‹ De Paris à Cayenne journal d'un transportéChapitre 13 sur 24 · DE PARIS A CAYC:^NE · texte numérisé non relu

DE PARIS A CAYC:^NE

en rappelant que l'apparition des comètes a toujours ou presque toujours précédé les grands événements. Sans remonter dans les siècles antérieurs, personne ne contestera que la comète de 1811 n'ait été regardée parla trèsgrande majorité de la nation française comme le présage certain de la chute prochaine de Tempire, et il n'est pas absolument impossible que, pour beaucoup d'esprits encore disposés à compter avec le surnaturel, celle de 1858 ait ramené dans une situation plus ou moins semblable les mêmes prévisions. Il faut le dire, la science astronomique est un peu responsable de ces aberrations que Ton ne saurait s'empêcher de regretter, quelles que puissent en être les conséquences, puisqu'elles placent en dehors de l'humanité la solution des questions qui l'intéressent, et que seule elle peut résoudre. Si personne n'est plus effrayé des • éclipses, ce n'est pas parce qu'elles ne durent que quelques instants, car l'intensité du phénomène compense et au delà la brièveté de sa durée; c'est parce que, prédites longtemps à l'avance, elles n'ont pas ce caractère de spontanéité qui semble correspondre à une volonté, c'est parce que tout le monde sait aujourd'hui qu'elles résultent du mouvement régulier du système solaire.

A la différence des éclipses, les comètes paraissent sans se faire annoncer; nos savants, qui connaissent, dit-on, beaucoup mieux ce

qui le passe dans las deux que oe qui se passe

sur la terre, et qui découvrent tous les Jours

de nouvelles planètes, sont iprnorants comme la premier venu en ee qui concerne les comètest et n'en sont pas les moins surpris. Pour sauver l'honneur du corp^i, ils ae mettent à

faire force calculs après coup; ils établissent fort doctement» et preuves à Tappui, la positioUi rétendue de Tastre chevelu, mesurent sa marche et vont même jusqu'à prédire gravement, à quelques minutes près, son retour à deux ou ti'ois siècles de distance. Malheureu sèment, ils se trompent Si souvent qu'on dirait que, sans le moindre respect de la science, les comètes se plaisent à déjouer toutes les prévisions. Celles (|UL sont annoncées se g^ardent bien de paraître et celles qui paraissent continuent d'arriver sans être attendues ; d'où résulte le maintien des folles croyances jusqu'au milieu de notre siècle de positivisme: Loin de moi la pensée que la loi [suprême qui maintient les mondes et les soleils puisse éprouver des défaillances ou céder aux fantaisies d'un caprice suri] al urel; la science saura coiiibler cette lacune et rattacher les comètes au système général des lois physiques ; elle en suivra réclosion, annoncera leur naissance et les suivra jusqu'au bout de leur ellipse infinie, pour moalrer que, loin de faire obstacle à la régularité de l'ensemble, elles ne font que le compléter et le manifester; Jusque-là» il restera

DB PARIS À CATBSNB

line dernière racine à l'arbre de la superstition humaine; jusque-là, les peuples n'auront cgnscience ni de leur liberté ni de leur dignité, et, niaisement confiants dans une intervention supérieure, ils ne feront pas leurs destinées, comme ils en ont le droit et le devoir.

Mais laissons la comète et ses présages trompeurs. Alors que prisonnier, |e Toguais vers Texil, je n^avais pas besoin d'allumer mes espérances au foyer lointaiu d'un astre impuissant. Fils de la Révolution, j'emportais ses merveilleux enseignements et ses infaillibles oracles; je savais que Thumanité ne pouvait pas reculer et que, sans rétracter aucune de ses promesses, sans rien abdiquer de son programme, le progrès continuait invinciblement son œuv<*e, profitant de tout, du mal comme du bien, slmposant quand même à tous les systèmes, fut*ceaux plus réAractaires, utilisant les S3n[npathies aussi bien que les colères, le dévouement comme l'indifférence, la vérité comme le mensonge, et de toits ces éléments ennemis fondus à son creuset, préparant ravenir. Bt il en est toujours ainsi : çuand une idée vraie a jailli luniineuse sur les nations, tout vient la servir, jusqu'à ce qu'elle devienne souveraine, pour servir ensuite de point de départ à de nouvelles conquêtes.

