‹ De Paris à BordeauxChapitre 145 sur 165 · STATION. — LIBOURNE · texte numérisé non relu

STATION. — LIBOURNE

8 kil. de Saint-Denis. - 98 kil. d'Àngoulême. — 2U kil. de Poitiers. — 312 kil. de Tours. — 427 kil. d'Orléans. — 548 kil. de Paris. — 35 kil. de Bordeaux.

Un buffet a été établi dans la gare de Libourne. — Le meilleur hôtel de la ville est Y Hôtel des Princes, rue de Guitres. — V Hôtel de l'Europe a été récemment restauré.

On trouve dans la gare de Libourne des voitures de correspondance conduisant : à Bergerac , par Sainte-Foix , 61 kilomètres en 5 heures 30 minutes , pour 6 fr. et 4 fr. 50 c. ; — à

Sarlat 435 kilom. en 4 4 heures, pour 43 fr. et 4 4 fr. ; à

Mussidan, par Montpont, 45 kilom. en 4 heures, pour 4 fr. 75 c. et 3 fr. 75 c. ; — à Sauveterre par Rauzan, 34 kilom. en 3 heures pour 4 fr. 60 c. ; — à Rauzan par Saint-Jean de Blagnac, 22 kilom. en 2 heures 4 5 minutes pour 4 fr. 40 c. ; — à Sainte- Terre, 46 kilom. en 4 heure 30 minutes, pour 60 cent.

Libourne s'appela d'abord Condat, bourg qu'il ne faut pas confondre, selon M. Guinodie, avec le Condat actuel , situé sur la Dordogne, au sud-est, à 4500 mètres. Ce Condat existait déjà au rv* siècle et peut-être même avant ; c'était, comme nous l'a appris Àusone, un port où l'on abordait pour aller à Lucaniac , la maison de campagne du poëte latin. Ravagé par les Barbares, occupé par les rois franks de la première race, gouverné plus tard par des ducs indépendants, Condat fut conquis par Charlemagne, qui y séjourna en 769 et qui le repeupla sans le fortifier; cependant il prit ensuite les noms de Fozela et Fozera, de Fossa Ella, fossé de l'isle, puis celui de Leyburna, d'où l'on a fait Libourne, car il se forma en partie de ce Condat, devenu Saint- Jean de Fozera, qui était bâti à l'embouchure de l'isle dans la Dordogne et d'un autre bourg, qui, situé sur le bord de l'isle, se nommait Elle borna ou Leyburna , et ce fut ce dernier nom qui prévalut.

A dater du jour (4 4 52) où Aliénor d'Aquitaine, répudiée par Louis VII, roi de France, épousa le Plantagenêt qui devint bien-

tôt roi d'Angleterre sous le nom d'Henri II (4454), jusqu'à celui où Dunois chassa pour toujours l'étranger du sol de la Guienne (4 453), Fozera ou Libourne, devenue une ville, fut tour à tour occupée par les Anglais et par les Français. Durant ce long espace de temps elle eut sans doute à subir de cruelles vicissitudes, mais elle dut une grande prospérité commerciale aux rois d'Angleterre. Après l'avoir fortifiée, ils lui accordèrent d'importants privilèges ; ils y tinrent une nombreuse garnison, et ils surent mériter la reconnaissance de ses habitants, qui se montrèrent toujours dévoués à leur cause. Aussi, en 4370, quand le duc d'Anjou menaça les possessions de l'Angleterre en Gascogne, elle devint une des filleules de Bordeaux, avec Bourg, Blaye, Saint-Émilion, Castillon et d'autres villes, pour défendre la domination anglaise contre l'invasion française.

Duguesclin s'était emparé de Libourne en 4377, mais il n'avait pas pu s'y maintenir. Ce fut Dunois qui, en 4451, la conquit, ainsi que Fronsac, à la couronne de France. Si, en 4 453, elle fut obligée de se rendre à Talbot, la victoire de Castillon et la mort de Talbot la rendirent presque immédiatement à Charles VII, qui, bien qu'il lui conservât quelques-uns de ses privilèges, lui imposa l'obligation d'entretenir une forte garnison. En outre l'augmentation de l'impôt perçu sur le sel porta un coup fatal à sa prospérité, car c'était'le commerce productif de cette denrée qui l'avait enrichie. Heureusement Louis XI, qui la visita en 4464, allégea ses charges, leva la surtaxe mise sur le sel, lui concéda de nouveaux privilèges, et y établit trois foires, pendant lesquelles les marchandises qu'elle importait étaient affranchies de tout droit : dès lors elle regretta un peu moins la domination anglaise. Mais quand, sous le règne de François I", une insurrection éclata contre le nouvel impôt du sel, elle y prit d'abord une part active, et elle devint ensuite, malgré elle, Tune des principales places fortes des antigabeleurs. L'un des couronnaux ou colonels des insurgés, Tallemagne, la pilla et la mit à contribution.

