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sur les détestables penchants d*un du de plusieurs hommes, la responsabilité de tout ce qui, dans cet ordre de faits, porte atteinte à la justice ou à la moralité. On en est «{uitte pour flétrir les coupables, et tout est dit. Malheureusement, cette explication, qui suffit au prisonnier, toujours dispose à personnifier ses griefs pour donner un but matériel et déterminé à ses haines» cette explication a le tort de n'expliquer rien, parce que le mal n*est pas dans le clioix plus ou moins mal dirigé des instruments, il est dans la situation.
L'institution . militaire, a pour base un ensemble de préjugés qui n^ont rien à faire avec les notions et les règles de l'équité Ordinaire. De là naît un droit exceptionnel, oii tout est sacrifié à la' rapidité et à Tunité du commandement. Parce qu*un jour le salut de TÉtat peut avoir à exigerimpérieusementla subordination (le toutes les volontés, la coopération de toutes ^ les forces, Tobéissance passive est élevée à rétat de dogme ])ermanent, indiscutable; c'est l'arche sainte à laquelle nul ne peut ])orter la main sans mériter la mort ou au moins les plus terribles châtiments. La pénalité militaire étant excessive, le régime de la répression revêt nécessairement le même caractère. Et ^ il est presque impossible qu'il en soit autrement. Le prisonnier militaire est peu traitable en général. Le plus souvent, il se croit injustement frappé, et, de temps à autre, il éprouve
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en quelque sorte le besoin de se constituer en révoite contre tout ce qui lui rappelle Tautorité qui Ta condamné* £n présence d'une résistance qui est une atteinte à Tordre et, tout à la fois, au principe essentiel de l'institution , le geôlier • a bientôt épuisé toutes les armes de Tarsenal réglementaire» et, pour ne pas rester désarmé, il fouille à pleines mains dans le champ de l'arbitraire, sans autre ûambeau que les éclairs de sa passion. De son côté, le prisonnier met son orgueil dans cette lutte; il a bravé le règlement comme il avait bravé la loi; il bravera encore les supplices nouveaux que peut inventer son persécuteur ; on dirait qu'il éprouve une sorte de volilpté à fatiguer son ressentiment.
Il semble que la lutte soit de tout point inégale entre le geôlier et les condamnés; Tinéga- Ifté n'est toutefois que dans l'apparence. En fait, le geôlier serait vaincu, s'il ne trouvait d'auxiliaires dans la race immortelle des faux frères. Désormais, la démoralisation savante va se combiner avec la terreur. Déjà, au surplus, la prison a fait sentir sa pernicieuse influence. A cette vie de misère et d'esclavage, de travaux répugnants et de châtiments rigoureux, à rétouf fenient des passions qui bouillonnent au cœur de la jeunesse, il faut des compensations, des diversions, il en faut à tout prix! Vienne le jeu clandestin avec ses émotions dévorantes! Si Tor uy paraît qu'à de ra-
DE t»ARIS A CAYKNNE
res intervalles, si Targent même y fait souvent défaut, la passion n*y perd rien, et le prisonnier qui joué ses derniers sous ou sa ration n'a pas à envier ies sensations que les riches blasés vont chercher dans les salons fastueux de Benazé. Si le jeu est un défi à la fortune où le plaisir soit en raison des chances bonnes ou mauvaises, c*est surtout en prison qu'il doit avoir toutes les séductions, car à Tattrait du g'aiu s'ajoute le plaisir (Vécliapper à une punition rigoureuse et presque inévitable.
Vienne l'ivresse, la consolation suprême, ie tombeau de la pensée, la mère des querelles et des batailles, le délire sauvage dans le rêve et
dans l'oubli! Dans tout cela, il y a des miracles d'adresse et de patience à accomplir pour introduire des cartes ou des dés, de Tabsinthe ou de l'alcool, et n'est-ce rien que de tromper
Tadministration, de lui dérober des piaisirs^ voire d'y trouver des complices I
Le prisonnier devient donc joueur et ivrogne; les souvenirs de sa vie militaire ne l'avaient d'ailleurs que trop préparé à cette double chute. Que si ces deux res^^ources laissent inassouvies certaines activités peu scrupuleuses, les traditions de prison leur viendront en aide. Alors, l'œuvre de dégradation sera complète, la déchéance irrémissible; Fadministration aura toujours raison, quand, aux plaintes les plus fondées, elle pourra opposer le déplo-
DE PABIS X CAYENNB
rable inventaire des excàs les moins excu«
sables.