« Voyez l'esprit, dit Hei^el, il marche sans cesse, car esprit c'est progrès. Souvent il p semble s'être égaré, oublié; Ne vous y trom^

im PAIUb A CAYKNNB

p pez pas, il n'a fait que rentrer chez lui, et il » va travailler aissidùment. invisiblement sous » la surface des choses existantes, jusqu'à ce » qu'il éclate. C'est coïiime lorsque Ilaiiilet dit

> à i'àme de son père défont : Tu a& bien tron » vaiUé^ hraw taupe. Une époque arrive, tôt

> ou tard, oit Tesprit de l'Univers quitte son » souterrain, en poussant de bas en haut

i ëcorcê de terre qui Tavait séparé de son » soleil. Alors la terre s'affaisse, Fesprit a mis » les botteë de sept lieues; il se l^ve rajeuni et » marche à travers les peuples, tandis qu'elle, » dépourvue d'àme et d'énergie, s'écroule à » jamais dans Tabime du passé. >

Il ne faut pas cependant que cette vérité consolante serve de prétexte ou d'excuse à l'indifférence et à la lâcheté. Malheu^^ au peuple qui, se laissant endormir aux bras d'un fatalisme déshonorant, attendrait stupidement l'heure de la moisson sans l'avoir nourrie de ses sueurs î Si le progrès est immortel, il ne se donne qu'à ceux qui savent le conquérir, et délaisse impitoyablement les nations sans courage et sans persévérance. Il n'a de préférence ni pour les climats ni pour les races; le globe est sa patrie, et ses élus sont les forts. Souvent il s'éloigne, et sans retour, des lieux où il semblait avoir établi son empire à jamais, pour aller à l'autre bout du monde planter son drapeau, dans quelque bourgade inconnue la veille, et dont il fera la reine des nations.

DE PAUIS A dVL^Mi.

Puisse la France ne pas abandonner plus longtemps le glorieux héritage de la Révolution, dont elle a conservé longtemps le foyer 1

Il y va non-seulement de sa gloire, mais de la civilisation tout entière, car nui peuple en Europe n*est prêt à saisir le sceptre des idées si elle le laisse échapper de ses mains, et son abdicalioii serait le si^^nal d'un abaissement considérable dans le niveau de Tesprit moderne. Seule, elle à traversé la série d*épreuves qui permettent de s'élever logiquement à un idéal supérieur au passé; seule, elle est assez forte et par le nombre et par la virilité çle sa population pour offrir un asile assuré à la Révolution, en môme temps que sa position centrale lui permet d'agir efûcacement sur toutes les nations d'Europe, dont elle résume pour ainsi dire en elle-même les diverses ap* titudes.

Que la B'rance ne l'oublie donc pas! elle a charge d'âmes, et s'il est vrai que noblesse oblige, jamais peuple n*a été plus obligé au g-rand œuvre d'émancipation dont elle a donné ie signal il y a soixante années.

Sans doute, en se prolongeant, sa défaillance n^enchainerait pas Tavenir, mais quel recul î 11 faudrait qu'une autre nation recommençât ie cycle que la France a déjà accompli, avant de pouvoir recommander son initiative à FBurope. Peut-être même faudrait-il désespérer de l'Eui ope en même temps que de

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la France et demander 4 d'autres oontm^nts

le salut lointain de rhiimanité. Je ne crains pas de ie dire, en deiiors de la France, le mouvement européen a*a plus de signiâoaUou ai de logique^ et nous retombons dans le cbaos des évolutions préi)aratoires. Certaines nationalités pourront renaître à la vie ; la carte politique de TEurope pourra être rdmaniée dans quelques-unes de ses parties, nuôs, si désirable que .suit ce résultat, depuis longtemps réclamé au nom de la justice, il peut entraîner» il entraînera une rétrogradation faneste, à moins qu'il ne s'allie à la grande et universelle réfoi ination dont la France a pojé les premiers termes.