c Heureux encore les Libournais, dit M. Jules de Peyssonnel, si, après avoir été dépouillés de leurs privilèges par François I* r , après avoir été pillés par Tallemagne, ils n'avaient pas été sauvés par Montmorency! Tallemagne roué, l'édit fut rapporté, ou, pour

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mieux dire, racheté (200 000 écus) ; et les exactions du connétable firent regretter aux Libournais celles du couronnai.

a La soumission des couronnaux, ajoute le même écrivain, fut presque aussitôt suivie de persécutions dont les protestants devinrent victimes. Dès 4551, le parlement de Bordeaux avait pris des mesures pour empêcher l'hérésie de se propager dans la capitale de la province ; mais il n'étendit pas l'effet de ces mesures à Libourne : aussi la foi nouvelle s'y introduisit plus facilement ; et là, comme ailleurs, on crut la proscrire en multipliant les supplices. Erreur fatale ! cette foi nouvelle eut des martyrs dont le sang cria vengeance et dont le courage et la résignation enfantèrent des prosélytes. Parmi ces martyrs, Jean Decazes est celui dont la mort héroïque frappa le plus les esprits de ses impressionnables compatriotes (4556). Il n'avait que vingt-sept ans et il appartenait à une des familles notables de la ville. Lié avec Arnaud Monnier, de Saint-Êmilion, qui avait été arrêté pour fait de religion, il fut dénoncé au parlement, pris et jeté dans une bassefosse, à Bordeaux, où il soutint, avec autant de fermeté que de calme, le3 pénibles épreuves d'un interrogatoire dans lequel il confessa ses doctrines. Le parlement le condamna, ainsi que son complice, à être étranglé et brûlé. Après avoir été traînés dans les rues attachés sur des claies, après avoir fait amende honorable, les condamnés subirent la sentence portée contre eux. Mais Monnier seul fut étranglé avant d'être brûlé. Le bourreau remplit mal son office sur Jean Decazes, et ce malheureux n'expira qu'après avoir eu « les jambes calcinées jusqu'aux os. » Durant cette douloureuse agonie, cependant, la victime n'avait fait entendre que ces paroles : Mon Dieu ! mon Père ! « Aussi, » dit un chroniqueur de ce temps, a telle frayeur et espouvantement a saisit tous les assistants à cette exécution que ceux de la jus- « tice, quelque armez qu'ils fussent et quelque bonne garde « qu'ils eussent à leur porte, sans sçavoir pourquoy, se mirent « tous à fuyr, se foulant aux pieds les uns les autres 1 . »

Cette exécution produisit l'effet désiré : Libourne resta catho-

1. Histoire des martyrs persécutés et mis à mort, depuis le temps des apôtres jusqu'à présent, publiée par Crespin, en 1554 , revue et augmentée pur Goulard , en 1619. In-folio, 1619, p. 394.

lique. En 4564 une troupe de protestants, s'y étant introduite, pilla les églises. En 4587, le maréchal de Matignon força à la retraite une armée huguenote qui l'assiégeait. En 4 594 les catholiques expulsèrent tous les habitants protestants, dont ils détruisirent ensuite le temple situé dans le faubourg des Fontaines.

Vers le milieu du xvir siècle Libourne joua un grand rôle dans les démêlés du duc d'Ëpernon La Valette, fils du célèbre mignon d'Henri III, gouverneur de la Guienne, avec le parlement de Bordeaux. I^e duc voulait être tout-puissant ; le parlement essaya de lui résister. Cette fois encore, comme tant d'autres fois, la force triompha du droit. Pour pouvoir piller et affamer Bordeaux à sa volonté, le duc avait commencé la construction d'une forteresse à Libourne. Le parlement leva aussitôt une armée de 20 000 hommes dont il confia le commandement au marquis de Gambaret. La guerre civile éclata ; en vain la cour alarmée envoya- t-elle à d'Épernon l'ordre de cesser la construction de la forteresse qu'il se hâtait de terminer. Cet ordre ne fut pas exécuté. Une bataille eut lieu : les Bordelais, vaincus au pont de Carré, perdirent leur général et s'enfuirent en désordre (4649). Toutefois le triomphe du duc d'Épernon fut de courte durée. À la suite de la pacification générale du royaume, il reçut l'ordre de licencier ses milices et de détruire les fortifications qu'il avait élevées à Libourne. D n'obéit qu'à regret et à moitié ; mais, dès qu'il eut rappelé ses troupes , les Libournais détruisirent les fortifications.

