CAM0ËNS ET LES « LUSIADES
désolés, arides; il soupira alors après les bords verdoyants du Tage, et surtout après la dame de ses pensées. « Si quoique bien tard, devenue compatissante, elle éprouvait un peu de regret et s'accusait ellemême de cruauté! » Les Portugais rallièrent Goa sans avoir rencontré l'ombre d'un corsaire. Camoëns fut alors étonné des mœurs désordonnées et brutales de la grande métropole maritime. Il écrivit une satire. Disparatas da India, sur les folies de ses compatriotes et le détestable gouvernement du vice-roi, Barreto. Celui-ci s'empressa de faire jeter le poète en prison, et bientôt il l'exila aux îles Moluques, à douze cents lieues de Goa, au fond du Grand Océan. 11 y apprit la mort de sa maîtresse et la pleura de bon cœur. Rappelé de son exil par un nouveau viceroi, il fit naufrage sur la côte du Cambodge, et se sauva à la nage à l'aide d'une épave, tenant contre sa poitrine le manuscrit des Lusiades. Il fut recueilli avec bienveillance parles Chinois des rives du Mékong et ne revit la capitale des Indes portugaises qu'en i56i. Il vécut quelque temps assez heureux. « Il élait, écrit un biographe, naturellement enclin à la joie et fort allègre, il lui arrivait de dire et de faire mille plaisanteries galantes, dignes d'un cavalier. » Un troisième vice-roi le laissa accuser de malversation dans un poste qu'il avait occupé à Macao, en revenant des îles Moluques ; il fut emprisonné, jugé, absous, poursuivi de nouveau pour dettes par un gentilhomme doué d'une malice et d'une rapacité proverbiales, réintégré en prison, et bien-
lot délivré par ordre du gouvernement de Goa. Tant (]<> mésaventures assombrirent son esprit : l'ennui le prit, et il s'attacha, en 1.567, à Pedro Barreto, qui venait d'obtenir la capitainerie de Mozambique. A peine débarqué, son patron le maltraita et prélendit en user avec lui comme avec un simple valet. Camocns se sépara de cet étrange protecteur et tomba dans la dernière détresse. Plus d'une fois il manqua de vêtements et de nourriture. Un vaisseau ami, en relâche sur la côte de Mozambique, luiolïrit le rapatriement.
Mais, au moment du départ, Barreto exigea du malheureux le paiement d'une somme d'argent pour les frais de son voyage entre Goa et l'Afrique. Enfin, dans les derniers jours de l'année 1069, après seize ans d'absence et de déboires, le poète aperçut les tours et les palais de Lisbonne.
Il dut subir, avant de descendre, une quarantaine de plusieurs mois, en vue de la malheureuse ville où la peste venait d'enlever, en quatorze mois, soixantedix mille personnes. Ce fut pourCamoëns une triste rentrée. Les jésuites s'étaient abattus, depuis son départ, sur le Portugal, après la mort de Joaolll: ce petit pays d'Albuquerque et de Yasco de Gama, qui avait continué, sous un prince libéral, de si grandes entreprises, livré à l'Inquisition, déclinait avec une rapidité effrayante. Le jeune roi Sébastien s'était livré à deux jésuites, les frères da Camara. Ceux-ci le rendaient fou ; il s'était engagé à ne jamais se marier, à gouverner conformément aux vues