En émettant ces craintes, je n'obéis pas» qae je sache, aux aspirations sans grandeur d'ua étroit iiairiolisme. Je crois avoir l'exacte mesure de la situation, et les événements qui sont en voie de s'accomplir ont déjà justifié ces» appréciations. J'aime la France, mais j'aime plus encore l'humanité. Si donc, sur un autre point du continent européen, je voyais briller l'aurore de l'avenir que je rêve pour les nations, j'y porterais et mes vœux et mes efforts, | et, Luul en regrettant de voir ma patrie renoncer au prix de tant de luttes glorieuses et manquer à sa mission, je bénirais encore te peuple quit s'emparant de la suMime devise de nos pères, appellerait TEurope libre au banquet de paix et de la iraternité.

DB PARIS A CAYENNK

Cependant , en dépit des calmes , la Seine s^avançait vers le terme de son voyage ; déjà rOcéan prenait cette couleur troublée que lui

communiquent à longue distance les eaux chargées de l'Amazone, le roi des fleuves. A cet indice infaillible» on prit à bord les précautions d'usage ; mais alors le vent ûi complètement défaut, et force fut, après une longue attente, de se décider à entamer la maigre provision de houille confiée à la discrétion du commandant. Enfin, le cap Nord fiit signalé; le lendemain, nous étions à la hauteur du cap Orange, placé à l'est dp remboucliui^e de royapok. Nous étions enfin dans les eaux de la Guyane et bientôt nous eûmes connaissance des Connétables. Ce sont deux énormes rochers qui montrent leurs t^tes chauves et inégales au-dessus des flots jaunis. Il y à le grand et le petit Connétable , et tous deux servent d'asile à des quantités innombrables d'oiseaux de mer. Il est d'usage de saluer ce lieu (Viui coup de canon, et la Seine ne manqua pas à cette coutume, dont le véritable but est de signaler à Gayenne rapproche d'un navire d'Europe, et qui sei't en outre à enrayer Téquipage, fatigué d'une longue traversée. En effet, au bruit du canon, on voit des myriades d'oiseaux de mer s'échapper des fissures de ces rochers, s'élever en tourbillonnant et rester suspendus comme d'épais nuages. Il y a des légendes, s'il m'en souvient, sur les noms étranges donnés à ces

^ DE PARI» ▲ CAÏKi\.Xfi

deux ilots; mais les détails m'échappent et

i'aîme mieux m'aLstenir que de les donner inexactes.

Nous avions dépassé Gayenne» mais le peu de profondeur que présente sa rade envasée

ne permet pas aux navires dt^ guerre d'y pénétrer, et force nous fut de prolonger notre route au nord-ouest, jusqu'aux îles du Salut, qui offrent un bon mouillage, et, de plus, sont le siège principal de^ etaiiiiiisements péuileatiaires de la Guyane.

Le pilote vient de monter à bord, et, sous sa direction, la Seine ne tarde pas à mouiller en face du triangle formé par les îles du Salut, ainsi nommées sans doute à raison du refuge assuré qu'elles offrent aux navires. Pour un navire à vapeur, c^est un jeu de choisir son ancrage, mais il n'en est pas de uièiue pour les navires à voiles, et souvent, faute d*avoir saisi le moment propice, un navire est sous*venté , pour employer une expression locale ; forcé de suivre Timpulsion des vents alizés^ il se «volt emporter jusqu'à la région des vents variables et rabat bon gré mal gré sur l'Europe pour reprendre les vents qui le ramènent à la hauteur de la Guyane. Ces accidents, qui se renouvellent assez fréquem* ment et que j'ai vus deux fois se reproduire pendant mon séjour à Gayenne, ne contribuent pas médiocrement à élever le fret , en même temps que rinsigniûance des produits exportés

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permet difficilement aux capitaines marchands

0e trouver sur place un cliargeinent de retour.

