I" STATION. - CHOISY-LE-ROI
10 k il. de Paris. — lit kil. d'Orléans.
Cholsy, simple hameau dépendant du village de Thiais , se composait, au commencement du xiir siècle, d'une vingtaine de cabanes que des pêcheurs et des bateliers avaient bâties sur le bord de la Seine, et d'une chapelle dédiée par les mariniers à leur patron saint Nicolas. La prospérité du hameau s'accrut rapidement ; en moins de vingt années , la chapelle devint église paroissiale. Il n'en reste plus de traces aujourd'hui ; l'église actuelle ne date que du xvin* siècle. Sous Louis XIV, Mademoiselle de Montpensier, la petite-fille d'Henri IV, la fille de Gaston, duc d'Orléans, la nièce de Louis XIV, se fit construire un château à Choisy, sur les bords de la Seine. Ce fut dans ce château, où elle avait tant de fois pleuré l'absence de Lauzun, détenu à Pignerol, qu'elle donna au jeune duc du Maine son duché d'Àumale, son comté d'Eu et sa principauté de Dombes, en échange de la grâce de son amant, grâce qui avait été obtenue à ces conditions et que lui apportait elle-même Mme de Mon-
tespan , la mère du duc du Maine. Mais le chagrin l'avait tellement changée que Lauzun n'eut pas assez de reconnaissance pour lui rester fidèle. De l'abandon il osa même en venir à l'outrage. Un jour, dit-on, elle se jeta à ses pieds en lui disant : « Reviens à moi, qui t'aime tant. — Louise d'Orléans, lui répondit-il, tu as tort de pleurer, car tu me parais plus vieille et plus laide que jamais. »» a J'ai ouï dire à Mme de Fontenelles, raconte Saint Simon dans ses Mémoires , femme très-aimable , de beaucoup d'esprit, très- vraie et d'une singulière vertu, depuis un très-grand nombre d'années , qu'étant à Eu avec Mademoiselle , M. de Lauzun y vint passer quelque temps , et ne put s'empêcher d'y courir des filles ; Mademoiselle le sut , s'emporta, l'égratigna et le chassa de sa présence. La comtesse de Fiesque fit le raccommodement : Mademoiselle parut au bout d'une galerie ; il était à l'autre bout , et il en fit toute la longueur sur ses genoux jusqu'aux pieds de Mademoiselle. Ces scènes, plus ou moins fortes, recommencèrent souvent dans la suite. 11 se lassa d'être battu, et à son tour battit bel et bien Mademoiselle, et cela arriva plusieurs fois , tant qu'à la fin, lassés l'un de l'autre, ils se brouillèrent une bonne fois pour toutes, et ne se revirent jamais depuis.... il en avait pourtant plusieurs portraits chez lui et n'en parlait qu'avec beaucoup de respect. On ne doutait pas qu'ils ne se fussent mariés en secret. *
A la mort de la grande Mademoiselle, comme l'appelait Bossuet, le château de Ghoisy devint successivement la propriété du grand dauphin , de Mme de Louvois , de la princesse de Conti , du duc de La Vallière, et enfin de Louis XV, qui le fit démolir pour en construire un autre plus agréable, destiné à lui servir de petite maison. Ch<ri*y-Mademoiselle s'appela dès lors Choi$y-le-Roi. Dans cette résidence favorite , pour laquelle il dépensa des sommes énormes , Louis XV venait souvent oublier sa royauté et la faire oublier aux autres, c Là, a dit un écrivain moderne, le roi s'efforçait de n'être plus roi , et les courtisans , pour se conformer au caprice du maître, feignaient de n'être plus courtisans , et déguisaient la flatterie sous une apparence de bonhomie ou de familiarité. On avait trouvé le moyen d'écarter jusqu'aux valets, > pour laisser plus de liberté au roi, à ses amis et à ses maîtresses :
CH01SY-LE-R0I. il
la table de la salle à manger, œuvre d'un habilé mécanicien, s'abaissait à volonté jusqu'à l'étage inférieur, où étaient les offices, et remontait toute servie. • Aussi l'auteur de V Art <£ aimer, Gentil Bernard, fut, il est permis de le croire, pourvu d'une véritable sinécure, lorsqu'on lui confia la bibliothèque de ce séjour consacré au plaisir, pour ne pas dire à la débauche.
