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leur et le manque d'air pour conserver Tombre d'une idée d'insubordination , et la seule crainte de perdre leur quart de vin suffisait pour les maintenir dans la plus complète soumission.
Depuis lon^^temps nous avions quitté le ^^olfe de Gascogne et bientôt nous mouillâmes dans la baie de Ténériffe. C'est toujours un événe-, ment que l'approche de la terre pour des passagers entassés dans un navire ; aussi, bien avant que le pic de Ténériffe dégageât son front du sein de l'atmosphère limpide des Canaries, nos yeux impatients interrogeaient l'horizon. Le premier goéland qui nous apparut fut salué comme un messager de bonne nouvelle, et quand la Seine jeta l'ancre à quelques encâblures de la ville, nul ne se lassait de contempler le panorama enchanteur que présentent les villas bâties sur le rivage quand le soleil du Midi fait jouer ses rayons sur leurs blanches façades.
D'autres intérêts que celui d'une curiosité stérile s'attachaient à cette halte: depuis notre déj^art, nous vivions de salaisons, et Ténériffe nous promettait de la viande fraîche , nonseulement pour un jour, mais pour toute la traversée. Or, la viande fraîche à bord, c'est un régal à nul autre pareil. J'ai rarement vu de plus beau bétail que les vingt-quatre bœufs qui devinrent nos hôtes avant de devenii' nos victimes, et ce fut un jour de fête quUnd ou
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les guinda sur le pont. C'est qu'en effet rien n'est drôle comme de voir enlever un bœuf à Taide d'un palan. A la première secousse qu'il éprouve , l'animal veut essayer une vaine résistance ; mais l'inflexible machine poursuit imperturbablement son œuvre ; et le plancher du chaland se dérobe sous les pieds de ranimai. Une fois en Tair, le bœuf le plus intraitable ne hasarde plus un mouvement; suspendu par les cornes, il laisse retomber ses pieds de devant et monte en pirouettant sur lui-même, sans sortir de son immobilité. Maintenant, on file le câble, et le bœuf est déposé sur le pont; à peine a-t-il senti le plancher sous ses pieds, qu'il fait un mouvement précipité , comme pour ressaisir le sol, i)uis il s'arrête devant les bastipgages, car déjà l'oscillation du navire à Tancre lui inspire de nouvelles inquiétudes ; on en profite pour rattacher à un anneau scellé sur le pont, et bientôt les vingt-quatre bœufs sont amarrés en rond tête contre tête.
Ce qu'il y a d'étonnant dans ce speptacle, qu'il est impossible do contempler sans rire, c'est que jamais il ne varie; on enlèverait c^nt bœufs l'un après l'autre, que vous verriez reproduire les mêmes mouvements et la même immobilité ; c'est à peine si, quand ils reprennent terre, on aperçoit de temps à autre quelque diversité. La présence de vingt-quatre bœufs entre le grand mât et le gaillard d'avant nVtait-pas assurémen( de nature à embellir
l'étroit espace où se bornait notre vie; quand la mer était houleuse, ces pauvres bêtes glissaient et roulaient que c'était pitié, et alors malheur à qui se fût trouvé derrière elles. Il eût infailliblement été jeté sur les canons et contre les cages à poules adossées aux bastingages et qui souvent se mettaient elles-mêmes en danse.
Cependant personne ne se plaignit ; chacun appréciait trgp bien l'importance des services que ce convoi de viande fraîche rendrait à la santé générale. Je n'hésite pas à penser que, s'il n<a mourut que deux hommes dans cette traversée si longue et si pénible pour ceux qui n'arrivaient à l'air que deux fois par semaine et pour une heure chaque fois, on le doit à l'usage constant de la viande fraîche. On tuait quatre bœufs par semaine , et cela suffisait pour donner tous les jours, sauf le vendredi^ de la viande fraîche à l'équipage et aux passagers et de deux jours l'un aux forçats et repris de justice.
La rade de Ténériffe est excellente, mais les brisants de la côte y rendent le débarquement très-difficile et parfois dangereux. Il faut saisir l'embellie pour se faire échouer et encore ne le fait-on presque jamais sans être inondé.
Vous avions à bord une armée de curés et de nonnes qui ne voulurent pas manquer d'aller à terre, pour visiter les églises — elles sont nombreuses et riches dans ce pays — et du bord
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j*ai eu la douleur de voir un canot chargé de
ces saintes personnes rouler le ressac sur le sabie de la grève, ni plus ni moins que si c'eut été de vulgaires iniidèles.
Il ne nous fallut pas ipoins de trois jours pour terminer les approvisionnements que nous avions à demander à Tënériffe, et, cela fait, nous remîmes le cap sur la Cruyane.
Si le temps continuait d'être magnifiée, la chaleur n'avait pas attendu jusqu'à ce jour pour se faire sentir. Enrom un pas et nous allions rencontrer les vents alizés qui devaient nous porter à la Guyane. Une fois dans cette région, nous n'avions plus à craindre que le calme, et si le calme est pour les navires à voiles un plus danf^ereux ennemi que la tempête, ce ne devait être qu'un obstacle indifférant pour les navires à vapeur. Par son caractère mixte» la Sdne n'avait donc point à redouter le voyage; avec un vent favorable, elle n'avait qu'à tendre ses voiles pour faire en moyenne sept ou huit nœuds à Theure, soit cinquante et quelques lieues par vingt-quatre heures. Dans le cas contraire, elle pouvait allumer ses fourneaux et atteindre la mêitie allure avec la puissance de sa vapeur. Il n'y avait à cela qu'une toute petite difficulté, c'est que les navires, mixtes, d'après les instantes recommandations du ministère de la marine , doivent brûler du charbon le moins possible et seulement dans les circonstances les plus graves.