Le moment était arrivé de me séparer du navire qui m'avait été si hospitalier, et j'éprouvais, à rheure de l'adieu ^ des émotions bien différentes decelles que m'avait laissées V Yonne. Sur Idi Seine, j'avais trouvé cent fois plus que je ne pouvai;^ Tespérer, et le voyage n'avait eu pour moi d'autres ennuis que ceux qu'entraîne une longue traversée pour tous les passagers, quelle que soit leur position. Non-seulement le commandant m'avait complètement exempté des mille désagréments qui pesaient sur les transportés, mais il m'avait témoigné des attentions soutenues, donnant aux recommandations de|ramiral Laplace l'interprétation la plus larjcre et la plus honorable. Son second, le lieutenant « de vaisseau Goujart, à part quelques velléités promptement étouffées, ne manqua envers moi ni d'égards ni même de complaisance, et je le constate ave - (rnntant plus d'empressement, qu'il avait à faire violence aux entraînements habituels de son caractère. Ën même temps, tout réquipage , employés- d'administration , maîtres et matelots, s'eiiorçaient à Tenvi de me faire oublier , par leur cordiale affabilité, la triste perspective qui m'attendait au terme du voyage. J* ai reçu de ce côté maint et maint petit service, maint et maint témoignage de sympathie, dont le précieux souvenir ne me quitterâ^ jamais. Parmi ces matelots au cœur

DB PABIS ▲ GATSmiB

simple, aux passions naïves, j'ai trouvé un bon vouloir infatigable et des procédés qu^OQ chercherait souvent en vain dans des classes

plus élevées et mieux préparées en apparence

aux ?^entiments délicats. Quels noms portaient ces liomiiies (jui, à un des plus durs moments (ie ma vie, ont pu» malgré leur position subal* terne, oontribuer à adoueir ma ^tuation, qui n'ont eu que de bonnes paroles pour le proscrit, qui se sont empressés toujours de m'épargner les petites misères de la vie de bord! Je l'ignore, et sans doute je n'aurais Jamais l'oo casion de redire, môme à quelques-uns d'eu Ire eux, combien j ai été pénétré de leur obli-' geance désintéressée. Pour acquitter la«dette que i'ai contractée envers eux, il ne me reste qu'un moyen, c'est de plaider, chaque lois que je le pourrai, devant l'opinion publique, les droits de cette intéressante population de ma* telQts dont j*ai vu de près les soutArances et les rudes travaux.

En arrachant les marins au régime des coups de corde» la République de 1848 a fait beau* coup pour relever leur dignité trop longtemps outragée par ces ignobles sévices; mais il reste encore beaucoup à faire et je l'indiquerai* D'ailleurs si bumble que soit et que doive res^ ter ma position, après avoir vu que de plus humbles encore avaient pu se montrer mes bienfaiteurs; je ne dése^ère pas de pouvoir reporter ce que f ai reçu sur les malheureux

on les faibles que le hasard, ou plutôt ma bonne fortune, jettera sur mon chemin. Le service rendu par un ami n'emporte qu'une reconnaissance toute personnelle; celui qu'on doit à lin inconnu vous oblige, et pour toujours, envers tous ceux qui souffrent.

DE PAftIS A CAYBKI»

MMf ««MBt à rut i« Haut. — BIsfaM to prluMfaw

HliâfPif»— GAtég«riaf. — IlIftUL — Us deux Sénégalais. ^ Le eommandant npiltoir. ^ Lè tu ét Mrée. ftft poste aox tottiM.

