‹ De Paris à BordeauxChapitre 65 sur 165 · AMBOISE · texte numérisé non relu

AMBOISE

avait pour but de mettre en prison ou de tuer les Guises, d'enlever le roi à Blois et de donner le gouvernement aux princes Bourbons , qui convoqueraient les États généraux. L'âme de cette conjuration était le prince deCondé; son chef apparent, un gentilhomme périgourdin, La Renaudie, dont l'audace égalait l'intelligence. Une indiscrétion de La Renaudie fit avorter le complot. Les Guises, avertis du plan des conjurés, se hâtèrent de quitter Blois et d'emmener le jeune roi à Amboise, où un

Amboise.

coup de main était bien moins à craindre. Cependant les conjurés ne se laissèrent pas abattre par ce contre-temps. Ils • marchèrent sur Amboise par petites bandes. Une seconde trahison les perdit. Guise les fit attaquer et battre en détail par de fortes patrouilles. La Renaudie fut tué d'un coup de feu dans une de ces rencontres près de Château-Renault. Les Guises crurent le danger passé, et publièrent un ëdit d'amnistie ; mais cet

édit fut presque aussitôt révoqué, car le 4 9 mars une dernière troupe de conjurés essaya de s'emparer de la ville. Le combat recommença, et Condé, qui s'était rendu à la cour, pour détourner les soupçons, dirent les uns, pour aider les huguenots, soutinrent les autres, se vit obligé de tremper son épée dans le sang de ses complices vaincus, désarmés, égorgés.

« Le rôle des soldats était fini, dit M. Henri Martin, celui des bourreaux commençait. Les vengeances de la faction victorieuse furent atroces, implacables ; la Loire était couverte de cadavres attachés par six, huit, quinze à de longues perches ; les rues d'Amboise, tapissées de corps morts, ruisselaient de sang humain. On ne fit que décapiter, pemlre ou noyer gens durant un mois. Ce qui était étrange à voir, remarquent les contemporains , et qui jamais ne fut usité en aucune forme de gouvernement, on les menait au supplice sans leur prononcer aucunes sentences ni déclarer la cause de leur mort, ni nommer leurs noms. Ceux de Guise réservaient les principaux pour après le dîner donner quelque passe-temps aux dames; et eux et elles étaient arrangés aux fenêtres du château, comme s'il eût été questionne voir jouer quelque momerie; et, qui pis est, le roi et ses jeunes frères comparaissaient à ces spectacles comme si on eût voulu les acharner. Les patients leur étaient montrés par le cardinal avec des signes d'un homme grandement réjoui, et, lorsqu ils mouraient plus constamment, il disait : c Voyez, t sire, ces effrontés et enragés ! voyez que la crainte de la mort t ne peut abattre leur orgueil et félonie. Que feraient-ils donc « s'ils nous tenaient ? » Les conjurés, en effet, marchaient au supplice avec autant de résolution qu'au combat. L'un d'eux, ViUemongis, trempa ses mains dans le sang de ses malheureux compagnons, et, les élevant vers le ciel, il s'écria à haute voix : t Seigneur, voici le sang de tes enfants, tu en feras ven- * c geance. * Cette scène funèbre sembla porter malheur à tous ceux qui en avaient été témoins : à François II, à Marie Stuart, au duc de Guise, au chancelier Olivier, protestant dans le cœur, qui avait condamné ViUemongis, Castelnau, Mazères et Raunay, et qui en mourut bientôt de remords. La femme du duc de Guise témoigna seule, non de la pitié pour les victimes, mais

AMBU1SE.

de l'horreur pour la barbarie des bourreaux. «Ah madame t » ditelle en pleurant à la reine mère, « combien de vengeances se c préparent, combien ce sang appellera de sang t Que Dieu sauve c les princes, vos fils et mes enfants 1 »

