livres de l'œuvre étrange fut publié à part. C'étaient comme des almanachs que le moine médecin lançait de temps en temps à travers le monde, pour divertir les bonnes gens, égayer les mélancoliques, éclairer les esprits, émouvoir les consciences. A l'origine, en son premier chapitre, l'almanach rabelaisien, amplifiant et enluminant de grosses couleurs éclatantes les vieilles légendes de bons géants, les contes de nourrices qui épouvantaient si délicieusement les enfants et les personnes simples, se présentait comme une sorte de Lectures pour tous, populaire, inotïensive, dont ne prendraient ombrage ni l'Église, ni le roi. Cependant, au Gargantua même, certains traits de satire et l'élégante vision de l'abbaye de Thélème purent déjà mettre la puce à l'oreille de quelques théologiens avisés et de Messieurs de l'Université. Maître Janotus' de Bragmardo, que la Sorbonne délègue au jeune géant pour lui réclamer les cloches de Notre Dame, est un pédant fort, ridicule ; s'il parlait au nom des « orateurs », c'est-à-dire de la Faculté des arts, sa caricature serait sans conséquence; mais Janotus est un « sophiste «, c'est-àdire un dialecticien, un scolastique pur, un théologien, sorboniste de première grandeur. La lourde éducation imposée à Gargantua adolescent, le « gros bréviaire empantophlé, pesant, tant en gresse que en fremoirs et parchemin... unze quinlaulx six livres », les « kyrielles » infinies que, chaque jour, « marmonnoit » le jeune homme, tandis que « son âme esloit en la cuysine », ne semblèrent point un
tableau agréable à l'Université qui, alors (au seizième siècle^ s'entêtait à la routine, infaillible, sacrosainte ; la pédagogie véritablement cyclopéenne de Ponocrates, opposée aux vieilles méthodes d'éducation, toutes d'esprit monacal, l'éducation au grand air, la vue directe des choses réelles, le libre colloque du disciple avec son maître, une si radicale réformalion de la vie scolaire dut paraître déjà l'impitoyable critique du passé. Ce novateur, moine échappé du cloître, rêvait sans doute de fermer les benoîtes écoles où l'écolier, in angello cum libella, dans un petit coin avec un petit livre, s'initiait aux mystères du dieu Baralipton. Et Thélème, ironique abbaye, château d'art, de musique et de poésie, où les cavaliers et les belles dames vont et viennent en conversant sous les hautes futaies, autour des parterres fleuris, au murmure des eaux vives, Thélème, où ne s'allonge point l'ombre d'un clocher, n'était-elle pas une fantaisie épicurienne, païenne, peut-être même un monastère de plaisance, un port de refuge pour les hérétiques? Ne lit-on pas, parmi les paroles inscrites sur sa porte majeure, cet appel aux chrétiens révoltés contre la mère Eglise:
Cy entrez, vous qui le sainct Évangile
En sens agile annoncez, quoy qu'on gronde ;
Céans aurez un refuge et bastille
Contre l'horrible erreur...
Entrez, qu'on fonde icy la foi profonde.
Ce jovial maître François manifestait, d'ailleurs, à tout propos, sa tendresse à l'égard des docteurs et prédicants de la loi nouvelle. Ainsi, disait-il, « le peuple de Paris est tant sot, tant badault, et tant inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet avecques ses cymbales, un vielleux au mylieu d'un carrefour, assemblera plus de gens que ne ferait un bon prescheur evungelicque ».
Les inquisiteurs de Sorbonne avaient ouvert le Gargantua avec une légitime méfiance inspirée par les aventures monacales et les amitiés suspectes de Rabelais. Vraisemblablement, à la fin de i532, fut publié le livre II, qui est le premier, en réalité, du Pantagruel. C'est l'édition sans date, la plus ancienne qui soit connue, imprimée à Lyon par Claude Nourry et dont notre Bibliothèque nationale possède un exemplaire malheureusement incomplet. En i533, le confrère lyonnais de Nourry, François Juste, réimprimait fidèlement le môme ouvrage. Encadrés en haut du frontispice qui orne le premier feuillet, sont inscrits ces deux noms augustes :
Jésus. Maria.