Le jour était sur son déclin lorsque nous rangeâmes les lies du Salut; le soleil inondait de ses derniers rayons le paysage enchanteur qui se développait sous mes yeux, et, devant ce magnitique spectacle, je ne ])usme défendre d'un mouvement d'admiration. Si peu rassurante que lût la perspiective sous laquelle je devais envisager la résidence qui m'était imposée, si triste que fût la légende dont les feuillets se rouvraient pour moi J oubliai tout, préoccupations personnelles, souvenirs lamentables, pour céder à des impressions tout opposées. En effet, à contempler ces îlots jetés comme autant d'oasis au milieu de rOcéan,et livrant à la brise du soir une végétation luxuriante, était-il possible de résister tout d'abord au ciiarme tout-puissant que respirent les beautés de la nature? Mais bientôt,, liélasl le sentiment de * réalité m'arracha aux premid-

D£ PARIS A CiVEMSË

res illusions de la surprise. Derrière ces arbres aux bras gig^antesques» aux feuillages éternellement épanouis, il y a, me disais^je,

des cris de désespoir et des malédictions. Ces maisons aux parois soigneusement blanchies, qui reflètent si gaiement la lumière, et dont on aimerait à voir sortir une ménagère au milieu de ses heureux enfants, ce sont des prisons et des cachots. Ces chemins qui serpentent mollement aux âancs arrondis des collines et qui semblent appeler le pas joyeux du libre travailleur ne sont foulés que par des forçats ou des ^ardes-chiourme. Etrange anomalie! A l'atipect de ces lieux charmants, on se prend à songer que les esprits £atigués ne sauraient demander un lieu plus propice au repos, et voilà qu'après avoir commencé par en faire un désert, la civilisation en lait maintenant un bagne l « •

Cest le samedi 16 octobï*e *1858 que s'opéra notre débarquement. Les forçats et les repris do .justice avaient déjà pris terre, lorsqu'à six. heures du matin je fus conduit à Tile lioyaie, oii je stationnai trois ou quatre heures, pour être en fin de compte dirigé sur Ttledu Diable, •résidence des détenus et transportés poiitiques.

^ Je voudrais bien n'avoir plus à parler de mol; j'ai hâte d*aborder les questions générales

qui se raltaclienlà ia déi)luràj)le liistoire de la tran^^portation, et cependant il faut que je

Dit PARIS A CAVBNHË

mdttê un frein 1 ma légitime impatience, que

j'achève le rérit de mon i^énible pèlerinage. Venu le dernier sur les tables de la proscription, je n'ai pas eu de part aux luttes qui s*qqgagèrent inévitablement au début, entre Tadrainistration et les victimes d'un régime exceptionnel et extralé<3ral; je n'ai point eu à combattre les fantaisies, les colères des geôliers, heureux de faire du zèle ou de constater leur douteuse importance; j'ai trouvé une situation qui avait la prétention d'être régulière et équitable, une situation sanctionnée par le gouvemement métropolitain. Il importe donc que Je fasse connaître ce qui se passslit de mon temps à rîle du Diable; on en pourra mieux comprendre quel dut être, pendant de longues années, le sort fait à la plupart des transportés politiques qui m'avaient précédé à la Guyane^.

Moins grsinde de beaucoup que ses voisines, derrière lesijuelles elle se liant discrètement cachée, l'ile du Diable, vue du canot qui m'y conduisait, m'ofïlrit Taspect le plus saisissant de la misère et de la désolation. Là, point de grands arbres pour arrêter les rayons du soleil, mais des arbustes rabougris, presque des broussailles; pas de routes sablées, mais des rochers chauves, pas d'édifices pittoresques, mais quelques rares ronstructions ienant le milieu entre la caserne et l'écurie. Voilà comment m'apparut le séjour où f avais à passer dix années de ma vie, à Tâge où Phomme est

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moiiis que jamaiB sûr de récolter la moissoii qu'il a semée.

