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état, bien tenu, ayant cet aspect d*ordre, cette
propreté minutieuse que l'on retrouve à bord des bâtiments de guerre qui ne servent pas habituellement au transport. Le premier coup d'œil me séduisit et me réconcilia tout d*abord avec ma nouvelle demeure. lime semblait impossible que j'eusse à me plaindre sur un bâtiment si bien gréé^ dont les caronades reluisaient sous leur couleur broniée, dont le pont semblait le parquet d'un salon. Hélas! c'était précisément tout cela qui aurait dû me présager des ennuis. Tous les bâtiments de charge sont accoutumés à recevoir des passagers, et, comme tous y sont également traités, c'est-à-dire aussi mai que possible, leur embarquement n'a riea dlmprévu. Ce sont des colis à transporter, et tout est dit. Mais, à bord des navires qui lie sont pas affectés à ce service, un convoi de passagers est un immense ennui pourrétat-major.
Il faut prendre sur les aménagements de réquipage; Tordre et cette bienheureuse propreté, • qui font leboniieur descheiset le désespoir des matelots, deviennent à peu près impossibles à conserver. Et si, par-dessus le marché, il s'agit de forçats, de repris 'de justice ou même^^ prisonniers politiques, le mécontentement ne connaît plus de bornes.
Je n*ai aperçu le commandant de VEdaireur
qu'un instant; c'était un liomme qui devau avoir à peu près soixante ans; ses traits exprimaient les habitudes de mauvaise humeur que
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donne le commandement aux esprits étroits et
infatués de leur pouvoir.
Dès notre arrivée, ou ûtdescendre les repris de justice dans le faux-pont, et, quelques minutes aprè?î, le tas invité à les suivre. Je les vis tous a*=îsis \)nr terre et les fers aux pieds. Le même traitement m attendait; seulement, par un reste de pudeur, Faimable commlandant de VEcMreur, ou son digne second, avait eu Fattention délicate de me réserver une barre pour mon usage particulier. Un de mes pieds fut emprisonné dans un anneau de fer brisé dont lâs deux moitiés fbrent enfilées dans une barre de fer à laquelle s'adaptait un cadenas. Cette gracieuse opération a pour résultat d'empèclierde bouger autrement qu'avec la plus grande difficulté,etencorefautrils'exercerpendantquelque temps pour pouvoir le faire sans une souffrance assez vive. On comprend de reste qu'il n'est pas aisé de remuer avec le pied attaché à une barre de fer qui mesure à peu près deux mèh tres de long et dont le poids fait levier sur l'anneau et conséquemmeut sur le pied. Les repris de justice étaient encore^ dans une position plus pénible, puisqu'ils étaient embrochés par dix, la moitié faisant face à l'autre, condamnés à une immobilité complète. Par surcroît de précaution, un matelot armé d'un sabre d'abordage faisait sentinelle dans Fescalier, comme si trente à quarante hommes ainsi empêchés pouvaient encore inspirer quelque inquiétude l
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Je ne sai^ pas le nom du commaiidLUit de VEdaireur, et je le regrette; ropinion ne lui ferait pas atteadre le juste aààtimeat ^ue méritait son défaut d'humanité et de iustioe.Gela se fait dans la uiaiine, dira-t-on-, tant pis, répondrai-je, pour la marinet car les cruautés inutiles déshonorent ceux qui les commettent et sans doute la France n'entend pas payer richement les épauleltes d'un ulfioier supérieur pour en faire un geôlier, presque un bourreaui Je comprends la responsahilitéd'un commandant, mais en quoi cette responsabilité était-elle menacée? Ne sullisait-il pas, pour empêcher toute tentative de désordre, de placer nu factionnaire dans Tentre-pontl En règle générale^ les fers né sont jamais enc^ployés dans la marine que Gunime i»uuiUua, à la suile de faits commis contrôla discipline du bord. Pourquoi punir des hommes, quels qu'ils soient d'ailleurs, quand ils n'ont i>as Tiolé la
consigUL^ quand leur sounussiou no permet pas de craindre la moindre tentative de révolte ou d'f nsttbordination IJe pourrais dire qu'en tout cas^ et si la présence des repris de }ustice était un dani^'flr pour le bâtiment, aucune raison n'existait pour nie comprendre dans ces craintes et me faire souffrir ces tortures. Que lesof* âciers de marine aient la naTveié de oroire que les condamnés destinés à Cayenne sont des hommes de haute luaia, ne reculant devant auçun crimog toujours prêts à les massacrer
même à faire couler le navire, heureux de mourir en se vengeant, cela m*étonne et ne justifle pas d'ailleurs des brutalités inutiles. J'ai maintes fois entendu parler de toutes ces alarmes, et il m'a été impossible de les prendre au* sérieux. Ce n'est point par le courage que brillent les réclusionnaires et les forçats. Il s'en rencontre, par exception, qui, cédantàune monomanie sauvage, assassinent le gardien dont ilsont à se plaindre, le camarade qu'ils ont pris en haine; d'autres se font meurtriers parce qu'ils n'ont pas le courage du suicide; mais, pris ensemble, ils manquent absolument d'audace. Puis ils se défient trop les uns des autres pour concevoir et, à plus forte raison, pour tenter d'exécuter un complot qui demanderait tout à la fois des tètes résolues, des bouches discrètes et des bras énergiques.
VEclaireur n'avait donc pas à redouter l'ombre du danger; mais il avait de meilleures garanties que la pusillanimité des repris de justice qui jonchaient son entrepont. A peine eùmes-nous quitté la rade, que nous fûmes assaillis par un temps affreux. La mer était furieuse et le bi'ick, tremblant dans ses œuvres, craquait comme s'il allait se fendre. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer chez mes compagnons de route tous les accidents qu'entraîne le mal de mer. J'eus presque à regretter d'échapi)er cette fois, comme toujours, à ^-etto indisposition, car il me fallut assister, bon gré
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mal gré, au spectacle le plus nauséabond.
Étroitement serrés dans un entrepont dont la hauteur n'excédait pas un mètre et demi, et qui ne recevait d*air que par Tescaiier, tous ces malheureux roulaient les uns sur les autres, sous rétreinte d*un malaise que Tatmosphère, de plus en [)lus viciée, ne faisait qu'aggraver. La nuit ajouta, s'il est possible, à cette léplorable situation, et jamais je n'avais vu avant ce jour, jamais je n*ai revu depuis un spectacle comparable à celui que le soleil naissant offrit à mes regards.
Au surplus, rentrepontn*avait pas été seul à souffrir de la bourrasque, et YEelaireur avait perdu son mât de beau})ré et subi quelques au très avaries; enân, les forçats auxquels on avait, comme de raison, épargné les fers et qui avaient été parqués sur Tavant, avaient cruellement souffert de la tempête et de la pluie, qui tombait à torrents. Plus d'un avait manqué d'être enlevé par les lames qui déferlaient pardessus les bastingages. Et cependant, quand, le matin, le commandant vit leur piteux état, il leur dit, avec autant de générosité que de bon gout, que « c'éiait encore trop bon pour des misérables de leur espèce. » Ce n*est point par esprit de méchanceté que je cite ces paroles, mais elles attestent tant de brutalité et de sottise, qu'elles, méritent d'être conservées. Si, d'autre part, je considère que les forçats avaient trouvé à bord plus de confiance et d'bumanité
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que je n'en avais rencontré, je me demande dans quelle espèce me rangeait cet honorable commandant. En effet, au mois de juillet, sur la Méditerranée, une nuit passée sur le pont est souvent un plaisir. On y respire au moins et on peut échapper au voisinage dangereux des passagers pris du mal de mer. '
Si le temps est mauvais, c'est un cas de force majeure qu'on ne peut éviter et qu'on doit subir comme toutes les intempéries des saisons, et, pour nia part, j'eusse mieux aimé recevoir le baptême de la pluie et des vagues <[ue d'acheter un abri au prix dont je Tai payé.
Le soleil s'était levé radieux et quand VEdaxreur mouilla devant le fort de Notre-Dame-dela-Garde, auprès de Marseille, la Méditerranée, naguère si tourmentée, roulait paisiblement ses vagues azurées sous un ciel sans nuages.