Était-ce, dans l'intention de l'auteur et de l'éditeur, un patronage qu'ils ménageaient au livre, et comme une formule d'exorcisme qui en purifiait la première page ? Les théologiens sorbonistes soupçonnèrenfils, à la lecture môme de ces deux noms, qu'il y avait anguille sous roche? Ils chaussèrent leurs
meilleures besicles et procédèrent à l'examen du petit livre. Sans doute ils y découvrirent sans peine quelques notables borreurs. Une lettre latine de Calvin nous apprend que le pauvre Pantagruel fut condamné sans miséricorde, au mois d'octobre, en assez mauvaise compagnie : obscœnos illos Pantagruelem, Sylvain amorum et (alios) ejus (dem) monetœ. L'édition l'ut détruite. Rabelais, un peu déconfit, jugea bon d'aller à Rome pour y respirer un air plus sain. Il accompagna le cardinal du Rellay, évêque de Paris, que François I" chargeait de tenter un suprême èfforl en vue d'empêcher la brouille délinive du Saint-Siège avec l'Angleterre. De Clément VII, un Médicis, maître Rabelais n'avait rien à redouter. Il put se livrer en paix, dans la ville sonnante, à d'innocentes études sur les plantes et les bêtes. Il fut admis à présenter ses hommages au Saint-Père. Les propos plaisants que lui prêta alors la légende témoignent de l'heureux équilibre de son esprit. Il observa curieusement les mœurs de la cour pontificale, le manège des Papimanes, la solennité mélancolique du Papegaut. Cependant François Juste publiait, dès 1 534 , une édition nouvelle du livre frappé d'anathème. Rabelais ajoutait au Prologue quatre petits mots pleins de « substantificque moelle ». Il n'est pas, affirmait-il, de livre plus joyeux et plus délectable que celui-ci, je le maintiens « jusques au feu exclusive ». Mais, tout de même, les pitoyables exemplaires de i553 avaient connu le feu inclusive. Et l'unique survivant, échappé
par miracle à l'autodafé, s'en allait, d'aventure en aventure, obscurément, mais sain et sauf, jusqu'à la Bibliothèque royale de Dresde.
Cet exilé, qui ne portait ombrage à personne, a pu séjourner quelques mois à Paris, au cœur de notre libérale République, grâce à la courtoisie des conservateurs de Dresde. Il a été recueilli, caressé, réchauffé et finalement reproduit en fac-similé rigoureux par deux érudits de l'école savante de Léopold Delisle, MM. Léon Dorez et Pierre-Paul Plan. Le Mercure de France, qui aime à nous offrir des raretés de bibliophiles, a tenu à honneur d'éditer le gothique in-8. Les philologues y feront, après Brunet, d'intéressantes observations relatives à l'évolution de la langue rabelaisienne. Et quelques variantes dignes d'attention, enfin le contenu même du livre permettent d'entrer en relation avec les étroites cervelles sorboniques de cet âge lointain.
On lit, au Prologue du Pantagruel de Dresde, rattachés à la mention du Gargantua, ces mots : «Tout ainsi que texte de Bible ou du Saint Evangile. » Comparer à l'Écriture Sainte la lecture d'une si choquante bouffonnerie ! s'écrièrent ces messieurs, première note mauvaise. Plus loin, nouvelle profanation. Je parle, écrit Rabelais, des faits et gestes de Pantagruel, que j'ai vus de mes yeux, « comme sainct Jehan de l'Apocalypse ». C'était se moquer du prophète de Pathmos. Dans le débat qu'il soutint durant six semaines, à quatorze heures par jour, contre la Sorbonne, le bon géant n'empêchait point
« les dictz théologiens sorbonicques de chopiner et se rafraischir à leurs beuvettes accoustumées ». Ici, lesacrilegedepassaittoutemesure.il méritait une rature non moins furibonde que l'allusion toute voisine au « Crucifix » dont un ivrogne se sert aussi maladroitement que les docteurs scolastiques de la science.