Assurément, tous les condamnés de Boue n'a*.
vaient pas succombé aux déplorables inspira* lions de la prison; le plus grand nombre, je le crois, avait conservé sa dignité dans cette hideuse atmosphère de débauches et d'impuretés. Mais qu'importe que les natures d'élite échappent au naufrage ? Ce qui est à considérer, c'est que la foule soit inévitablement condamnée à faillir et que les prisons militaires soient presque fatalement des écoles d'immoralité.
Dira-t-on que la suppression des fers militaires empêchera le retour de ces scandales?
Soit; mais c'est pour l'avenir, et que ya-tron faire des condamnés que le bénéfice de Ja législation nouvelle a fait sortir de la citadelle de Bone'i^ Je Tai dit, on va les jeter dans les maisons centrales, au seind'une population pourrie dans tous les yices, habituéeà toutes les audaces du crime. Kh hien, je crains que cette nouvelle épreuve ne soit trop forte pour ces condamnés, dont beaucoup ont encore dix, quinze, vingt ans et plus de peine à subir, et que leurs consciences fatiguées peuvent mal défendre contre renseignement contagieux de leurs nouveaux compagnons.
En somme, je suis tenté de re^rretter pour e\ix les rigueurs de la citadelle de Bone; là, du, moins, ils échappaient au contact des voleurs et des faussaires. Victimes de la discipline mlli-
tairei mais purs de tout déshonneur, ils pou* vaient déposer tfvec la livrée du condamné ses
déploi ablos liaLiludes, rentrer dans la sociéié sans rencontrer la défiance, et recunquérir leur propre estime en méritant celle des autres. Sera-ce possible désormais? Je le souhaite plus que je ne Tespère, car la camaraderie qui s'était établie au fort Lamalgue entre eux et les forçats ou repris de justice témoigne un laisseraller peu rassurant pour leur fermeté à venir.
Au fond de tout cela, il y a place pour de sérieuses réflexicin.s, et je me contenterai de les indiquer en quelques mots. Si Tinstitution militaire n'est possible qu'avec une législation qui fasse de la répression une vengeance sans mesure, qui abrutisse ou dégrade ceux qu'elle devrait réloriner, Tinstitution militaire est mauvaise en soi. Vainement prétendrait-o)iquesur Tef f ectif *de l'armée le nombre des condamnés est insignifiant; ce. n'est pas par des équations ({(' ce genre que se résolvent les questions qui touchent à la moralité publique. Mais en se plaçant à ce point de vue, il faudrait encore conclure contre le maintien d'une pénalittî si rarement appliquée qu'elle n'aurait pas de raison d ètre. Cependant, en fait, le pénitencier de Bone contenait environ cinq cents détenus, et ii n'est pas indifférent que cinq cents jeunés hommes dépensent leur force à lutter contre la tyrannie d'un régime aussi barbare qu'insensé, et soient forcés» pour ainsi dire» de se jeter à
DE PAHIS 4 CAYENNE 157
corps perdu dans les pratiques les plus abominables.
Si vous voulez que l'armée soit bien réellement récole de l'honneur, faites que la discipline n'ait pas d'autre base ni d'autre sanction. L'opinion applaudira, et, au lieu d'accorder, comme elle le fait aujourd'hui, sa pitié sympathique aux victimes du code draconien qui régit l'armée, elle saura trouver des sévérités suffisantes contre tous ceux qui manqueraient au devoir. Gela ne saurait se concilier, je le sais, avec le système de gouvernement qui prévaut aujourd'hui en Europe, et qui met la force des Etats dans la compression au dedans et leur gloire dans la conquête. Mais il est permis d'entrevoir le jour où ces derniers ressouvenirsdu passé s'évanouiront devant les progrès de la raison.