Il nous fallait changer de bord, et je regrettai peu de quitter VEclaxreur^ qui allait tourner le cap vers l'Afrique, pour y faire le service comme stationnaire. Mais allais-je gagner au change?
A quelques encablures de YEclaireur se balançait une lourde et longue gabare à hélice, dont les feux allumés annonçaient les préparatifs de départ : c'était l' Yonne, commandée par unnommé Ghastenay, capitaine de frégate.
Un chaland de la gabare vint nous chercher, et, au bout de quelques minutes, nous étions à
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bord. On n'avait pas même daigné jeter une échelle pour faciliter notre asconsion. Il fallut nous guinder, à l'aide d'une cu/*de, sur des ' tringles de bois étagées en saillies sur les flancs élevés du navire. Qu'importait, en effet, si notre inaptitude à la gymnastique maritime nous exposait à glisser dans la mer ^ l^'orçat, repris de justice, prisonnier politique, c'eût été un embarras de moins, et tout eût été dit.
* Néanmoins, l'escalade se fit sans encombre, et nous foulâmes au grand complet le pont de 1* Yonne, qui ne tarda pas à se mettre en route dans la direction du détroit de Gibraltar. Nous avions été précédés sur 1 Yonne par un convoi de forçats pris à Marseille et destinés pour Belle-Ile, et pendant rapj^areiUage, le capitaine d'armes daigna s'occuper de nous. Le capitaine d'armes est un sous-officier, quelquefois un adjudant, chargé de la police du bord, sous la surveillance du second, et auquel reviennent tous les détails de la police intérieure. Il nous conduisit dans le faux pont et nous lit mettre pèlemêle aux fers, sans i)lus de cérémonie. Cette fois, j'allais connaître toutes les douceurs de la barre; j*avais un forçat à ma droite, un réclusîonnaire à ma gauche; en face et pied à pied, des compagnons de même sorte; il n'y avait pas à dire, j'étais de tout point assimilé au reste de la bande. Devais-je subir à jamais les conséquences de cette assimilation ? N'était elle, au contraire, que temporaire? D'une autre
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part, et en dehors de cetle pronii^cuilé qui ne pouvait être désorinais poussée plus loin, fallait-il m'attendre à rester aux fers jusqu'à mon arrivée à Gayenne, c'est-à-dire pendant plusieurs mois? J'étais tenté de le croire en voyant que, sur ï Ymne comme sur ï£filaireurt la mesuré s'était appliquée tout naturellement, comme la suite d'une consigne générale, et je trouvais, je Tavoue, un médiocre charme à cette perspective^ qui ne répondait que trop, à vrai dire, au système dont j'avais déjà ressenti les
effets plus ou moins équitables.
Au tour de l'iiumanité maintenant : le forçat en rupture de ban que j'avais à ma droite ' souffrait d'un abcès à la cuisse; il réclama la visite du chirurgien. Attaché comme il l'était, il lui était assez difficile de montrer au docteur le siég[e du mal; il y parvint toutefois, et ce dernier reconnut qu'il y avait nécessité de recourir au bistouri. Je ne pouvais pas supposer qu'un médecin se décidât à opérer un malarie dans une semblable j:iituation, alors qu il ne fallait pas moins à ce dernier qu'un tour de fdrce pour-se retourner et se tenir à genoux sans se déboîter le pied. Je ne f^ovais pas encore jusqu'à quel point certains hommes f(^nt bon marché de leur dignité professionnelle. Notre Esculape tira bravement sa trousse et opéra l'incision voulue, puis il s*en alla, riMluisant ce malheureux à reposer sa cuisse blessée et sai^ante sur le plancher du faux pont. Y eût-
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il je le demande, ;,^iaiuio imprudence à détacher ce blessé et à lui donner un hamac à rixôpital ? Dans tous les cas, rhumanité le demandait, et un médecin est toujours reprochable quand il manque aux devoii-s qu'elle impose. A la police du bord revenait le droit de prendre au besoin des précautions, et pouvaient-elles être nécessaires envers un homme souffrant et réduit à Timpossibilité de marcher ?
Depuis notre départ du fort Lamalgue , aucune distribution -n'avait été faite, et les secousses de la nuit précédente avalent produ^^b d'immenses vides dans les estomacs des hôtes de VEclaircnf\ devenus les hôtes de 1' Yo/uie.
Le nom de la gabarre me remettait involontairement en mémoire le département de l'Yonne, où j'avais trouvé jadis une hospitalité si cordiale chez de bons imy.sans; je me rappelais les joyeuses vendanges de la Bourgogne, ses fêtes et ses chasses, ses dîners home* riques, dans lesquels je figurais plutôt comme témoin que comme acteur. Alors, j'étais jeune, j'étais libre ! L'espérance, cette fleur de l'âme» m'entourait de ses promesses, et, maintenant; , ^ quand mes cheveux blanchissaient, déjà brisé par la défaite autant que par dix années d'exil et de prison, je me voyais enchaîné comme une bête féroce, au milieu de malfaiteurs émérites, livré sans défense aux brutalités d'une volonté inintelligente, et au bout du voyage, c'était encore la prison qui m'attendait, la •
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prison sous un climat dévorant, à 1,800 lieues de la patrie, loin des souvenirs, la prison pour dix années, c'est-à-dire la mort !
Cependant, à ces tristes pensée^, il s'en mêlait de plus consolantes ; j'avais obéi à ma conscience , je ne regrettais rien et quelque chose me disait que l'épreuve ne serait pas au-dessus de mes forces.
Sur ces entrefaites, on vint nous jeter un morceau de biscuit et de fromage, et si tout le monde accepta ce maigre repas avec enthousiasme, j'en fus plus content que personne, car je pouvais apaiser ma faim sans manger, pour cette fois, à la gamelle. Le soir me ramena cette douloureuse nécessité, mais je m'abstins et me contentai de ronger mon biscuit, n'ayant
d'ailleurs aucun goût pour les gourganes.
Le lendemain, le commandant Ghastenav vint dans le faux pont : c'était un grand et é gros homme, à l'air commun, cachant sous sa brusquerie la grossière insuffisance d'un parvenu. Je lui demandai pourquoi il me faisait mettre aux fers et pourquoi il me mêlait à des condamnés avec lesquels je n'avais rien de commun.*
— Taisez-vous, me dit-il, et preijez garde à vous. Je sais que vous êtes dangereux, — Probablement, l'ingénieux commandant avait pris connaissance du dossier qui me concernait, et sa haute intelligence lui avait permis de s'élever à un raisonnement ccrmme celui-ci : On
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/ i'euvoie à Gayeime parce qu'il est dangereux et qu'on veut s'en débarrasser ; or, les gens dangereux sur terre le sont mille fois plus, en
mer, donc il est bon de mettre aux fers les hommes de cette îsorte, [puisque 1 excessive douceur du régime actuel ne permet pas de faire davantage pour le moment. Toutefois, cet effort de logique ne parvint pas à rassurer tout à fait riiluslre commandant. On savait à bord que je n'étais pas précisément un forçat,, on s*étonnait de voir traiter de la sorte un homme qui n'avait à se reprocher que d*avoir été lidèle à son drapeau, et qui valait bien, pour réducatipn et l'intelligence, un comman- dant Ghastenay. Pour échapper à la responsabilité d'une mesure aussi injustifiable devant la convenance que" devnnt lo rèij^lement, le Ghastenay imagina de taire ce qu'avait fait son collègue de ÏEclaireur*, il me ât mettre à une barre particulière et placer dans le poste des seconds maîtres, oii se tenaient les f^ardeschiouî'me. Voilà ce que, dans sa grande àme, l'illustre commandant de T Yonne crut pouvoir rabattre de sa détermination pi*emièi*e ! Quoi qu'il en soit, c'était toujoui s une amélioration; je n'avais plus désormais à compter avec les vdisins qu'on m'avait imposés, et je m'habituai peii à pëu au bracelet que je portais au pied avec ses dé])endances.