Pendant le trajet de Tiie Royale à l'île du Diable^ î^ôus à aupporter Téloqueuce obséquieuse d'uu garde-c)iiourme en goguette, qui semblait tenir infiniment à me donner de lui une opinion favoi able el qui m'accablait de reixseigûemeûts et de conseils, quoi que je lisse pour mettre un terme à ces frais d'amabUité.

Mais le moyen de fermer la bouche à un ivrogne, surtout quand il est en veine de protection? Force me fut doue de le laisser dire, sauf à ne pas Técouter, tout en concluant à part moi de oette première rencontre que là, comme dans la plupart des prisons où j'avais passé, je trouverais autant de gens prêt» à me faire la cour qu'à me tracasser.

C'est assurément fâcheux pour le gouvernement actuel, mais aucun de ses employés n'en' parle comme s'il croyait à sa durée. Ils obéissent, font au besoin des excès de zèle, parce que le soin du présent est la grande préoccu* patipn de cette armée d'affamés qui se disputent les miettes du Ludget; mais presque toujours le fonctionnaire, quel que soit son grade, fait son possible pour se ménager des circonstances atténuantes, dont un secret instinct lui . fait deviner le besoin qu'il pourrait bien en avoir un jour.

Je puis même eu appeler à un -souvenir personnel qui a bien sa valeur, parce qu'il porte

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avec lui la preuve de son exactitude, bien qu'un sentiment facile à comprendre me défende de donner les noms et les lieux.

Dans une des nombreuses prisons que fai travers(;e*«?, je vis un beau jour le geôlier arriver dans ma chambre avec un air i)assabl6ment embarrassé. Après s'être enquis de ma santé, m'avoir demandé si favais besoin de quelque chose, mon homme s'assit et me demarula la permission de me raconter le singulier rêve qu'il avait fait la nuit précédente. Je me hâtai de dire que je n'entendais rien aux songes, espérant in'épar^ner un récit peu récréatif, assez peu disposé, d'ailleurs^ à la familiarité que ce début annonçait.

— C'est, reprit-il en m'interrompant, qu'il est question de vous. J'ai servi dans l'armée et dans la gendarmerie avant d'être geôlier, et, sans me vanter, j'ai des titres à la croix. Mon chef ne Tignore pas et il m'avait promis de profiter d'une circonstance toute récente pour faire valoir mes droits. Il n'avait qu un mot à dire, vous comprenez bien. Tous ceux qu'il a présentés ont été décorés, mais il a manqué à sa parole et m'a laissé de côté. J'en suis tou)*menté et j'y pense la nuit comme le jour, car jamais pareille occasion ne se représentera, et, TOUS savez, la croix, c'est 250 francs de rente. J'arrive à mon rêve. Cette nuit, j'ai donc rêvé que j^étais sur la promenade de la ville, occupé à remâcher mon chagrin, lorsque je rencou-

DE PAEIS A CAYBIfllV

irai un ami de vingt ans, un pays qui a servi avec moi.

« — Qu'âs-tu donc, me dit-il toujours dans mon rêve, avec ta figure d'enterrement? On te prendrait pour un homme qui veut faire un

mauvais coup.

» — Ne m'en parle pas, lui répondis-je; Je suis au désespoir; on m'avait promis la croûL, et on me Ta fait passer devant le nez.

» — Ce n'est que ça, r'ofit-il toujours dans mon rêve, et tu te tracasses pour si peu de ckose ?

» — Mais repris-je, l'occasion est passée, et

il faut que j'en fasse mon deuil.