Déjà, dans ses programmes, la démocratie européenne a supprimé les armées permanentes et cette doctrine ne tardera plus longtemps à devenir le point fondamental du droit international. L'humanité appelle de ses vœux la lin de ces duels gigantesques où les peuplesse ruent les uns sur les autres, sans savoir i)ourquoi la plupart du temi)S, et qui leur coûtent le phis pur de leur sang. Ah! sans doute, il est beau de combattre et de mourir pour affranchir sa patrie ou pour repousser l'invasion. Mais que les nations qui sont à la tète de la civilisation renoncent à entretenir des armées qui les rui-
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nent, quand elles ne les oppriment pas, et leur
exemple sera suivi sans retard par l'Europe entière. Or, quand il n'y aura plus d'armées permanentes^ quelle patrie aurait à se défendre! Et même, en ce cas, croit-on qu'un peuple heureux et fier de sa liberté serait désarmé contre une invasion imprévue? L'invasion ne peut triompher que dans les pays soumis au despotisme; partout ailleurs, elle viendrait se biL^oi- ■contre Tinvincible résistance de la population.
Heureuse puissance àeà principes l Devant leur application, le mal disparaît comme par enchantement, avec ses conséquences les plus lointaines ! Quand on s'en éloigne, au contraire, le bien n'est jamais i)Ossible; toutes les réformes avortent, tous les projets d'amélioration s'en vont en fumée; quoi qu'on fasse, le mal se retrouve toujours, il va se répercutant de proche en proche et gagne les dernières extrémités du corps social, jusqu'à ce qu'enfin la raison, éclairée par ces avertissements significatifs, re* prenne son empire et revienne, dédaignant les conseils de Tempirisme, à une médication qui sauve tout sans rien compromettre.
Its miti du fort Lamalgs». — Les enoeinis invisibles — Les condamnés arabes. — Symptômes de départ. — L'habtt bien burbM» «t pendre de ri» ne tw% pat «a Ikeiuit*
Les moiss'ëcoulaidnt sans rien changerà une
situation qui, en se prolongeant, devenait de moins en moins tolérable. Les casemates» remplies outre mesure, ne pouvaient plus recevoir de nouveaux hôtes, et, l3ien que Taugmentation" du personnel m^eiit laissé la jonissance exclusive de mon cachot, je ne laissais pas que d'en • souffrir. La foule qui encombrait le préau me permettait à peine d*y prendre l'air, pendant les rares moments où Faction du soleil n'en rendait pas le séjour insupportable; quant à la promenade, il me fallut y renoncer. Des deux cents prisonniers qui se disputaient FétroiL promenoir, les uns s'étendaient sur le sol pour y dormir ou se formaient en cercle pour dérober aux surveillants la vue d'une partie de jeu: les antres se livraient à des gynmastiques qui auraient pu passer pour des batailles, et qui se terminaient par des poussée? générales.
im DE PARIS A CAYENNR
OÙ les passants n^étaient pas toujours épargnés* Forcé de rester dans mon nid de pierres, j'y était poursuivi par Telfroyable tumulte qui se dégageait du sein de cette jeunesse désordonnée d'Afrique, et qui se perpétuait sourent après la retraite. Vainement le service de nuit était-il devenu plus actii'que jamais; le remède ne faisait qu'ajouter au mal. D'ailleurs mon sommeil avait des ennemis bien plus d;ni,i,^ereux que les cris des factionnaires» le bruit des patrouilles, le passage des rondes ou les rameurs de mes voisins. J^ai eu plus tard affaire aux insectes redoutés de la Guyane; mais les moustiques et les maringouins sont d^inoffeasifs animalcules à côté des puces qui peuplaient les paillasses et les couvertures du fort Lamalgue. Si les carnassiers de grande taille, si les oiseaux au bec recourbé et aux serres puissantes avaient la centième partie de la férocité des puces loulonnaises, i'iui inanité ne tarderait.pas à disparaître du globe. Et nul moyen de sie protéger contre les attaques incessantes de ces maudits aptères, qui boivent votre sang sans jamais se rassasier ni se lasser. A force de précautions, j'avais pu me préserver de toutes les variétés de Fiojos dont les prisons conservent k propagent les échantillons pour le cas improbable un FEspag-ne en perdrait la* race; mais les faibles moyens de propreté que j*avais à ma disposition et qui m'avaient réussi contre les creeping tliings^ comme les Anglai<i
DK t»ARIS A CAYENNK
appellent dans leur pudeur les hexapodes de toute sorte, étaient impuissants contre les escadrons de puces qui se ruaient sur moi. Quand je me levais du grabat où j'avais passé la nuit sans fermer Toeil, mon linge était couvert de taches de sang qui témoignaient du formidable appétit de mes impitoyables adversaires. Ou me croira difficilement peut-être, mais cette lutte de toutes les nuits contre un ennemi invisible, insaisissable, qui ne me quittait que pour revenir, et dont les morsures ne me laissaient pas un moment de repos, cette lutte m'a été plus pénible que les milla autres désagréments que m'apporta le fort Lamalgue. Le sommeil est pour le prisonnier le premier des biens; il apaise et rafraîchit le sang, remplace une hideuse réalité par le mirage consolant des rêves. A Toulon, pendant l'été et même pendant le printemps, il faut lui dire adieu, à moins d'arriver à l'heureuse insensibilité des hommes qui occupaient les cachots contigus au mien. Serait-il donc vrai qu'il y a un meilleur oreiller que la conscience ?