Je ne sais encore quel plaisir M. Ghastenay pouvait trouver à tourn\jenter ain;^!, sans une
Digiiizea by <jOO<^it:
ombre de raison , des malheureux qui déjà n*avaient que trop à souffrir. Sans parler des anciens pensionnaires du fort Lamalgue venus
avec moi, Marseille avait fourni, comme je Tai dit, un contingent de vieux forçats dont la plupart semblaient n'avoir plus que le souffle; eh bien ! tout ce monde était aux fers, jour et nuit, et certes, de ce côté, la rébellion n'étaii pas plus à craindre qu'une évasion. Deux heures après avoir quitté le mouillage de Notre- Dame-de-la-Garde, nous étions en pleine mer, et le plus hardi nageur, l'homme le plus robuste, n'eût pas songé à quitter le navire, qui ne filait pas moins de six nœuds à l'heure. Au bout de deux jours, il nous fut accordé deux heures de promenade sur le pont ; deux jours plus tard, on nous épargna les fers dans la journée, et enfin on finit par nous en dispenser tout à/ait, sans pourtant nous permettre le pont qu'à des heures déterminées.
Remarquez que l' Yonne est une gabare de la grandeur d'une frégate, capable de porter un millier d'hommes, et qui, avec moins de cent hommes d'équipage et notre convoi, faisait l'effet d'une vaste maison où s'agitaient quelques rares locataires.
En perdant la société des forçats, dont je n'étais séparé d'ailleurs ({ue par un treillis, j'avais l'honneur de jouir de la compagnie de MM. les gardes-chiourme,et vraiment, à juger par la conversation de ces estimables fonc-
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tiolluaires, j'avais plutôt perdu que gagné.
Heureusement, comme je i*ai dit, c'était là le poste des seconds maîtres, et la plupart étaient des hommes de cœur. En outre, le capitalue d'armes avait mis à ma disposition un matelas de bamac et, avec Taide de mon caban, qui me protégeait contre le courant d'air venant de réchelle, je me trouvai relativement assez bien. Condamné à l'immobilité comme à llnaction, je me livrai à mes méditations, beureux quand je pouvais m'abstraireet m'arracberau milieu qui m'entourait.
Il n'y a pas de cantine à bord des vaisseaux de l'État, et je me trouvais réduit à la ration : du porc salé à midi avec un quart de pain, <les gourganes à quatre lieuretî et du café le matin avec du biscuit, tel était notre ordinaire* Après avoir été mis à l'eau pendant quatre ou cinq jours, on finit par nous accorder un quart de vin au repas de midi, et le second prit sur lui de m'en faire délivrer un second quart le soir. De sorte qu'à part le tafia, que je ne regret- ' tais guère, j'avais la ration réglementai i'e du matelot.
Défense avait été faite à l'équipage de parler avec les condamnés, et c'était presque en
tremblant que quelques-uns se liasard aient à me glisser un mot à la dérobée. Plusieurs d'entre eux avaient eu des frères ou des parents transportés en Afrique, et leur sympathie s'éveillait naturellement en faveur d'un
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homme frappé au même titre. Je trouvai un matelot que la conscriptiou avait pris dans uix village auprès de Yalenciennes, pour le jeter à bord de V Tonne, et qui m'avait vu avant ou pendant 1848. Ce Irave gairon ne tenait aucun compte des recommandationa de la consigne et se croyait obligé de me donner tous les moments de liberté que lui laissait son service. Tant qu'il n'était aperçu que par les seconds maîtres, il n'avait rien à risquer, mais le capitaine d'armes était moins indulgent» et il lui en coûta bien des quarts de vin pour m*avoir parlé du département du Nord. Je ne sais pas même s'il n'eut pas l'agrément de passer une nuit ou deux aux fers après s'être oublié près de moi; et certes ce témoignage courageux de. sympathie m*est demeuré précieux. Le pauvre matelot me donnait tout ce qu'il pouvait, sa bonne volonté.
Je n*ai jamais vu de navire plus mal installé et plus mal tenu que T Tonne, je pourrais dire plus mal commandé. Rien de dolabré roui me Taspect que présentaient son vaste pont, sa profonde batterie. On sentait que l'àme du commandement intelligent manquait à cette lourde machine. Les matelots, toujoius punis, ne se mettaient aux manœuvres qu'avec la plus grande répugnance « avec une lenteur compromettante; et quand chaque soir on prenait les ris de chasse, il fallait un temps inûni pour exécuter une manœuvre qui de-
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mandé à peiné quelques minutes pour un équipage qui répond à un commandement sympathique et respecté. Tout le monde servait mal, et ce concours de mauvaises voiontés accuse toujours l'insuffisancé du chef, on ne le dait que trop. Au surplus, rien ne (ioiine mieux la mesure de la capacité du Gliastenay que les accidents qu'éprouva V Yonne, Je sais, bien que le commandant ne tient pas la barre et qu'on ne peut pas lui demander de rester jour et nuit sur son banc de quart, la lunette à la main ; mais un commandant qui connaît et aime son métier, qui sait manier les hommes, inspire à son équipage comme à son état-major un e5?prit nouveau qui tourne au bien du service. Depuis le mousse jusqu'au maître d*équipage, depuis l'aspirant jusqu'au lieutenant, t hacun s'efforce, chacun s'étudie à bien faire, et le. zèle des subordonnés, qui rend tout possible, ne manque jamais à .une direction capable. Supprimez, au contraire, cette impulsion bienfaisante, et tout va de mal en pis; les accidents se succèdent, et parfois même viennent les sinistres.
V Yonne paya plus d'unis fois son tribut à rinsuffisance du commandement. Elle eut deux, abordages ; le premier, en pleine mer et sans graiid résultat, âvec ùn vaisseau marchand qui venait par le ti»avers, à bâbord.
Quant au second, il fut plus grave et menaça d'avoir des conséqujences serieusesi Nous
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étions à Tembouchure du détroit de Gibraltar. C'était pendant la nuit ; nous marchions à la machine. Un choc épouvantable me réveilla en sursaut. Nous avions été donner contre un navire allant en sens contraire. Un sourd craquement se fit entendre, et, un instant, on put craindre pour la sûreté de 1* Yonne, On en fut quitte pour la perte du mat de beaupré, avec quelques avaries dans la guibre et au bossoir de tribord. Cet accident, tout insignifiant qu'il fût, devait avoir d'assez ennuyeuses conséquences pour moi et les autres transportés.
Le commandant, qui avait ses raisons pour ne pas accepter la responsabilité de la fausse manœuvre, et qui voulait coucher sur son .journal une justification en règle, prétendit ({ue la faute était au navire abordé. Le navire n'avait pas répondu quand on l'avait hêlé avant la rencontre; il avait eu l'insigne méchanceté de ne pas répondre davantage quand, après l'accident, on lui avait demandé son nom, et nul n'était en mesure de connaître son pavillon. Le commandant, dont la judiciaire n'était jamais embarrassée, jugea que ce devait être un navire anglais venant de Gibraltar, et, fort de cette mirifique découverte, il fit jeter l'ancre, armer sa baleinière, et s'achemina vers Gibraltar en grand uniforme. Rien de mieux, assurément; le brave homme, qui dormait parfaitement au moment de l'abor-
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dage, croyait à son innocence, et il avait ses raisons pour cela. Mais ce qui n'était pas aussi bien» c'est que, sous le pi*étexte que V Yonne était mouillée à trois quarts de lieue environ de la terre anglaise, nous fûmes remis aux fers pour toute la journée et même jusqu'au lendemain matin.
A bien dire, cette rigueur n'avait d'utilité qu'a mon endroit, car, seul, j'aurais pu trouver asile sur le sol de l'Aiigieterre, les condamnés politiques étant jusqu'à ee jour exceptésdu droit d'extradition convenu entre les gouvernements de France et d'Angleterre relativement aux condamnés de droit commun. Or, si déterminé nageur qu'on pût me supposer, la responsabilité de M. Gbastenay eùtrelle été bien compromise s'il m'avait épargné ce désagrément.^ En plein jour, le pont ne nous était permis qu'à certaines heures, et alors il n'était pas bien facile de se jeter à la mer sans être vu; il rétait encore moins d'échaiiper à la poursuite d'une embarcation montée par six. à ' huit rameurs. Pendant la nuit, j'avais un garde-cMourme en faction à mes pieds, et, comme on le voit, il y eût eu folie de ma part à risquer une tentative qui ne pouvait pas réussir et qui, en me laissant le ridicule de rinsuccès, aurait autorisé tout un système de mauvais traiteaients.