Libourne, qui depuis un siècle avait reçu tour à tour Henri IV, le duc d'Orléans, la reine de Navarre, le duc de Mayenne, Louis XIII et sa mère, vit alors arriver dans ses murs Louis XTV, le duc d'Anjou, Mademoiselle d'Orléans et le cardinal Mazarin (1 650). Des fêtes brillantes y furent données pendant leur séjour, qui dura trois semaines. Puis éclatèrent encore de nouvelles discordes civiles.

Pendant les troubles de la Fronde, le prince de Condé, alors gouverneur de Guienne et duc de Fronsac par son mariage avec Mlle de Maillé-Brézé, fortifia de nouveau Libourne ; mais, en 1 653, elle dut se rendre par capitulation aux ducs de Vendôme et de ' Candale qui l'avaient assiégée.

En 4787, le parlement de Bordeaux, qui avait déjà séjourné en 451 5 à Libourne pendant la peste, se vit exilé dans cette ville pour

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avoir refusé d'enregistrer l'édit portant création des Assemblées provinciales. 11 s'y distingua par sa résistance énergique aux actes arbitraires du gouvernement. 11 ne cessa d'y demander la convocation des États généraux, « sans lesquels, disait-il, il devenait impossible de vérifier aucun impôt qui n'aurait pas été consenti par la nation. » Aussi, lorsque le conseil d'État invita les communes à donner leur opinion sur l'organisation de ces États généraux, la réponse de Libourne se distingua-t-elle par ses , tendances libérales. Les Libournais accueillirent donc la Révolution avec enthousiasme, mais ils eurent le bon sens et le courage de désapprouver ses excès, et, après la chute des Girondins, Isabeau et Tallien, les commissaires de la Convention, en firent condamner un certain nombre à la peine de mort par le tribunal révolutionnaire qu'ils avaient institué.

Aujourd'hui Libourne est le chef -lieu d'un arrondissement de la Gironde. Sa population s'élève à 42000 habitants. M. Raymond Guinodie aîné , qui a écrit son histoire en deux volumes , en a tracé le portrait suivant : c Placée au confluent de l'Isle et de la Dordogne, Libourne est une des plus jolies villes de France; on y respire un air salubre par la liberté qu'il a de circuler dans des rues larges et droites. Huit principales de ces rues, auxquelles aboutissent toutes les autres , rayonnent aux quatre angles d'une place carrée, entourée de larges porches. Les maisons sont généralement bien bâties ; on en rencontre encore quelques-unes à encorbellement, en bois, et du xiv e siècle. Les habitants sont affables et laborieux, les oisifs rares. Un étranger non instruit des habitudes des Libournais croira au premier abord leur ville peu habitée ; mais s'il arrive un jour de fête , s'il visite les basiliques et parcourt les promenades, le teint frais des Libournaises , leur costume simple et élégant , la façon aisée avec laquelle elles le portent, leur sourire modeste, tout cela lui inspirera l'idée que Libourne est une ville opulente , que le bonheur a été donné en partage à ses citoyens. »

Libourne est la patrie du duc Decazes.

A part les Libournaises , leur teint frais et leur élégant costume si gracieusement porté, au dire de M. Raymond Guinodie, les étrangers n'ont rien d'intéressant à voir dans la ville de Li-

tourne. Ils ne doivent donc pas s'y arrêter, à moins qu'ils ne veuillent aller se promener à Fronsac et visiter Saint-Émilion. Dans, le cas où ils seraient condamnés à y passer quelques heures , ils pourront parcourir les pages suivantes.