Il eût manqué probablement quelque chose à la singularité de la société près de laquelle je vivais, si l'Algérie n'y avait envoyé ses enfants pour la représenter au caravansérail de Toulon. Par une disposition qui honore sa haute prévoyance, l'administration des prisons a établi une heureuse réciprocité de services entre l'Afrique et la France. Pendant que TAl-
férié offre une (baie de péniteaeiêh» timira-* bleraent installés pour recevoir certalMe eaté-
gories de prisonniers français, la France a ou- Tert aoD hospitalité aux Arabes frappés par notre justice^ et ce double Gouraiit» organisé d'un rivage de la Méditerranée à Fantre, vient aboutir à Marseille poUr les Français, à Touioi^ pour les Arabes^
Le gouTemement^ qui a tout fait pour me réconcilier avec les voyages lointains^ qui a même poussé la générosité jusqu'à me promener gratis dans la plupart de nos possessions des deux mondes, n'a pas jugé à propos de me conduire en Airique; il ne m'a pas été donné de connaître cette magnilique contrée , qui nourrissait le peuple romain, sll tant eu croiré rhistoire, et' qui s'est contentée de notls coûter, depuis trente années^ beaucou}) de sang, pas mal de milliards et, par-dessus le marcbé, la liberté, ùe qui est bien quelque chose, quoi qu'on dise. Je ne connais donc nos possessions d'Afrique que par le mauvais côté; ce qui ne veut pas dire qu'un jour la civilisation ne pé* nétrera pas en Algérie, quand nos bafonnettes seront devenues assez intelligentes pour céder la place à l'élément civil. On a vu de nos jours tant (In miracles, et des miracles de toute sorte, qu'il fa\it ne déses)[)érer de rien. En attendant, il me semble que nouâ avons beaucoup plus emprunté aux mœurs arabes que nous ne leur avons 4oané« C'est» au surplus, le résultat obU-*
DB PAAIS A CAYSIfKB
gé àe toutes les conquMes Ylole&teâ ^ ^uè les
enrahisseurs soient absorbés par les vaincus. Voyez Alexandre, le type à jamais admirable dugénie politique de la Grèce.; Une peutéchapper à récueil oii Gjraa est renu se briser avant lui. Home elle-même ne triomphe de la Grèce et de TAsie que pour se faire l'esclave de leurs vices. Le catholicisme n'a pu se substituer au paganisme qu'en se faisant l'Héritier de la plupart de ses pratiques» Je m*arrète devant les nombreux exemples que riiistoire m'offre de toutes parts; il me suffira de constater que la conquête de l'Algérie ne dément pas cette loi générale, et Je reviens à mon sujet.
En fait d'Arabes, et à part quelques Égyptiens que j'avais rencontrés au coiiége, je n'avais vu que des marchands de dattes, des jongleurs, ete'ëst au fort Lamalgue que j'ai pu observer quelque peu la race, si toutefois Tobservation peut se passer d un échange de pensées^ d'un commerce dlntelligence;
Une cidquantaiiie de BédoUiiis ou d*Arabes sont venus, par escouadf^s de six à di^, |)lanter leur tente dans le préau que j iiabitais, et, sans vouloir calomnier les descendants de^ compagnons de Jugurtha, je dirai que b'était; sans aucune exception, de tristes échantillons de notre pauvre humanité. Que cela ne prouve rien cohtre le earactère des populations au« tochthonesderAlgérie, je le Veun bien. Néanmoins, Je ne serais pas très éloigné de croire
DE PARIS ▲ CAYBIINB
que lès quelques douzaines de circoncis plus
ou moins condamnés que nous a amenés la gendarmerie dans Tespace de cinq mois, valaient à peu de chctoe près tous ceux de leurs frères qu'ils avaient laissés en Afrique.