Après tout, ces imprudences n'imposaient à Rabelais que d'effacer les cinq ou six lignes scélérates; elles disparurent des éditions postérieures à i533. Mais les chapitres révolutionnaires de ce Pantagruel, le catalogue de la Bibliothèque de Saint- Victor, la lettre de Gargantua à son fils, le portrait et la psychologie de Panurge, de tels attentats contre le passé, la vieille éducation, la morale traditionnelle n'étaient-ils point un crime digne du bûcher pour le livre et quant à l'auteur?... Je sais bien que la Sorbonne ne le livrait point au bras séculier; mais je suis sûr qu'elle n'eût point porté un verre d'eau pour éteindre son autodafé. Ces pages éclatantes ou étranges éblouirent ou troublèrent profondément les justiciers. Rabelais inondait de lumière et de grand air la bibliothèque de l'antique abbaye et dénonçait la misère de ces pauvres vieux livres de dialectique, de casuistique, de grammaire, de jurisprudence et de physique, les Barbouillamenta Scoti, le Boutavent des alchymistes, le Rauasseur des cas de conscience et, parmi toutes ces antiquailles glissait un pamphlet au titre terrible : Gerson. De Auferibilitate Papse ah Ecclesia. Le moyen âge, l'école, le syllogisme chan-
DE PANURGE A SANCII0 PANCA
celaient éperdumenl et ee fut, sur la tête des censeurs de l'esprit humain, comme la chute d'une cathédrale. Sur cette grande ruine l'audacieux franciscain proclamait, par la bouche de Gargantua, la fin des temps, « sentant l'infélicité et calamité de Gothz ». l'éducation de l'avenir, l'antiquité rendue au monde, Homère, Platon, Plutarque, Cicéron donnés comme maîtres de sagesse et de poésie à la jeunesse, la nature étudiée dans la vie même des êtres, l'humanité éclairée et réjouie par le sourire de la Grèce. Et, pour achever la déroute intellectuelle des docteurs, ce géant ami des païens, ce contempteur des traditions séculaires s'inclinait humblement devant l'Evangile et parlait des choses divines avec une incomparable noblesse. « Sapience n'entre point en âme malivole et science sans conscience n'est que ruine de l'âme: il teconvientservir, aymer, et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foy formée de charité estre à luy adjoinct, en sorte que jamais n'en soys désemparé par péché. Ave suspectz les abus du monde. Ne nietz ton cueur à vanité, car ceste vie est transitoire, mais la parolle de Dieu demeure éternellement. » Mais voici que, du chapitre suivant, surgissait la pâle et fine figure de Panurge, chef-d'œuvre et personnage de prédilection de Rabelais. Ce bohème, ce déclassé, ce mauvais écolier paresseux, libertin, poltron, superstitieux, irrésolu pour le bien, toujours prêt au mal, dont « les fortunes sont plus merveilleuses que celles de Ulysses », spi-
rituel et dangereux compagnon, qui parle quinze langues, le français compris; ce maître fourbe qui craint le diable plus que Dieu, se met cyniquement en dehors de la morale et presque en dehors du christianisme, d'où lui vient sa grâce, je dirai même la séduction de sa nature perverse ? N'oublions pas le titre du chapitre : Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ai/ma toute sa vie. Frère Jean aussi l'aima tendrement, et ce moine est une âme excellente'. Pantagruel et frère Jean des Entommeures pardonnaient tout à cet enfant terrible, au cou duquel nous cherchons encore la corde de la potence. Il y a là un problème subtil, que je ne me charge pas d'expliquer; un mystère qui ne put consoler les sorbonistes des amertumes dont les avaient abreuvés les premiers chapitres du Pantagruel.
Camoëns et les « Lusiades » (1
Les Lusiades ne sont point aujourd'hui, en France, d'une lecture très courante. Lusiades, Fanciade, IJenriade, Messiade, tous ces ouvrages ingénieux, qui, au temps de leur jeunesse, parurent des merveilles, n'excitent plus aucune curiosité. On ne les ouvre pas avec beaucoup plus d'empressement que les Ineas de Marmontel ou les Martyrs de Chateaubriand. Nous manquons d'enthousiasme et de candeur, et toutes ces belles inventions, qui ont si profondément ému les hommes de l'ancien temps, sont pour nous contemporains, d'une fadeur étonnante. Consolez-vous, ombres de Camoëns, de Ronsard, de Voltaire : les romans qui jadis vous ont rejetés dans l'ombre, les récits passionnés et charmants de George Sand, les analyses dramatiques de Balzac sont tout aussi négli-
(1) La République française du mardi 13 mai 1879. (1) Étude biographique, historique et littéraire, suivie du poème annoté, par Clovis Lamarre (Paris, Didier).
gés que vos machines épiques. Nous n'y goûtons plus guère depuis que la vraie et bonne littérature naturaliste a brûlé nos lèvres : si vos vieux poèmes font à nos gosiers l'effet de pure eau claire, les Parents pauvres, le Père Goriot et la Dernière Incarna lion de Vautrin ont tout juste pour nous la douceur molle du lait de brebis : Mme Marneffe est aussi insupportable qu'Amaryllis ou Cymodocée, et le baron Hulot a tout l'imprévu d'un vieillard sensible, en apparence vénérable, d'un vieux pâtre d'Arcadie encore pétulant et qui inquiète la chasteté des bergères de son vallon :
Lugete vénères, cupidinesque.