Trois années après, Yédit d'Amboise (1563) permettait taux seigneurs hauts justiciers l'exercice libre de la religion réformée dans toute l'étendue de leur seigneurie ; aux nobles, le même exercice dans leurs maisons ; aux bourgeois, la liberté de conscience, avec une ville pour célébrer le culte réformé. » Mais le château d'Amboise était déjà abandonné par la cour, qui n'y revint jamais. On en fît une prison d'État. Après l'assassinat du duc de Guise à Blois, l'archevêque de Lyon, le cardinal de Bourbon, le prince de Joinville et d'autres prisonniers y furent transférés. En 1626, Richelieu y renferma César, duc de Vendôme, et son frère Alexandre, tous deux fils naturels d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, compromis dans la conspiration de Chalais. En 4630, compris dans l'apanage de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, il redevint un château princier; mais Gaston aima toujours mieux Blois, et, quand Louis XIV en eut hérité en 4660, il servit de prison à Fouquet et à Lauzun.

En 4762, Louis XV avait cédé le château d'Amboise au duc de Choiseul, en échange de ses propriétés du Limousin. A la mort du duc de Choiseul il le racheta pour le donner, avec Vernon et Bizy, au duc de Penthièvre, en payement d'une partie de ce qui lui revenait comme héritier du comte d'Eu pour le prix de la principauté de Dombes, que le comte d'Eu avait cédée au roi. Louis XVI, par lettres patentes du 9 juillet 4789, confirma l'érection du duché d'Amboise en duché-pairie.

Confisqué par la Révolution , le château d'Amboise fut donné sous l'Empire, par Napoléon, à son ancien collègue au consulat, Roger Ducos, qui, pour ne pas l'entretenir, en fit jeter bas une partie et mutila indignement ce qui restait. La Restauration le rendit au duc d'Orléans, héritier du duc de Penthièvre. La révolution de 4830, en appelant son propriétaire au trône de France, le replaça au rang des résidences royales. Louis-Philippe n'est jamais venu visiter Amboise. Sous son règne on restaura admirablement la chapelle, mais on répara quelques appartements du

château comme s'il eût dû servir à une auberge de village, et on construisit sur Tune de ses tours cette salle à manger provisoire, indigne d'un cabaret, qui subsiste encore.

Abd-el-Kader a été enfermé cinq ans au château d' Amboise. Le 46 octobre 4 852, le prince Louis-Napoléon Bonaparte , alors président de la République, passant à Amboise, à son retour d'un voyage dans le Midi, lui rendit la liberté.

Malgré les mutilations qu'il a subies, le château d'Amboise mérite la visite des étrangers. Il faut le voir à l'intérieur pour bien comprendre l'importance qu'il avait et qu'il conserve encore. Du haut de ses tours et de ses terrasses on découvre les plus beaux points de vue que puissent offrir les bords généralement trop vantés de la Loire . On y admire d'ailleurs sa délicieuse chapelle, dont la façade est ornée d'un curieux bas-relief représentant la chasse de Saint-Hubert, et dont l'intérieur passe avec raison pour une des plus ravissantes merveilles de l'architecture gothique. La grosse tour, haute de 40 mètres, dans laquelle on descend, « si spacieuse et si artificiellement construite que charrettes , mullets et littières y montent aisément, » est aussi une construction non moins remarquable par son originalité que par son mérite. Enfin le concierge-cicerone montrera aux étrangers : de beaux chapiteaux sculptés; d'affreux appartements modernes dont un bourgeois ne voudrait pas pour sa famille ; lès salles occupées par Abd-el-Kader, ses femmes et ses serviteurs; les balcons de fer où furent accrochées les têtes des huguenots décapités ; l'ancienne salle des gardes, dont la fenêtre offre un joli point de vue; à l'extrémité de la terrasse, la porte contre laquelle Charles VIII se fit au front une blessure mortelle. Cette porte donne accès dans le cabinet qui servait à Abd-el-Kader à faire ses abluxions (comme dit le concierge) et à prendre des bains de vapeur. Dans le jardin est le cimetière arabe ; 37 Arabes y sont enterrés. Les habitants de la ville leur ont fait élever un monument resté inachevé (en novembre 1855), En sortant de la grosse tour on passe devant le tunnel creusé sous le château.

Quand on a vu le château et les greniers de César, on n'a plus rien à voir à Amboise. Cette petite ville, qui fait, dit-on, un commerce actif en vins, en cuirs et en draps, et qui possède d'im-

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