Si la dignité de l'Arabe consiste à s'envelopper dans un burnous et à rester couciië dans la poussière du matin au soir, mes aimables voisins, ne le cédaient à personne et je doute que le Grand-Turc lui-iucme puisse se montrer plus solennellement majestueux. Quant à la dignité morale, absence complète : jamais lamendicité ne s'était offerte i mes yeux avec plus d'impudence. Ils ne sortaient de leur engourdi.ssement que pour quêter du tabac ou toute autre chose, avec une insistance dont on était forcément dupe jusqu'au jour où une circonstance quelconque les forçait de tirer de leurs afireuses guenilles l'or qu'ils y tenaient caché.
Comme saleté, ils en poussaient la poésie jusqu'au sublime, et je commençai à comprendre pourquoi le Koran faisait des ablutions répétées une condition de salut. Ce bon Maliomet n'avait eu d'autre but que d'épargner à ses houris un voisinage compromettant pour leur délicatesse. Maiiieureusement, cette prescription rentrait dans les précautions inutiles, et TArabe trouva, il' y a longtemps, le moyen d'exécuter le vœu du Koran tout en respectant son invincible répugnance pour la propreté. Si la lettre ne sauve pas, assurément aucun de
DE PARIS A CIYSNKE
ceux que j*ai vus ne pouvait espérer sa part des
joies du paradis, car le dernier des mendiants de Valladolid aurait rougi de s'asseoir à leurs côtés. Les forçats et les repris de justice avaient auprès d'eux Fair de véritables gentilshommes ; aussi les traitaient-ils avec un magnifique dédain,et, quand le hasard leur en donnait pour compagnons de gamelle, c'étaient des cris, des protestation^ à n*en plus ûnir.
Quelques-uns — et c'était le plus petit nomjy^e — pratiquaient avec une régularité minutieuse les prescriptions duKoran; ils refusaient de manger leur i^upe, dans la crainte qu'il ne s'y trouvât un morceau de lard ; ils ne voulaient boire que dans des vases qui n'avaient pas servi, parce que les autres avaient pu contenir autrefois du vin ; enfin, ils exécutaient leurs ablutions fort exactement, sans en devenir plus propres, et n'oubliaient pas de se tourner vers laMecque auxlieures voulues par le catéchisme musulman. Au demeurant, c'étaient généralement des gaillards de haute taille, bien découplés, aux niciabres |)roportionnés, aux muscles fortement dessinés; leurs têtes, éclairées par des yeux pleins de flammes, n'avaient rien qui annonçàtràbsence delà pensée, mais leurs traits étaient empreints d'une férocité sournoise qui rappelait la panthère, toujours prête à bondir sur sa proie.
Le fond de leur tempérament, c'était rameur du repos, toujours et quand même. Rien ne
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pouvait I«B en distraire, pas même laguam sans relâche qn^ils avaient à soutenir ccmtre
les légions dlnsectes qui tapissaient leurs affreux burnous. A ce point de YUQy il n'y avait qu'à se leuer de leur horreur pour le mouvement, car je ne sais s'il eut été possible d'échapper à la contagion qu'ils n'eussent pas manqué de semer sur leurs pas.
Tous ees gens étaient, en réalité, d'honnêtes eroyants, qui avaient tué ou vofé en tout bien tout honneur, conformément à la loi sainte, qui leur recommande de faire aux infidèles autant de mal qu'ils le peuvent» Us allaient rejoindre leurs pareils déjà réunis au nombre de plusieurs centaines dans les casemates du fort Sainte-Marguerite, et rarement leur séjour à Toulon durait plus d'une semaine. Je dois dire que leur départ ne laissait aucun regret parmi les hôtes du préau, même sans en excepter ceux des condamnés de Bone qui pouvaient échanger avec eux quelques paroles. Ne laissaient-ils pas d'ailleurs assez de vivants souvenirs?