Le château a été détruit; des fabriques l'ont remplacé; Choisy n'y a point perdu. L'industrie et le commerce y sont florissants , surtout depuis l'établissement du chemin de fer ; aussi la population, qui ne dépassait point 3000 âmes, il y a une vingtaine d'années, a-t-elle atteint aujourd'hui le chiffre de 8000.
Choisy-le-Roi communique avec la rive droite de la Seine par un pont qui a été construit en 4 810 et qui conduit à une charmante prairie. lia des rues tirées au cordeau, de jolies maisons avec jardin , d'élégants magasins. Sa belle verrerie fondée en 4820 n'existe plus; mais il possède encore une manufacture de faïence (dans les ruines du château) , des fabriques de maroquin, de soude, de produits chimiques , de toiles cirées, etc.
Rouget de L'Isle, l'auteur de la Marseillaise, né à Lons-le-Saulnier en 1760, est mort à Choisy-le-Roi le 27 juin 4836. M. Eugène Pelletan raconte ainsi l'origine de ce chant fameux qui a fait, dit-il, la plus grande chose de ce monde, c'est-à-dire qui a sauvé la patrie, et qui a suffi pour immortaliser son auteur : a Tandis que les rois de l'Europe, réunis dans la caverne diplomatique du Pillnitz, se partageaient la France, une sorte de fureur divine , l'âme tout entière d'un peuple odieusement attaqué passe dans le cœur d'un jeune homme , d'un lieutenant , d'un inconnu , qui n'avait rien fait auparavant , qui n'a rien fait depuis, digne du moins de compter, comme pour mieux marquer la grandeur mystérieuse de l'inspiration, soulève ce poëte d'un quart d'heure audessus de lui-même , et lui dicte dans une nuit de fièvre ce pas de charge sublime contre l'Europe.
• Le drapeau noir flotte sur l'esplanade du Pont-Neuf, le canon d'alarme tire de minute en minute. La patrie est en danger. L'ennemi a pris Verdun , il bloque Landau , il marche sur l'Àr-
gonne, il a déjà marqué ses étapes sur Paris; un chant passe
dans l'air.... on ne sait d'où il vient, de quel ciel il descend; un
million de bouches Ta répété avant d'en connaître le poëte Allons, enfants de la patrie! et, à l'appel de cette voix ignorée, 1 France frémit d'une secousse infinie et bondit à la frontière.
c Un jour, cependant, un matin , l'armée française improvisé d'un cri d'enthousiasme , arrachée du sol à peine de la veille neuve à la guerre , neuve au feu , aperçoit devant elle , par ui léger brouillard d'automne et par le ciel pâle d'un drame de Tbis toire, l'armée ennemie concentrée, échelonnée sur les hauteurs derrière quatre étages de batteries. Elle a toutes les chance:
Chemin de fer d'Orléans outre Chuisy cl Ablun.
contre elle , la chance de la position , la chance de l'expérience ; elle ignore l'exercice à la prussienne et la grande manœuvre ; mais elle a foi dans la Révolution , elle croit à la France. Elle fléchit le genou , elle tend la main vers le drapeau , le nouveau drapeau , le drapeau prédestiné, elle entonne en chœur l'invocation suprême : Amour sacré de la Patrie! et redoutes, obus, boulets, fleuves de mitraille , elle ne voit plus rien de cela ; cela n'existe plus pour elle ou tombe devant son élan ; et, emportée sur le souffle de la Marseillaise comme sur un vent de colère , elle monte tous