Quant aux repris de justice, ils savaient trop bien que le sol anglais ne leur offrait aucune
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DE PAIUS A CVVEN.NE .
sécurité, et ce qui [le prouve, c'est qu'aucun d'eux n'a essayé de recouvrer la liberté par la fuite à la nage. Les obstacles qui pour moi étaient insurmontables n'étaient rien pour eux. Il y avait des plongeurs, des nageurs de première force ; l'un avait môme été gracié une première fois pour avoir retiré de la mer trois personnes. Je ne crois pas qu'il leur eût fallu beaucoup de temps pour se débarrasser de la barre à laquelle ils étaient attachés, pour ouvrir un sabord, et les moyens ne leur manquaient pas pour tromper la surveillance du factionnaire ou pour la rendre inutile.
Enfin, c'était surtout à l'égard des forçats invalidesque la mesure était injustifiable. Gomme je Tai dit, ceux que V Yonne avait pris à Marseille étaient des vieillards, dont beaucoup ne semblaient tenir à la vie que par un fil. L'un d'entre eux notamment, d'une taille élevée — il avait au moins cinq pieds sept pouces — était remarquable par une émaciation qui semblait à sa dernière période. Presque toujours assis sur le plancher de l'entrepont, car il avait à peine la force de se lever, il appuyait son menton sur - ses genoux et restait ainsi jour et nuit, sans dire un mot, sans bouger, si ce n'est au moment des repas. Il était aisé de voir que sa poitrine, profondément rentrée, ne contenait pliis qu'un dernier reste de poumons et que son estomac, comme un sac sans fond, ne pouvait plus digérer. Jamais je n'avais vu rien qui
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exprimât mieux^iel^ tortures de la faim^non H faim qui tue àu bout de quelques jours les pltts
robustes, mais la faim qiie laisse chaque jour une nourriture insuffisante et qui peu à peu mine les sources de Texistence. La nuit qui suivit le jour oh noUs quittâmes Gibraltar^ ce pauvre malheureux termina sa vie de misère.
Il s'éteigiuidans la position bizarre qu'il préférait, sans qu*un mouvement, un cri annonçât son agonie. Son voisin rayant poussé par mé* garde en se remuant, il tomba de côté pour ne plus se relever. Son corps était déjà refroidi, et vingt-quatre heure:^ plus tôt la murl Teùt suipris dans les fers: M. Ohastenay eût eu à faire détacher son cadavre.
Le médecin prévenu n'avait pas ù se déranger pour si peu; il envoya son élève, qui ne put retenir un sentiinent de pitié en voyant la misérable fin d'unesi misérable vie. — Si on avait su qu'il fiit si mal, dit-il avec une incroyable naïveté, on lui eût donné quelques douceurs.— ' il paraît qu'à ses yeux, pour avoir quelques douceurs, probablement un verre de tisane, il fallait non-seulement être malade, mais mi)ribondi
Le temps s*écoulait et ï Yonne avançait péniblement; enfin elle traversa le golfe de Gàsco-
gné sans non veau. v accidents, et, le 20 août, c'est-à-dire vingt-quaUe joui*s après noti'e dt^part de Toulon^ elle jetait l'ancre dans la rade de Brest Qael^ues heures auparavant! favais
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TU passet* à toutes voiles et à toute vapeur Tes-
cadre de la ^Méditerranée, qui, venue pour parader dans la rade de Brest, sous les yeux du vainqueur de décembre, s'en allait reprendre son mouillage aux îles d*Hyères. Le colosse de la marine française, la Grande-Bretagne , bat- ' tait pavillon d'amiral et tenait la tête du convoi qui se composait de cinq vaisseaux de ligne à vapeûf et â Hélice, et d*unls égate ; j'arrivais i teiai)s. Un joui* plus tôt, j'aurais entendu les salves joyeuses qui célébraient ce glorieux voyage ; mieux valait pour moi le morne aspect d'une rade déserte et le silence tlatigué qui suit les solennités officielles.
Dix ans aLi[)ai"avant, je m'étais trouvé, sans le savoir, avec Télu du 10 décembre. C'était deux jours après la révolution de février : j'allais de Valenclennes à Paris pour prendre mes instructions comme rommissaii é général des départements du Nord et du Pas-de-Galais. Je me rencontrai à Amiens avec les détenus politiques de DouUens, auxquels les événements venaient de rendre la liberté, et lorsqu'à Baumonl-sur-Oise la rupture des [kuuts arrêta la marche du convoi, j'appris que l'ancien prisonnier de Ham, lui aussi, se dirigeait sur Paris. On sait qu'accueilli par Marrast et pré- * senté par lui au gouvernement pi ovisoire, il fut obligé de reprendre pour quelques mois sa résidence ën Ânglëtidtrre. A quoi tiennent les destinées I
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DéJttOAer an bagne de Brait. —La sèle d'as gadllar Intalltfaot. — Le préfet maritima.— Encore un mot sur la oommandant
Le 21 août, les embarcations de V Yonne ûous conduisirent dans le port. Nous traversâmes le fameux goulet de Brest, avec ses batteries superposées en étages, dont les feux croisés dévoreraient une flotte entière, si Jamais Hotte osait se hasarder dans ce périlleux passage, et au bout de vingt minutes, nous prenions terre au pied de l'arsenal.
Par sou étendue, Tarsenal de Brest répond àrimportance des services qu*on y a successivement rassemblés ; ses établissements, quicouvrent un espace immense, bordent une suite de bassins garnis, de vaisseaux en construction, en armement bu en réparation. Les quais de granit qui longent les bassins sont remplis de canons symétriquement rangés, de mortiers de toute grandeur, et de pyramides de boulets et de bombes de tous calibreSi Partout Taspect de
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la guerre, auquel vient se joindre celui de la hideuse servitude des bagnes.
La suppression du bagne de Brest avait été résolue et déjà elle avait reçu un commencement d'exécution. Il était bien qu'à sa dernière heure, avant de s'affranchir du séjour des forçats, l'arsenal de Brest vit une dernière fois entrer dans son bagne un prisonnier politique. Ce fut, en effet, au bagne que l'on nous conduisit ; j'avais déjeuné trois semaines auparavant au bagne de Toulon ; il était dans l'ordre que je fisse aussi un repas à celui de Brest.
Les bâtiments qui servaient alors encore au logement des derniers forçats sont bâtis sur les rochers qui servent de ceinture à la mer de Bretagne, et il faut plus de cinq minutes d'une ascension fatigante pour parvenir au corps de logis qui devait me servir d'asile pour quelques heures. Je ne trouvai pas auprès de l'administration de Brest leségar que j'avais rencontrés à Toulon, et je subis dans tous ses agréments la conséquence de la compagnie qui m'était faite, A l'arrivée, on nous fit monter au troisième étage, dans une longue salle garnie de cellules en bois, dont l'intérieur orné d'un banc ressemblait à une guérite. Au bout de deux heures, on nous ouvrit les portes, sans que j'aie jamais pu me rendre compte des raisons qui nous avaient imposé cette station préliminaire. On nous distribua un morceau de pain et la c«antine nous fournit.
198 nB rAEIS Â CAYRHNE
en payanl, liieii enleiidu, t^ueic^ues comeslibles.
Les apprdyisionnements de la cantine me montrèrent que le régime du bagne était, à
tout prendre, beaucoup moins pénible que celui du fort Laraalgue. On pouvait s'y procurer du lait, du café, de la viande très mangeable, toute estiôce de fruits, et, à la différence de Tarsenal de Toulon, il était permrsi de fumer • partout.