Cependant, l'évacuation des pondamaés de Bone commença à s*ef fëotuer, et peu à peu l'encombrement disparaissait. Puis, vint le tour des forçats qui allaient ciiercker à Belle-Ile Tho- Borable repos dû à leur vie si bien remplie.
Déjà deux voitures cellulaires en avaient emmené une trentaine, et le même nombre avait été embarqué âur un aviso en partancq pour
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les ports de rOcéan. Il était facile de prévoir que le moment du départ était arrivé et pour moi et pour les repris de Justice désignés pour Gayenne.
Pendant les quelques jours que j'eus â passer encore au fort Lamalgué, j'eus un pénible devoir à accomplir. Jusque-là, j'avais laissé ignorer à ma famille le sort qui m'était réservé, et j'avais bien fait. Pourquoi détruire avant le temps les illusions qui consolent? La prolongation inusitée de mon séjour à Toulon, bien qu'elle ne fût due qu'à des lenteurs administratives, avait été interprétée différemment par ceux qui s'affligeaient de mon départ. Ils •voulaient y voir la résolution de revenir sur la mesure dont j'avais été l'objet, et, sans les entretenir dans une espérance que je ne pouvais partager, je n'étais pas fâché de les voir tromper leurs inquiétudes. Mes lettres ne disaient mot du traitement qui m'était imposé, et je laissais volontiers croire que je. n'avais à regretter que l'absence de la liberté. D'ailleurs, une pudeur invincible me défend les plaintes. Il m'a toujours semblé que l'on ne saurait, sans se manquer à soi-même, laisser envahir sa pensée par le sentiment des violences subies, en confier les détails à une correspondance qui, destinée à passer sous les yeux de l'administration, pouvait paraître un appel indirect à sa clémence. J'avais, en un mot, usé toute ma diplomatie à créer chez ma famille une situation
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d*esprit qui, sans exclure l'espérance, pouvait cependant la préparer à un dënoLiment qui pour moi n'avaitjamais lait Tombred'un doute*
Cependant, il fallait m'expliquer, et je le fis. Je trouvai le mo,yen de ne pas briser des cœurs qui ne battaient que pour moi; tout en ne cachant pas ma destination^ je parvins à dissiper les formidables inquiétudes que le seul nom de Gayenne éveillait alors dans tous les esprits.
Les signes précurseurs du départ se multipliaient; des agents subalternes du commissariat de la marine se succédèrent au fort Lamal^j^ue, et, comme ils y retrouvaient un assez bon nonil>i'e d'anciens pensionnaires du bagne, i 1 s engageaient avec eux desconversations dont le c^rnisme épouvanta plusieurs fois mes oreilles. Ces messieurs plaisantaient sur des choses faites pour n'inspiier que le plus prolond dégoût, et cela avec une aisance qui témoignait combien ils étaient blasés sur les vices les plus immondes. Ils faisaient aussi de jolis mots sur le bonheur qui attendait les repris de iustice à Gayenne, et véritablement je m'indignais de voir à quelles mains était confiée la police des forçats. Je me rappelais involontairement le mot de la reine Blanche, qui commandait de faire garder Iqh gaiérxens par des gens encore plus abjects.
Heureusement, comme je Tai dit, ce n'étaient que des ernijhn es tout à fait subalternes, et je dois ajouter que» dans mon court passage à
DB PAEIâ A CAYfiNNB
Tarsenal de Toulon, j*ai pu voir que Tadmi-
nistration supérieure savait apporter dans s;es pénibles fonctions autant dlnteiiigenoe que de dignité.
Le 28 juillet 1858, je fus enfin prévenu, à
sept heures du matin, que le moment du départ était arrivé et que j'allais être embarqué pour Brest, d'où je partirais pour Gayenne, J'eus bientôt terminé mes préparatifs. Je restituai, sans le moindre regret, on le comprendra de reste, Te costume réglementaire qu'on avait si gracieusement mis à ma disposition lors de mon entrée» et qui devait àprôs moi servir encore à bien d'autres. Je ne veux pas cacher mes faiblesses : j'éprouvai une joie d'enfant à me retrouver dans mes propres vêtements.