Oui, Vénus, les Amours, les Dieux et les Déesses, l'Olympe et le Paradis feront bien de pleurer : leur temps est passé. Le temps des ouvrages de pure imagination est passé. Hors du document humain, nous n'entendons plus rien. Et n'est-ce pas une entreprise singulière que celle de M. Glovis Lamarre : traduire et commenter Camoëns, et réveiller le souvenir d'un poète en qui a palpité un jour la conscience d'un peuple? Il est vrai que Vasco de Gama n'est pas un petit personnage : on en parlera plus longtemps que de l'abbé Mouret.
camoëns Êî les « lÛSIADES » it'j
('amoëns aussi ne doit pas être oublié par la postérité. 11 eut l'àme très haute et fut très malheureux; il ressembla à Cmantes par plus d'un trait, p;ir la noblesse de l'esprit, la singularité des aventures et la misère. Il naquit à Lisbonne vers tb 23. Il était fils de cadet et pauvre. A treize ans, il commença ses études à l'Université de Coïmbre que le roi Jean III avait rëdûnstituéë 61 dotée généreusement. Des professeurs distingués, venus de France, d'Espagne et d'Allemagne, en firent, au seizième siècle, un foyerde bonnes études, jusqu'au jour où les jésuites s'en emparèrent. Le jeune homme y reriil les éléments des sciences, d'abondantes notions sur l'histoire de sa patrie et le goût de la poésie. A vingt ans, il revint à Lisbonne et composa des sonnets et dés églogues afin de se pousser dans le monde. Il fut amoureux, naturellement, et fort heureux de le dire eh vers. Le Pétrarque portugais ne tarda pas à rencontrer sa Laure dans une église et le jour même du vendredi saint, tout comme le Pétraque italien. Seulement, il ne l'a jamais nommée, et l'on entrevoit souvent que c'était une grande dame, très belle, bien entendu, et attachée à la cour. Fut-il aimé? M. Lamarre le croit volontiers. Mais de cet amour, semblable à tant d'autres, un seul incident est très certain :
un exil de deux ans à Sanlarem, par ordre royal, que provoquèrent les parents de la dame. Camoëns, loin de sa maîtresse, la pleura et écrivit des comédies. En i548, on lui permit de rentrer à Lisbonne. La belle était mariée, par conséquent surveillée et protégée : le pauvre Camorns, déçu dans ses brûlantes espérances, se compara, comme Socrate, au cygne qui, au moment de mourir, « élève sur la rive solitaire une voix plus mélancolique et des chants plus harmonieux ». « Ainsi, madame, quand je vis la triste fin de mes amours et me sentis arrivé à la dernière crise, je déplorai, avec une plus suave harmonie, vos rigueurs, votre manque de foi et mon amour. » Désespéré, il prit du service en Afrique, se battit contre les Maures sous les murs de Ceuta, et perdit l'œil droit dans l'affaire: il revint à Lisbonne tout glorieux de sa blessure, ne rencontra que de l'indifférence, et s'embarqua alors pour les Indes en i553. Il partait, comme plus tard Childe Harold, avec un ennui profond mêlé de quelque rancune pour son pays, et, tandis qu'à l'horizon les collines riantes de Cintra s'évanouissaient dans l'azur, il se répétait le mot de Scipion : « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os! » Il ne tarda pas à le regretter. L'Océan était vaste et l'exil bien lointain pour cette âme délicate. Il essuya les tempêtes du cap de Bonne-Espérance, atteignit (ioa, puis reprit la mer dans une expédition stérile contre les pirates arabes, à l'entrée de la mer Rouge. Il croisa pendant plusieurs mois, sous un soleil terrible, en vue du cap Gardafui et de rivages