Vers les deux heures, on nous ûi descendre, à rexception des forçats destinés pour Belle-lie, <tui devaient jouir de Thospitalité du bagne jusqu'à leur départ, et nous fûmes remis aux mains f\n la ^gendarmerie. J'eus l'avantage d*ètre Tobjet d'une sévérité toute spéciale de la part du chef du détacliement, qui me ISt fouiller comme un criminel, et qui poussa la précaution jusqu'à visiter mes deux malles avec une sollicitude vraiment louable. C'était, s'il m*en souvient, un jeune soUs^lieutenant qui, sans doute, avait à conir de justifier son récent avancement par un zèle qu'il s'efforça de rendre blessant, sans parvenir à troubler ma dédaigneiise indifférence/
Gomme ses préférences se bornèrexit à mon individu et ne s'adressèrent pas aux repris de justice, la cérémonie fut bientôt terminée et Ton se mit en rdute, avec accompagnement de gendarmes, pour la maison d'arrêt du port, située par delà le bassin, sur une espèce de pla-
DB PABIS A CAYBIim 1^ *
ieàXL auquel conduisent des rues escarpées et un escalier en spirale d'une trentaine de marches.
De nouvelles surprises m'attendaient dans cette résidence, la dernière qui dût s^ouvrir pour moi avant de quitter la France. Les repris de justice avaient été installés dans deux salles du rez-de-chaussée, et je ne m'effrayais pas trop d'être dispensé de coucher et de manger avec eux. Mais je ne pouvais prévoirie traitement qui m'était réservé. Quand on en eut lini avec mes compagnons, un gardien ouvrit une porte en mlnvitant à entrer; puis, sans me laisser le temps de dire un seul mot, il referma la porte sur moi : j'étais dans Tobscurité ià plus profonde. Quelque temps, j'attendis avec une confiance sublime, pensant que Ton allait ouvrir du dehors le contrevent qui, dans ma pensée, empêchait le .jour de lu'arriver. J'attendis en vain , j'étais dans un cacliot hermétiquement défendu contre les rayons de la lumière* Je cherchai à m'orienter, et, en tâtonnant, j'arrivai à un Ht de camp sur lequel je m'installai de mon mieux, me faisant un oreiller de ma malle, et m'enveloppant de mon manteau. Bien que nous ne fussions qu'au 21 août, il faisait presque froid dans la boîte cil j'étais renfermé, et l'humidité habituelle du climat de Brest ne faisait que m'en rendre le âéjoUr plus désagréable*
ife commençais à me tl^ouvtsr victime d'une piaiScUittii'ie trop prolongée j le régime du ca-
l)E PARIS A CAYENNB
chot, .succédant aux délicates attentions que f avais rencontrées sur r^daireuretsur l' Tonne et toujours sans avoir donné la moindre prise aux rigueurs du règleinent, il y avait là quelque clio;^e d'intoiérable. Que devrais-je attendre désormais^ et pendant le long voyage que i*avais à faire et pendant mon séjour à Gavenue? J'étais réduit à envier le sort de mes compagnons de transportation qui, du moins» n'étaient pas privés de la lumière du jour et ne voyaient pas traités avec un pa* • reil luxe de sévérité.
Vers les quatre lieures du boii*, un gardien vint m^apporter un morceau de pain, et je profitai de sa présence pour demander à parler au geôlier, non sans me plaindre, comme de raison, de l'exception dont j'avais été Tobjet. Ma requête demeura sans effet, et je dus me résigner à passer la nuit dans cette désagréable position. Cependant j'étais fatigué, et, à tout prendre, je n'avais pas à regretter beaucoup Tentrepont de V Yonne; plancher pour plancher, autant valait un lit de camp qui, du moins, avait Tavantage de ne pas être soumis à uneosciliation perpétuelle. Je m'endormis donc sans peine du sommeil du juste, remettant au lendemain les affaires sérieuses.
Le lendemain, si mes yeux ne purent m'annoncer le lever du soleil, le mouvement de la prison m'avertit qu'il faisait jouretgrand jour, partout ailleurs que chez moi. J'appelai ie gar-
DE PARIS A <:aVE>'M::
dien et, sans plus lui parler du p:eôlier, je me bornai à lui dire que je voulais parler à roflicier de ronde; je ne doutais pas qu'à Texemple de ce qui se pratiquedans les prisons militaires, un officier de marine ne vînt chaque jour visiter les prisonniers et entendre leurs réclamations. Il me tardait de savoir si, après une traversée si fatigante, je devais rester indéfiniment dans un cachot humide et malsain, privé d'air et avec les mille inconvénients qu'entraîna l'obscurité .
Quelques heures après, le geôlier me fit enfin l'honneur de venir me trouver. .Je ne lui demandai pas pourquoi il me traitait avec si peu de ménagement, mais je le sommai seulement de me mettre en présence de l'officier de ronde. Au lieu de répondre à ce que je lui de mandais, il répondit à ce que je ne lui demandais pas, en disant qu'il était bien fâché, mais qu'il avait reçu des ordres et qu'il les exécutait. — « On m'a recommandé, ajouta-t-il, de ne pas vous mettre avec les autres, de vous mettre à part, et nécessairement j'ai dû vous mettre au cachot. »
Je ne pus m'empêcher de sourire devant cet effort de logique interprétative et je persistai à réclamer l'officier de ronde. Il n'en fallut pas davantage pour inquiéter mon geôlier, fin Normand, s'il en fût, mais bonhomme au demeurant. — « Après tout, dit-il, je puis bien m'être trompé. Peut-être auî*ais-je bien fait
rte TOUS donner une chambre au lieu d'un cachot, d'autant plus qu'on parle de vous dans
le jounicil, a re (]ue ma fille m'a dit, et que vous avez été préfet. Ainsi, c'est dit : vous n'aureji pas besoin de parler à roflicier; je vais TauB faire préparer une chambre, où voi|s serez à votre aise. » Et, en effet, au bout d*une de^nii-heure,je quittais mon cachot pour m' installer dans une grande chambre, où je trouvai un hamac et toutes les commodités qu*on peut ^ raisonnablement désirer en prison, une cruche d*eau un bauc. Il n'y avait qu'une fenêtre, mai^ elle était haute et me versait toute la lumière que peut donner Tatmosphère brumeuse des côtes de Bretagne. De plus, la pièce était assez vaste pour nie servir de promenoir, et je me trouvais, toute proportion gardée, tians une sorte de paradis.
. Une fois délivré du cachot, je pus améliorer
ma nourriture: quoique la ration réglementaire fût relativement très mangeable, mon estomac avait trop souffert des privations de la traversée pour ne pas demander quelques suppléments; raon ^'-eôlier s'y prêta de la meilleure grâce du monde, et, durant tout mou sëiour. Je ne cessai pas d'avoir à m'en louer.
Je trouvai 1& matière à plus d'une réflexion; j'y voyais une preuve nouvelle des inconvénients qui s'attachent inévitablement à tout régime exclusivement préoccupé de.répres- / ' aîon« Lea subaltemeii interprètei^t toigours
W fAàU A CAtBRNE
dans le sens le plus rigoureux les instructions qu'ils l'eçoivent, dans la ci'aiuie d'encourir des reproches de tiédeur et d'indifférence, et, comme cela se pratique à tous les degrés de Téchelle administrative, oncomprend comment, à la suite de ces aggravations successives, la^ position d'un prisounier ne tai'de pas à ne changer en supplice*
Le lendemain de mon déménagement, un capitaiiie de frégate vint faire sa ronde et se présenta dans ma chambre.. Il me demanda avec une convenance parfaite si j'avais des réclamations à faire, si j'avais été convenablement traite. A cette question, le geôlier, qui se tenait derrière le commandant, rougit comme un coupable pris en faute. Qu'allais-je répondre? Parlerais-je du cachot que j'avais habité pendant trente-six heures? 11 fut bientôt rassuré. Je dis que je n'avais pas à me [)laindre, et à rinstaut je vis s'évanouir le nuage qui assombrissait le front du geôlier, A quoi bon, en effet, signaler un grief spontanément réparé? Qu'eussé-je gagné à des récriminations désormais sans objet? le plaisir d'attirer des reproches sur un homme qui s'était efforcé de réparer une bévue commise par inintelligence. En vérité, cela n'en valait pas la peine, et, de plus, mes habitudes de caractère me défendaient de descendre à ce point.