Au moment de quitter cette triste demeure
où j'avais passé cinq mois, les plus mauvais assurément de ma vie entière, je ressentis une certaine satisfaction à mesurer la place qu'ils devaient laisser dans mes souvenirs. En résumant, dans une revue rapide comme Téclair, les phases diverses de cette longue et fastidieuse campagne, j'arrivai à cette rassurante vérité, qu'il n'y a pas de situation, si désespérée qu'elle semble au premier moment, qui ne comporte avec elle une certaine somme de consolations. Soumis à toutes les privations et à toutes les humiliations d' un règlement monstrueux, mêlé à des hommes placés au dernier degré du vice.
Ï7è m rAHis a CAYe?ix&
exposé à leur Insuliaiite fmniliarîté comme au
caprif'e de subalternes habitués de longue inain à toutes les brutalités, je vis bientôt s évanouir les influences mauvaises qui semblaient conjurées contre moi. Si, matériellement parlant,
ma position resta la même, elle se modifia considérablement à tout anf) e é^ard, et je n'eus qu*i me louer de tous ceux qui m'entouraient et qui, chacun dans son rôle, cherchèrent à me faire oublier par des procédés de bon goût les misérables rigueurs d'un régime fait pour récume des chiourmes et des pénitenciers.
Je n'aurais qu^une exception à signaler et encore n'en est-ce guère la peine. Un jour que j'étais dans mon cachot, penché sur mes livres, la porte s'ouvrit pour donner passage à un monsieur en habit bleu barbeau^ la figure plâtrée de poudre de riz, avec les allures prétentieuses et rinsignifiance gourmée d*nn provincial en fonctions. C'était quelque chose comme un inspecteur de prison ou un employé de préfecture, peut-être un sous-préfet, je ne sais pas au juste, n'ayant pas eu la curiosité de m'en enquérir. Ce monsieur, qui paraissait embarrassé de ses mains et de tout son individu, jeta un coup d'œil sur ma cellule et sur ma personne, avec cet air de curiosiin cffarouchée qui est le propre des esprits bornés, et déjà iJi s*était retourné pour s'en aller» lorsque, poussé pair un remords ou par un ressort, il refit face en tète et me dit: « Vous èteS fort
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bien ici. ~ Vous trouvez, lui dis-je, qu'on est fort bien sur la paille, dans un souterrain ouvert à tous les vents? Je voudrais vous y voir. Vous feriez bien mieux de me dire pourquoi j'y suis, en vertu de quel droit? »
L'habit bleu barbeau ouvrit les mains, en allongeant la tête, et se retira, après cette pantomime spirituelle, aussi majestueusement qu'il était venu. Quant à moi, riant dans ma barbe, je me mis à plaindre fort sérieusement
ce malheureux fonctionnaire, en plaignant *
plus encore l'administration, d'être réduite à employer de telles incapacités, à voir par leurs yeux, à consulter leurs rapports. Faut-il ajouter que le prisonnier n'enviait ni la posi- . lion , ni le surprenant esprit d'à-propos du f onctioilnaire en habit bleu barbeau ?
ni DE PARIS A CAYI(3(NB
Dcjeuaer au bagne de Toulon. — Les cofflmand&AU do VEéUHrmr tt U l'Fonm. — te feim. » U ofetraiflfii ■•dèlo.— Abordase sur abardage.^La mort d'na faiiit.— VêÊUétt U U MédiUnaséa at lai filas ia Braat.
Les gendarmes nous attendaient, et la colonne ne tarda pas à sie mettre en route. Je . dois le dirOf il n'y eut psis de luxe dans les précautions qui accompagnèrent notre course à travers la ville, pouraller rejoindre rarseiial. Quatre ou cinq gendarmes, commandés par un brigadier, composaient toute notre escorte^ et, non-seulement on ne nous mit pas les menottes, ce que notre nombre rendait assez difficile au surplus, mais on se dispensa mèuie de nous attacher avec des cordes* Fallait-il voir, dans cette absence de rigueurs, un sentiment d^humanité ou le témoignage injurieux d'une couliance entière dans notre inhabileté à la course? Je Tignore et m*en inquiète assez peu. Ne tenant pas le moins du monde à étaler au grand complet Tattirail des victimes, je me
Di% PARI!> A CAYKNNË
contentai d'éprouver un plaisir inespéré à conseryer les bras et les mains libres d*entraves. Toulon est trop habitué à des processions de ce genre iiour les honorer d'un seul regard de curiosité, et, sans aucun doute, le passage d'un troupeau de bœufs aurait eu plus de succès. Je dois ajouter que, dans cette ville de 8U,000 âmes, qui nao:uère votait coumie un seul lionime pour la démocratie, et qui savait que le fort Lamalgue ne contenait pas que des forçats et des repris de justice, il ne s'est trouvé personne pour envoyer au proscrit un bonjour fraternel. C'est à des officiers de Tarmée, qui ne me connaissaient que ide nom, que j'ai dû les quelques consolations qui sont venues me visiter. Et cependant, ils n'étaient pas républicains, mais l'uniforme n'avait pas desséché leur c(B,ur. Qu'ils reçoivent mes sincères remercîments !