» — Imbécile, continua-t-il ton jours dans mon rêve, si tu ne Tas pas eue aujourd'hui, tu l'auras demain; si quelqu'un t'a manqué de parole, un autre sera plus juste. Est-ce que tu n'as pas le bonheur d'avoir en ce moment chez toi M. Delescluze, qu'on envoie à Gayenne parce qu'il est républicain, mais qui, pour la même raison, ne tardera pas à avoir le bras long? Eli bien ! va le trouver, conle-lui ton affaire; on dit que c'est un brave homme, et, aussi vrai que je suis ton ami, il te fera avoir la croix avant peu. — N'est-ce pas, monsieur Delesclnze, que c'est un drôle de rêve?... »

Je ne piîï4 m'empècher de sourire dans ma barbe à cette finasserie de geôlier, qui me donnait la mesure de la foi commune dans la durée du régime vainqueur. Je ne pus toute-

Md M PAftis k Cktmm

fois me dispenser de lui dire qu'il ferait bien de ne pas compter sur la protection que lui promettait son rèye, que la Révolntion, si elle airivait, pourrait avoir autre ohose à fàire

qu'à récompenser les services d'un ancien gendarme durant l'empire; que d'ailleurs les décorations ne survivraient pas au régime actuel; qu'enfin, et quoi q^*ii pût arriver, Tin^ fluence et la volonté me manqueraient ég'alement pour obtenir ou solliciter des faveurs.

— Ce que je yous en dis, riposta mon geôlier, c'est histoire de rire. Cependant, à Toccasion, monsieur Delescluze, je vous rappellerai mon rêve. — Et il partit, avec Tair d'un iiomme qui vient de faire une excellente affaire.

Je reviens à llle du Diable. La première autorité de rtle était, depuis quelques mois, un simple brigadier de gendarmerie, et c'est à lui que je fus remis par mon garde-ciûourme. La réception fut convenable, et Je pus voir dès ce moment que, de ce côté non plus, Je n'aurais pas à essuyer des désagréments. C'était un bomme encore jeune, et, à ce qu'il me semblait, valant mieux que son triste métier. Il me dit qu'il y avait trois appels par jour, le premier à cinq heures du matin, les deux autres à six heures et à huit heures du soir, et que, sauf Tobligation de passer la nuit au dortoir corn* mun, j étais libre dans l'Ile.

La liberté est assurément quelque chose, même dans une île qui n'a que 2^500 à 3,0CH>

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mètres de tont^ sur une largeur moyenne de 400 ; mais on ne peut pas passer douze heures

en état de vajî:abon(lage, et je me demandais avec une profonde inquiétude comment j'emploierais les loisirs q^e le gouvernement me faisait. Je voyais bien une espèce d'arche de Noé en bois, supportée par des poteaux pour la préserver de Thumidité, mais cet asile, qui pouvait à la rigueur sufâre pendant le temps consacré au sommeil, me paraissait assez peu favorable comme cabinet de travail et je cherchais en vain l'abri que rendait impérieusement nécessaire la température élevée de la Guyane. Les quelques bâtiments qui s'offraient à ma vue n'étaient évidemment pas destinés à Tusage des détenus.

C'était d'abord le corps de garde, où une demi-douzaine de soldats de niarine iouaient nonchalamment aux cartes ; puis le logement du brigadier et de son i^^endarme; plus loin, lu maison jadis occupée par le commandant et désormais vacante.

A part cela, Je n'apercevais que des rochers, étalant leurs écailles blanchissantes. Si le paysage me parut aussi sauvage qu'un désert, je ne fus guère rassuré en voyant passer au loin des hommes aux pieds nus, aux traits brûlés par le soleil, aux vêtements en lambeaux; c'étaient mes futurs compagnons. Si à ce moment une immense commisération

a^éleva dans mon cœur, Je mesurai tout aussi*

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tôt le sort qui m'était réeiervé, et je ne cacherai pas que j'en fus médiocrement satisfait.

Serai ] e donc ainsi dans quelque temps i me disaift-j^. Vaifihj^f n^oi aussi, dépouiller mes habitudes pour me plier aux nécessités de la vie sauvage ? Et j'étais là eu |)lein soleil, ne sachant oîi déposer mes malles, assez inquiet surtout de savoir si je pourrais déjeuner.