En 4 680 , Davity écrivait que Libourne était « close de bonnes murailles avec sept portes , trois du côté de la terre et quatre vers la rivière , qui aboutissaient toutes avec les rues à la halle ou place publique. Cette ville, ajoutait- il , est grande, dont les murailles sont fort hautes , bâties par les Anglais. » Les fortifications dont parlait Davity avaient 2500 mètres environ de longueur sur 4 ro ,50 ou 2 mètres d'épaisseur, et de 42 à 15 mètres de hauteur. Revêtues de pierre de taille de moyen appareil, elles étaient construit es avec des cailloux de lest apportés par des navires de la Bretagne , de la Normandie et de l'Angleterre. Elles ont été détruites au xvin* siècle. On en découvre encore quelques restes aux Grandes -Allées , à la rue des Murs, à la rue de Tourny, sur les quais ; mais le plus beau vestige en est , sans contredit, la Tour de V Horloge, sur le grand port.' Cette tour, que les Libournais baptisèrent en 4 367 du nom de Tour de Richard, en l'honneur du fils du prince de Galles, né à Bor : deaux , et qui fut le roi Richard II , est celle où l'on cloua la tête de d'Arsilemont; elle est assez bien conservée telle que la représente notre dessin. — V hôtel de ville, à l'angle de la place principale, date du xvi« siècle. — Le théâtre, bâti en 4806 et décoré en 4845 et 4847 d'un péristyle, occupe l'emplacement de l'ancienne église Saint-Thomas, dans laquelle Charlemagne avait déposé, dit-on, une épine delà couronne du Christ. — L'hôpital, tout à la fois civil et militaire, a été terminé en 4835. — Les casernes, que l'on aperçoit du chemin de fer au delà de la gare, ont été bâties de 4748 à 4828; elles forment trois corps de bâtiments : à gauche sont les écuries et les dortoirs des troupes; à droite le manège, dont on vante la charpente; au fond les services divers. — Le dépôt d'étalons a été établi en 4820. — L'abattoir ne fut construit qu'en 4837. — Enfin on restaure et on rebâtit actuellement (novembre 4855) Y église paroissiale de Saint-Jean (Saint-Jean de Fozera), qui hérita en 4609 de l'épine de la couronne du Sauveur donnée à Saint-Thomas par Charlemagne.

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Devant son insuffisante façade un architecte de Bordeaux vient d'élever une haute tour gothique. L'intérieur, composé d'une nef et de deux latéraux presque aussi hauts que la nef, ne reçoit de jour que par les fenêtres des chapelles latérales. Des vitraux de couleur ornent les fenêtres du chœur. Cette église doit être , dit-on, entièrement restaurée dans son état primitif.

Le port peut recevoir des navires de 300 tonneaux. Il a malheureusement perdu l'animation qu'il avait autrefois. Il ne reçoit

La tour de l'Horloge du grand port, à Libourne.

plus aujourd'hui que des gabares de Bordeaux et des caboteurs de la Bretagne, et il possède environ soixante-cinq bateaux de 2500 tonneaux. Le commerce de Libourne consiste surtout en vins , en eaux-de-vie , en fil , en grains et en bois de merrain propre à la construction des barriques. Son industrie , au contraire , s'est développée à mesure que son importance commerciale diminuait. On y trouve des fabriques d'étoffes de laine et d'objets d'équipement militaire, des tanneries, des clouteries, des corderies et des chantiers où peuvent se construire des navires de 200 tonneaux.

Un pont suspendu a été jeté sur l'Isle , on peu au-dessous de sa jonction avec la Dordogne. Le pont de pierre, construit sur la Dordogne par M. Deschamps, a 200 mètres de longueur sur 12 mètres de largeur. On en posa la première pierre le 24 août 1820, et quatre ans après, jour pour jour, il était ouvert au public.

PROMENADE A FRONSAC l .

Fromac n'est, à proprement parler, qu'une des promenades de Libourne, car 30 minutes suffisent pour s'y rendre à pied, et l'on trouve presque constamment sur le quai des bateaux qui descendent la Dordogne jusqu'à ce village en 1 5 ou 20 minutes (de 30 à 75 centimes quand on les fait partir exprès, de 10 à 1 5 centimes par personne , quand ils transportent d'autres passagers). Un service de bateaux passeurs (5 centimes par personne) a été établi sur l'Isle , en face du café de l'Europe , audessous du pont suspendu. En traversant la rivière sur ces bateaux , on évitera un assez long détour. En général on fera bien de descendre la Dordogne en barque jusqu'au pied de la colline conique qu'on appelle le tertre de Fronsac (il n'est pas nécessaire d'aller jusqu'au village), et de revenir à pied. Si l'on va à pied, on devra, à 1 5 ou 20 minutes du bac de l'Isle , près d'une maison située au bord de la Dordogne , prendre à droite un petit sentier qui monte, en 10 ou 1 5 minutes, à travers les vignes , jusqu'au sommet du tertre. De ce belvédère naturel, haut de 70 mètres, on découvre un beau panorama, que l'auteur de la Statistique de la Gironde , Jouannet, a décrit ainsi : « Vous voyez à vos pieds Libourne, son port, ses vaisseaux, moins nombreux qu'autrefois; ses promenades que planta l'immortel Tourny, ses murs , ses édifices , dont l'air de jeunesse semble vous rapprocher du siècle des Êdouard. A gauche , vous suivez, jusque vers Coutras, la paisible et silencieuse vallée de l'Isle, dont les prés, les cultures variées et les bosquets présentent l'image d'un jardin naturel. A droite, s'offrent la Dordogne, ses longs replis au milieu d'un océan de verdure, et l'Entre-deux-

i . Voir, pour Castillon et le château de Montaigne, l'Itinéraire de la France (centre et midi) , par Adolphe Joanne.

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