Deux jours après, je reçus la visite du viceamiral Ls^place, préfet maritime 4 Breist. La
204 DE PARIS A CAYEN:fE
distinction de ses manières, le calme de sa parole ne permettaient pas de le raiiprer parmi œs tranche-montagnes à vide dont les commandants de VEclaireurei de 1* ydnnem^avaieiit montré les types accomplis. Onvoyait qu'il n'était ])as inspiré par ce zèle brutal qu'affichent les incapacités pour se recommander aux faveurs des gouyememenfSy et qu'il n'avait pas ^ dépouillé dans un long serviceles sentiments de tolérance et de bienveiilanrn qui caractérisenf une bonne éducation et vont si bien aux positions élevées. L*amiral s^annonoa lui-même avec une simplicité de bon goût et me fit connaître qu'il avait ordre de me faire partir pour Gayenne ))ar la ^rabare la Seine, qui (lovait appareiller dans quelques jours. Puis il me demanda si j'avais trouvé à Brest les égards que réclamait ma position. Je répondis de manière à satisfaire mon geôlier, qui était la, tremblant encore, et bien à tort assurément, qu'une indiscrétion de ma part ne vint à attirer sur lui les reproches de la première autorité du port. Ma réserve et le laconisme de mes réponses ne découragèrent pas Taniiral. Il voulut savoir si, dans le voyage de Toulon à Brest, j'avais été convenablement traité. Ma réponse fut ce qu'elle devait être, je le crois. Je racontai en peu de mots, sans emphase, les indignités dont j'avais été l'objet de la part des commandants de YEclairêur et de F Yonne, sans oublier les actes d'inhuiiianité que j'avais vu
DE PARIS A rAYi:>>E
commettre à Tégard des forçats et repris de justice, et qui étaient d'autant moins excusables à mes yeux, qu'ils ne pouvaient s'expliquer par Tentraînement des passions politiques ni même par la crainte de déplaire au pouvoir.
— « On m'avait affirmé le contraire, dit l'amiral, et ce que vous dites m'étonne grandement; au surplus, je prendrai des informations et j'aviserai. Mais, à propos du long voyage que vous avez à faire, n'avez-vous rien à demander? Non, monsieur, lui répondis-je, si ce n'est l'autorisaiion d'emporter mes malles, dont l'une contient des effets et l'autre des livres; car on m'a prévenu que je pourrais éprouver à cet égard quelques difficultés de la / part <lu commandant. — Je donnerai des ordres en conséquence, répondit l'amiral; mais ne désirez-vous rien de plus? » Je répondis négativement et remerciai l'amiral, fort satisfait d'avoir assuré le passage de mes malles, ou plutôt de me^: livres, la seule ressource qui me restât contre les ennuis de la traversée et l'isolement de la prison.
Je n'ai plus qu'à expliquer ma intenant comment l'amiral Laplace avait été trompé sur la réception qui m'avait été faite à bord de V Yonne, A son débarquement, M. Ghastenay, le commandant de cette gabare, n'avait pas lardé à reconnaître que l'opinion de la ville, de ses collègues peut-être, était peu disposée à admettre comme nécessaire et honorable le
DE PAHiS A CAIENNE
régime auquel j'avais été soumis de par sa volonté. Dana cette situation^ Thabile commandant n'avait pas manqué de vanter les attentions qu'il avait eues pour moi; il donna même à penser qull m'avait nourri de sa table, ne se doutant pas que j'aurais Toccasion de faire connaître la vérité à l amiral et de mettre même quelques autres personnes eu état de contredire ses hypocrites fanfaronnades quand elles vinrent à ma connaissance avant mon départ de Brest.
Il convient d'ajouter que, si je n'avais pas été interrogé très-directement sur ce point par TamiraU j'aurais gardé le silence. La plainte m'a toujours paru indigne d*un homme qui se respecte, mais je ne pouvais cons( iencieusement laisser l'amiral dans l'erreur ou l'ai- aient jeté d'officieux mensonges. Quant à M* Chas* tenay, en déguisant aussi manifestement la véi'ilé, il s'était condamné lui-nièine, et je ne pouvais demander pour moi une satisfaction plus éclatante, pour lui un châtiment plus complet. Quand un homme est réduit à se glo ri fier du conU aire de ce qu'il a fait, n'est-il pas jugé I
Depuis quelque quinze ans, poètes et romanciers se sont abattus sur la Bretagne ; on ne cesse de célébrer, en vers comme en prose, ses bruyères et ses horizons, ses gentilshommes et ses châtelaines, ses paysans et ses marins. Je m^associe de grand cœur à ces éloges, sans me ,
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DE PABIS À CAVfiNNE
tromper cependant sur le secret de cette croisade liLiëraii'e, dernier effort du romantisme aux abois. Mais, je suis forcé de dire qu*eûfait de climat» j'ai des réserves à fairç pour la bonne ville de Brest. J'y ai passé dix jours • entiers, à une époque oii le reste de la France jouit presque toujours d'un splendide soleil, et jamais je n*ai vu de tristesse comparable à celle de Tatmosphère qui m'entourait de ses lourdes vapeurs. De la pluie à chaque instant, de rhumidité toujours et un froid pénétrant par-dessus le marché, voilà tout ce que j'ai trouvé à Brest. C'est le seul côté par lequel j'ai d'ailleurs pn connaître cette partie de la Bretagne; je n'avais pas le loisir d'aspirer le parfum de ses bruyères, de parcourir ses grèves imprégnées des âpres saveurs de la iner, d'apprécier la rordinlité de ses habitants , d'admirer la grâce si vantée de ses femmes.
Tout cela est enlevé au prisonnier, auquel risolement crée artificiellement la même vie dans les lieux les plus divor^. La seule chose par laquelle il se rattache aux. concfitions de la vie libre, c'est le climat. Même au fond d'un cachot obscur, si une dernière rigueur lui enlève la vue du ciel et le condamne par avance aux ténèbres du tombeau, son organisme subit encore ràction des variations de la température. ■ .
A vi ai dire, il soufl're de la chaleur autant que du froid, sans pouvoir les combattre ou
'^Ki D£ PARIS A IJkY£3i.Mi
a^en distraire par l'activité du corps et de
l'esprit. Mais ce qu'il v a de plus tiiste pour lui, c'est Tabsence du soleil. Quand on n'a pas passé une longue suite de Jours dans un étroit cabanon, il est impossible de se faire une idée du bonheur avec lequel on accueille le rayon de soleil qui parvient à s'y glisser à travers grilles et barreaux. On attend son apparition avec impatience; on ne se croit plus seul quand il arrive. C'est Tami qu'on a vainement attendu la veille el qu'on ne verra i»eut-ètre pas le lendemain. Sa présence doi^n^ aux regrets la couleur de l'espérance.
A Brest, le prisonnier n'a pas souvent de ces innocentes consolations ; le brouillard ou la pluie le tient incessamment emprisonné dans les pensées les plus tristes, et je m'étonne que le pouvoir n'ait pas placé à Brest une prison celiuiaire à l'usage des politiques. Son but serait bientôt atteint ; le prisonnier le mieux trempé n'y résisterait pas six mois.
Tout se réunissait pour me livrer aux influences du climat; ma santé plus ou moins altérée, le cbagrin de ma famille, qui, malgré tous mes soins , malgré l'importance qu'elle attachait eAe-mème au respect de mon caractère, ne voyait pas arriver sans effroi le moment d'une sépai^ation qui pouvait être éternelle»
Heureusement, f avais la confiance la plus
absolue de ne pas succomber dans l'épreuve, et
PARIS A CAYENNK
cette confiance, exprimée dans mes lettres avec une sincérité qui n'avait rien de factice, réussit à tempérer les inquiétudes de ceux qui m'aimaient. Cette conviction, je le dis sans honte, ne me coûta aucun effort. Elle était tout instinctive, et je n'eus pas même la satisfaction de la devoir à un acte de ma raison.
Ma pensée ne s'arrêta pas un seul instant sur les dangers possibles, sur la durée de cette expatriation. Je n'eus pas à tendre toutes les forces de ma volonté pour réagir contre les menaces d'un avenir de dix années. Je n'avais d'autre "préoccupation que celle du retour, et ma seule crainte était de trouv^er des places vides au foyer que mon absence livrait à l'abandon, peut-être au désespoir. Je ne savais pas encore tout ce qu'il y a de force dans le cœur d'un père, d'uçe mère, d'une sœur qui voulaient conserver au prisonnier ce qui vaut mieux que la fortune, la protection de leur infatigable dévouement.