Après un quart d'heure de marche dans des -rues étroites, — il n'y en a guère d'autre à Tôulon, — nous entrions au bagne avec tous les honneurs de la guerre* Pour beaucoup de ceux qui faisaient partie du convoi, l'arsenal de Toulon offrait des souvenirs et des impressions de plus d'une sorte. Ils y avaient passé de longues années, et là se trouvaient encore leurs compagnons de chaîne ou leurs complices. €eux que le triste bénéfice de l'âge avait affranchis du ba^me et qui allaient trouver à Beile-Ue la ân de leur peine ou de leur
DR PARI» A CATKN!VK
' Tie, semblaient heureux et flers de reparaître, à titre de visiteurs et de paâaagei*s, dans ces lieux dont lês habitudes leur étaient âi fami«* lières et qui ne leur inspiraient plus d'effroi. Ils comptaient l)ien obtenir quelques confidences sur la ckronique du jour, savoir ca qu'étaient devanufl lei vailltntB d^autraloia^ peut-être môme échanger avec eux un mot à la dérobée. Quant aux repris de justice, ils se sentaient mai à l^aise; la liberté n'avait été pour eux ^^uu piège, et, vaincus par leur implacable destinée, ils revoyaient ce bagno qu'ils avaient quitté si joyeux, la tête pleine d*espérances impossibles et qu'ils regrettaient maintenant^ en présence des effrayantes pers* pectives que leur oflfï'ait le séjour de Gayenne.
guaiid je franchis la voûte sous laquelle s'enfonce la porte de l'Arsenal, l'agent principal du fort Lamalgue, qui s'était fait un devoir de m'aocompai^ner, — ce dont je lui fus reconnaissant, — sentit le besoin dem'adres.sei*. quelques mots d'encouragement. Je le remerciai de cett^ intention bienveillante, mais, en réalité, je ne ressentais qu'une vive curiosité. Je n'étais pas fâché de voir de près et autrement qu'en touriste l'intérieur de ces lieux maudits, dont le nom sonne comme un bruit d'enfer dans les imaginations effrayées. Le fort Lamalgue avait ménagé si peu d'outrages à ma délicatesse, que le bagne ne pouvait me réserver de bien grandes surprises. Puis, que
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m'importait une injure de plus? Je n'avais pas à compter, sous ce rapport, avec Tempire.
L'administration du bagne, — je m'empresse de le reconnaître, — fit ce qu'elle put pour me rendre supportable l'hospitalité qu'elle m'accorda pendant quelques heures. Je fus placé dans un cabinet fort convenable, qui avait à mes yeux le mérite immense de ne pas ressembler à une prison, et les employés s'empressèrent à l'envi de m'ètre agréables. L'un d'eux me témoigna même une sympathie (jui me toucha profondément et dont je n'ai pas perdu le souvenir, tout en regrettant de ne connaître ni son nom ni son grade. La cantine me fournit un déjeuner qui me sembla délicieux à côté de la cuisine du fort Lamalgue, et j'attendis patiemment l'heure de mon embarquement.
Vers les quatre heures de l'après-midi, je montai dans le chaland qui devait me porter, . avec mes compagnons du matin, à bord du brick VlEclaireu7\ L'adjuclant qui commandait l'escorte avait reçu du sous-commissaire l'ordre de faire connaîtrema position particulière au commandant de VEclaireut\ afin de m'épargner l'inconvénient d'être confondu avec les forçats et les repris de justice. Cette attention devait me profiter assez peu; on le verra tout à l'heure, mais elle ne perd pas pour cela de sa valeur ù mes yeux.
UEclaireur est un brick à vapeur en bon