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Les navires qui font le service de la Guyane n'emportent jamais que dix jours de charbon, c'estp-à-dire autant de tonnes à charbon que le nayire compte de chevaux-vapeur; mais pour peu qu'un commandant ne soit pas fâché de prolonger un voyage qui lui rapporte des frais de table considérables,ouqulltienneàse faire donner de bonnes notes au ministère, il économisera son charbon de manière h pouvoir eu rapporter eu France. Peu importe que cette économie mal entendue rende la traversée plus longue et plus dangereuse, que Tadministration perde en solde, en Irais de nourriture, etc., beaucoup plus qu'elle n'épargnera sur le charbon» Tadministration sera satisfaite» et les commandants ne veulent pas lui déplaire.
li semble cependant que l'on pourrait tirer meilleur parti des navires mixtes. Sous Tempire de la réglementation qui prévaut aujour d'hui et des longueurs qu'elle impose, un voya ge à Gayenne et retour avec relâche à la jSÏartinique et à la Guadeloupe demande en moyenne cent jours. En emportant quinze jours d'approvisionnement en charbon, et en utilisant sa vapeur quand le vent est contraire ou qu'il * fait défaut» il est certain que soixante-quinze jours suffiraient largement pour Taller et ie retour: il y aurait ,donc une dépense en plus de 3,000 fr. en charbon, mai3 en revanche on gagnerait vingt-cinq jours sur la durée du
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voyage, et cette moindre durée repréaentetpour un équipage de cent hommes, soldée et vivreB
seulement, une dépense en moins de 6,Û0O francs environ, de sorte que l'administration gagnerait tout à la fois du temps et de rangent.
Et je ne mets pas en compte les économies de solde et de nourriture qu'il y aurait à faire sur le passage des fonctionnaires et autres, qui sont tpujoursbeaucoiip plusnombrenx que réquipapre, et surtout mieux payés, sur celui des soldats et transportés. Je me borne à con* sidérer en dernière analyse qu'un navire qui ne fait aujourd'hui que cinq voyages en deux années an maximum, pourrait en faire sept dans le même espace de temps, et que le nombre des transports à la mer pourrait être diminué à proportion, sans préjudice aucun pour le service.
Qu'arrive-t-il avec le système de lésinerie imposé par Fadministration 1 Les commandants ne chauffent qu'à la dernière extrémité, et encore n'allument-ils que la moitié des fourneaux. Tandis qu'en pou'jiant répartir sur chaque traversée, à Palier comme au retour, huit jours de chduffo avec tous les fourneaux, on serait sûr de ne pas mettre plus de trente à trente -deux jours pour franchir les 1,600 lieues qui séparent la France de la Guyane, ce qui revient à r;)])])rocher de plus de 25 0[0 les iïolonies de la métropole*
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Que dire de la monotonie du voyage? En mer, on n'est pas dif Ûûiie sur les distractions» mais quand on veut recheroher dans sas souvenirs les impressions gardées, on est tout étonné de ne trouver rien. La vue de quelques Landes de marsouins, la prise d'un poisson volantt la découverte des raisins du tropique, ces végétaux marins qui sont semés sur les mers des deux côtés de l'Equateur, voilà toutes les diversions que la mer offre aux ennuis des passagers* Il est vrai que le bord a sa chro- . nique, parfois ses scandales, ihais ce sont là d'insuffisantes ressources pour ceux qui n'y apportent qu'une oreille indifférente ou rebelle.
Le soir, les matelote nous donnaient Assez
souvent un spectacle qui avait binn son mérite; il y avait école de danse, de boxe, de contre-pointe, et, pour ma part, je ne me lassais pas de ces exercices; ie n*ai Jamais rien vu d'aussi majestueux, d'aussi sérieusement cérémonieux, d'aussi ffrotesquement gracieux que les poses des prolesseurs, et quant aux efforts tentés par les élèves pour atteindre à cette suprême élégance, il y avait de quoi dérider les fronts les plus soucieux. Puis c'étaient de ces interminables chansons bretonnes dont les couplets se déroulent comme les grains d'un rosaire, avec ces modulations qui donnent aux mélopées rustiques une sorte de oUarme énervant; d'autres fois, un vieux
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quartier-maître racontait la guerre de Grimée, et, franchement, j'aimais autant ces récits que ' les narrations plus on moins exactes 4es écrivains qui parlent de ce qu*ils n'ont pas vu; souvent un trait échappé à cet improvisateur sans prétention peignait miéux nne situation que n*en8sent pa le faire tous tes artifices du langage étudié.
La nuit venue, il y avait place au gaillard d'avant ; à cette heure, on est généralement sobre de manœuvres sur les navires de FBtat, et quand une fois on a pris le ris de chasse réglementaire, 11 est assez rare, surtout dans cas parages, que Ton éprouve le besoin de changer d*amures. On pouvait donc causer, et, parmi les passagers qui n'étaient pas admis à l'arrière, ainsi que parmi les maîtres, on trouvait à qui parler.
Quelques Jours après notre départ de Brest, nous avions vu apparaître cette fameuse comète qui a SI fort préoccupé les savants et les ignorants, et qui eut la politesse de nous accompagner jusqu'à la Guyané. Au temps jadis, alors que riioaime ne craignait pas Je se faire le centre et le but de tout'' l'univers, l'apparition d'une comète était , accueillie par les nations épouvantées comme la menace des plus formidables catastrophes, et, ii est triste de le dire, à cet égard, la superstition n'a presque rien perdu de sa force, ^ar eictraordinaire* i'iiistoire a servi à maintenir cette crédulité^