D'un autre côté, je ne quittais pas le sol natal sans une douloureuse émotion. Quoique jetée dans les voies qui n'étaient pas les miennes, la France était toujours pour moi la grande patrie, la mère aimée dont le souffle animait mes plus chères espérances et mon orgueil de citoyen. L'abandonner, même sous la contrainte de la force, ne faisait que rouvrir mes blessures , ajouter aux dcruleurs de la défaite. France bien-aimée , tu ne sauras
DE PARIS A. CAYENNB
jamais combien tii m'as coûté de douleurs solitaires !
Quand je te regardais marcher comme un homme ivi'e, liors du droit chemin , emportée tour à tour par les instincts les plus opposés, tantôt cédant à lâ peur, à l'égal de Tenfant qui tremble sous le fouet du maître, tantôt possédée de Tesprit des batailles, aujourd'iiui te roulant sans vergogne dans les flots impurs d'un matérialisme immonde , demain t'agenouillant devant le passé contre lequel ayait si fièrement protesté ta raison souveraine, il me semblait voir l'Hercule antique faisant succéder à ses nobles travaux le spectacle lamèntable de ses passions et de ses fureurs. Je me demandais alors si c'était bien là cette France qui avait nourri ma jeunesse de son lait généreux et q ui m'avait inspiré les sainte^ audaces du devoir, pour laquelle tant de grands cœurs avaient combattu et souffert, par laquelle tant de merveilleuses espérances avaient germé dans le monde labouré de ses fortes pensées I
Mais pourquoi s'étonner et se plaindre?
N'est-ce pas une- des lois fatales et justes tout à la fois de notre pauvre humanité, que la grandeur s'expie par des défaillances ? Comme les Individus, les nations passent de l'action au sommeil , pour revenir de rabaissement à rénergie, pour épuiser successivement le bien " et le mal, et il en sera ainsi tani que la démo^
cratie, en supprimant l'inégalité éducationnelle, n'aura pas substitué l'équilibre raisonné des volontés et des intelligences aux agitations désordonnées des privilèges et des cupidités. D'ailleurs, il est peut-être bien que la France ne se soit pas maintenue, sans faillir, à la hauteur de son idéal; les nations lui pardonneraient difficilement une supériorité injurieuse pour leur jalousie. Depuis moins d'un siècle , elle a donné trois fois le signal de marche, et trois fois, au lieu de la suivre et de la soutenir, les peuples Tout combattue ou maudite. Puis, quand, fatiguée de son essor solitaire, elle est retombée à terre, sacrifiant à son tour aux sauvages instincts dont elle avait voulu s'affranchir, il n'y a pas eu assez d'anathèraes pour la flétrir. Eh bien, soit! puisque le dévouement lui-même est un privilège et que la démocratie repousse tous les privilèges, qu'il n'y ait plus de grande nation, de peuple initiateur! Les Athéniens se sont bien fatigués d'Aristide le Juste; pourquoi l'Europe n'auraitelle pas la même susceptibilité, pourquoi ne se lasserait-elle pas de mesurer les pas delà mêi e des Révolutions?
L'Europe doit être contente désormais : la France a vu briser dans ses mains le sceptre de l'idée et de la parole. La carrière est libre maintenant, l'initiative à qui veut la prendre ; et nous, les vaincus, les maudits, que la voix des peuples trompés a mis au ban de l'huma-
. DB PAAIS A CAYKNNB
nité, nous sommes là, comme le chœur antique, pour voir passer les armées de la liberté, pour leè acclamer après la victoire. Il y a plus; si, écrasé par le poids de ses chaînes, un peuple s'aj^ite sur son lit de torLure, sans pouvoir échapper à ses bourreaux, la France oubliera ses propres blessures pour s'enflammer aux ardentes inspirations de son infatigable sympathie. Quoique mise en dehors des conseils de la politique, elle trouvera moyen d'y faire entendre la voix, de son génie libérateur, et, sans s'arrêter à l'ingratitude que lui réserve le lendemain, joyeuso, elle donnera sans compter son or et son sang pour préparer le réveil des nationalités asservies. Divisée et impuissante en ce qui touche son organisme intérieur, elle ne dépouillera ])as ses qualités ^chevaleresques dans les questions du dehors, et jamais le calcul ne viendra poindre sous * son désintéressement séculaire. Elle sait que la récompense est dans le devoir accompli, et ce n'est pas elle qui parlera jamais de salaire ou de reconnaissance; elle a le cœur trop haut pour descendre au ti'alic ; le sang de ses enfants est trop précieux à ses yeux pour qu'elle en fasse l'objet d'une demande en dommages* intérêts. Ne trouvera-t-elle pas d'ailleurs le juste prix de ses eû or Ls, en revenant, par le dévouement , au sentiment épuré de la liberté?
C'est ainsi que j'oubliais les longues heures
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m PARIS ^ C\VE>\XK 211)
' (le la prison, qiio j'échappais aux préoccupations qui voltigeaient autour de mon esprit, au moment suprême de la séparation* Je pouvais dès lors m*éloigner tranquille des ^rivages aimés du pays natal: je voyais plus certain que jamais le succès de l'idée dont la France tient le dépôt sacré depuis 1789. Sur de son avenir, qu'avais-je à craindre d'un lointain voyage?
Les privations ? je les connaissais. L'ennui ? celui qui laisse derrière lui des cœurs fidèles, qui emporte dans son sein le souvenir vivant de la patrie et la certitude de son réveil, celuilà n'a pas à compter avec Tennuî, châtiment des é^oïsmes blasés et corrompus. L'espérance l'éclairé de son flambeau et le devoir le soutient quand ses pieds saignent aux pierres du chemin.
Souvent, bien souvent, je nie suis retrempé dans ces eaux fortifiantes. Lorsqu'aux plus mauvais jours,le désespoir menaçait d'envahir mon âme, quand j'étais près de vouloir ne plus vivre, pour échapper à tout prix au naufrage de toutes mes croyances, il m*a suffi de puiser à la source immortelle de l'amour et du de- ^ voir pour retrouver une foi plus ardente que jamais.
— Tout le monde à son poste d'appareillage!
Mettez le cap sur Cayeane !
^14 PB FABISi A CAYeNNK
Départ de Breit pour la Guyane. — La Seine et son oommandaiit. — Leg paAsagers. — - Ma position à bord. iMUorti te wnwà.^ Aiflféi MX llM te Silit..
Il y avait déjà cinq jours que la Seine avait reçu sa cargaison de chair humaine, forçats et
transportés de toute espèce; elle attendait en grande rade que l'état de la mer lui permit de prendre le lar<j:e, lorsque enfin, le 5 septembi'e» arriva Tordre d'appareiller. La déifie est un des grands transports qu'on a construits ou refondus, dans ces derniers temps, ]K)ur le service des colonies; gréée en frégate, elle était munie d'une hélice et d'une machine à vapeur de 160 chevaùxi sans compter les gaillards qu'elle portait à l'arrière et à l'avant. Une espèce de pavillon se dressait sur le pont et contenait la cuisine de Téquipage; les installations * avaient eu nécessairement pour but de réserver le feux-pont aux passagers qui ne manquent jamais d'encombrer ces sortes de navires, transportés, fonctionnaires ou soldats au départ, malades et convalescents au retour.
t>B PAfttS A CATËKNB
Quand iemi$|e pied sur le pont de ia Seine^ le
P' septembre, à sept heures du matin, il tombait une de ces pluies battantes qu'on appelle du brouillard dans la bonne ville de Brest et que partout aîHeurs on nomme des averses; , pendant les trois quarts d'heure que mit le chaland à nous ti^ansporter du quai en grande rade, je n en perdis pas une goutte. L'augure ne m'annonçait rien qui vaille, et un Romain . du vieux temps en eût tiré les plus sinistre^^ pressentiiiieiits. Je me cuulentai, moi, d'être' fort mouillé et passablement ennuyé. Je commençais à me faire à ma nouvelle prison, et je me retrouvais en face de Timprévu, peu rassuré surtout par rexpérience que j'avais faite à bord de ïEclaireur et de i' Yonne, -Cinq cents forçats nous avaient précédés sur la Seine et ils étaient déjà parqués ou plutôt ei|caqués dans les cajîes qui leur étaient destinées, lorsque l'on s'occupa de nous. L'opération no fut pas longue : on nous enleva tout ce que nous avions, malles, boites, sacs, livres; on vida nos poches et on nous introduisit dans un cuiupai limcnt du faux-pont à tribord. J'all;iis donc retomber dans cette promiscuité qui m'ei f rayait si^fort et qui me promettait de nouvelles et plus pénibles épreuves. Il me faudrait cou- ( her sur la planche pendant sept ou huit semaines, car, de partager un hamac, je ne pouvais y songer, ces habitudes de matelotage me semblant la pire des incommodités. Gomma
216 DE VARIS A CAY£N>E
j'agitais tristement ces questions, on vijit
nous distribuer des effets, que nous devions endosser immédiatement. Cette fois, cependant, ces vêtements n'avaient point été profanés par un long usage. C'étaient simplement des vareuses, des pantalons et des chemises qui semblaient taillés dans de la toile à voile, mais qui, du moins, avaient le mérite de la virginité la moins contestable. -
A voir le ciel gris de la Bretagne, un semblable uniforme paraissait une mauvaise plaisanterie ; mais encore quelques jours et le changement de latitude allait nous en faire sentir ravantajre. Seulement, par une de ces bizarreries administratives qui se rencontrent trop fréquemment, à cet habillement de toile que nous recevions en double, on ajoutait un énorme bonnet de laine, qui bientôt devait devenir un supplice en raison de la chaleur, et sans même nous protéger contre les rayons d'un soleil impitoyable.
Comme j'allais dépouiller mes habits pour revêtir ceux que je venais de recevoir, le second me fit appeler et m'annonça que je ne serais pas soumis au traitement des autres transportés. Il me fit délivj un hamac, m'assigna une place aussi convenable que possible, et je me trouvai dès lors assimilé à ceux des passagers qui n'avaient pas place au carré.
J'appris que le préfet maritime deBrest, le viceamiral Lapiace, qui m'avait visité dans la pri-
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DE JPAKl» A CAVfiMNE
son du port m'avait recommandé au comman- > dant Kerverlo de Rosbo, et que ce dernier, s'as-
sociant de la meilleure grâce aux bonnes intentions de son supérieur, voulait m'épargner les rigueursinutiles que favais souffertes ailleurs. Ma première pensée fût de laisser de coté le trousseau qu'on m'avait si généreusement octroyé; mais j'en fus flétoiirné parle lieutenant, qui, tout en me laissant liberté entière, m'engagea à ne pas dédaigner ces vêtements que la chaleur n'aurait pas tardé à me faire regretter. Je suivis son conseil, sauf pourtant en ce qui concernait le bonnet de laine, et, quelques jours après, j'eus à m'en applaudir, comme il l'avait prévu. Il est d'ailleurs si difficile de se tenir propre à bord, qu'on est lieui cux de porter des vêtements qui puissent se laver et se changer à volonté.
Autant j'avais eu à me plaindre dans ma dernière traversée, autant j*eu,s à me louer de celle-ci, et je me plais à reiidre hommage au traitement que j'ai rencontré à bord de la Seine. Le commandant de Rosbo se montra envers moi d'une convenance parfaite, et me témoigna des attentions dont y m gardé une vive reconnaissance. En même temps, je trouvai dans l'équipage et dans les passagers tous les égards, tous les petits services imaginables. Pour tout dire, il était impossible d'aller dans de meilleures conditions vers un séjour qui n'était pas précisément un lieu de plaisance.
DB PAEIS A GAYBlfBIB
Et, ch^Kiue jour, ]c [V ivais de mieux en mieux apprécier les avantages de la situation qui m'avait été faite, en voyant quel était le sort des autres transportés, forçats et repris de justice. Lnur nombre — ils n'étaient pas moins de 550 — ne permettait pas de les faire monter sur le pont tous les iours, et c'est à peine s'ils pouvaient, àtour de rôle, y paraître chaque fois. Et encore, ne leur était-il pas possible alors de prendre même un semblant d'exercice. Serrés les uns contre les autres sur la partie du pont que les manœuvres laissaient libre, ils étaient forcés de se tenir immobiles, heureux cependant (le humer r air purifiant de la mer, quand Tardaur du soleil ne leur faisait pas payer trop cher ce délassement*.
Bt dans le faux-pont, exposés aux feux des cuisines et de la boulangerie, auxquels venait s'ajouter pariois le brûlant foyer de la machine, privés d'air et d'espace, ils étaient là haletants, inondés de sueur et rongés par la vermine. Gomment ne pas avoir pitié, a la vue d'un tel supplice, qui devait durer sept semaines! Assurément, il était difficile de loger ces malheureux plus au^large; mais n'aurait-on pu leur permettre de monter plus souvent sur le pont, et surtout à des heures où le soleil avait cessé de se montrer? Malheureusement, la marine n*a qu'une confiance modérée dans les forçats, et on ne s'étonnera pas qu'un commandant ne veuille pas, avec
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cent hommes d'equiijage, se mettre a la discrétion de cinq à six cents condamnés, qui pourraient tenter un coup de désespoir. D'ailleurs, les traditions de bord ont des légendes aussi iavraisemblables que formidables sur des projets de révolte conçus pendant la traversée de France à Gayenne et déjoués par le hasard ou la surveillance. Je ne m*étonne donc pas, tout en le regrettant, que le ?oin d'une haute responsabilité conseille des précautions que rhumanité serait heureuse de voir écarter.
En dehors de ces tristes nécessités, le régime auquel ils étaient soumis n'était pas mauvais; ils avaient les mêmes distributions que Téquipage, sauf le vin et l'ean-de-vie, et encore leur allouait-on chaque jour un quart de vin ; de plus, ils avaient tous les dix jours 100 grammes de tabac, et quant àla propreté» ils changeaient de vêtements chaque semaine et recevaient du savon et de Teau douce pour laver ceux qu'ils quittaient.
Le service se faisait d'ailleurs comme en présence de Tennemi; Téquipage, aln$i que rétat-major, portait le poignard ; tous lès soirs,
on faisait branle-bas de combat et les matelots s'armaient de fusils pour répondre à l'appel.
Un détachement d'infanterie de marine, renforcé de quelqùes gardei^-chiourme, fournissait des sentinelles dans le faux-pont, de distance en distance; quand une poilion de transportés venait sur le pont, les gendarmes
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qui se trouvaient à bord, en destination des
colonies, faisaient faction le jastolet au poing et le sabre au côté. En même temps, une pièce de 2 ou 3 livres de balles, chargée à mitraille, était braquée sur le point du pont occupé par les transportés, et un matelot se tenait à portée de faire jouer l'anioice. Dans Tentre-pont, de * petits fauconneaux à pivot étaient toujours prêts à promener leur gueule du côté où se produirait un tumulte. La nuit, les rondes se iiiiilfii>liaient d'heure en heure, et je me rap- • pelle que, pour avoir dormi en faction, un bon gendarme fut bel et bien condamné, par le conseil de justice du bord, à vingt-neuf jours de pî'ison, qu'il passa consriencieusement aux fers, aams même jouir des avantages faits aux forçats.
Je ne suis.pas de ceux qui condamnent les
précautions, parce qu'elles n'ont pas eu a se changer eu mesures de i*épression. C'est précisément ce qu'elles ont pour but de prévenir; et si on doit les approuver quand elles découra^^ent les tentatives coupables, il faut surtout y ai>plauilir quand elles n'excluent pas Thumanité. sais qu'il y a là une limite très-difâcile à observer et je fais la part des rigueurs du service à la mer en pareille situation. Aussi suis-]e heureux Ue constater qu'à une exception près, il n'y eut pas une seule punition encourue par les transportés. Us étaient» d'ail* leurs, il faut le dire, trop accablés par la ch'â-