Enfin, un déporté qui survint par hasard m'offrit de partager sa case, et, guidé par lui, je me dirigeai vers Tintérieur de l'île. Je rencontrai sur mon chemin des cahanes capricieusement semées à droite et i gauche, toutes bâties de pierres et de boue, à peine couvertes de paille de maïs, ornéesMe trous qui, suivant la grandeur, figuraient la porte ou la fenêtre. C'étaient les résidences de Jour de mes com* pagnons, et près d'elles assurément les dernières masures de nos paysans auraient passé pour des palais. Arrivé au logis de mon hote, la vue de Tintérieur ne fit qu'ajouter à mes perplexités. Le mobilier se composait d'une table boiteuse et d'un escabeau, et, sauf la satisfaction que j'éprouvais d'échapper à Tardeur du soleil, je ne prévoyais pas que ce triste aménagement pût en offrir d'autre. Quoi qu'il en soit, j'étais trop familiarisé avec les ennuis et les privations pour m'effrayer de si peu; puis je savais par expérience que/s'il est prudent de ne jamais prendre an comptant les . apparences favorables, la situation la moins

séduisante comporte une somme de ressources qu'il sufût de savoir trouver. Fort* de cette réflexion philosophique, J'attendis patiemment la distribution des vivres, et je profitai de ce répit pour recueillir quelques renseij]:nements sur le personnel auquel je venais de in'adjoindre et sur les conditions du régime qne j'avais à subir.

Au moment de mon arrivée, les détenus de File du Diable étaient au nombre de 36, moi compris; ils se divisaient en plusieurs catégories : la première, en date comme par le nombre, se composait de citoyens lra|»pés au 2 décembre 1851; puis venaient des transportés de Juin 1848, que« sous un prétexte ou sous un autre, on avait transportés d'Afrique à la Guyane; enfin, les condamnés des ardoisières d'Angers, plus quelques condamnés pour sociétés secrètes, et l'infortuné Tibaldi, condamné judiciairement à la. déportation, le seul de nous toui^ pour lequel Famnistie du 16 août 1859 n*ait apporté que de nouvelles rigueurs l J'allais oublier deux noirs du Sénégal qui avaient été expatriés et transformés en prisonniers politiques, parce que leur séjour dans nos possessions de l'Afrique occidentale portait ombrage aux autorités.

Cette petite colonie, formée d'éléments passablement disparates, ne me semblait pas sentir aussi vivement que je le faisais les rij^eurs et les humiliations du régime auquel elle était

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^soumise. Mais je ne tardai pas à comprendre les motifs de cattô dilierence d'appréciâtioii. JUes horribles épreuves que mes compagnons avaient traversées précédemment les rendaient moins sensibles aux inconvénients devant lesquels s elTarouciiait ma susceptibilité de nouveau débarqué ; en songeant au passé, ils se trouvaient presque heureux du présent Naguère, obligés de travailler comme les forçats, ils jouissaient maintenant d'une liberté relative et disposaient de leurs temps à leur gré. Cette concession tardive, qui n'était en somme que Tabandon d*une monstrueuse violence et qui laisf^ciit subsister tontes les misères de la séquestration dans Texil au désert, cette concession, si chèrement achetée, avait en fuelque sorte réconcilié mes compagnons avec le détestable séjour de File du Diable.

Mais parce que le prisonnier politique souffre sans se plaindre, faut-il amnistier ses geôliers, qui, ne pouvant triompher de la résis* tance passive opposée à leurs fureurs, ont, de guerre lasse, du modilier un système aussi injusUâabie devant la loi que devant Thumanité I Sn vérité, ce serait faire la part trop belle aux serviteurs éternels de toutes les tyrannies, et ce n e^L pas à cette balance qu'il faut peser les actions qui aâectent la. dignité et la liberté dee citoyens. Ne Toublions pas, le dogme commode de l'obéissance passive ne détruit pas la resppu^abiUté individuelle, car

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la responsabilité individuelle est la condition indispensable de la moralité publique ; elle ne se rachète pas avec des accès d'humanité partiels, avec des caprices qui se rencontrent de loin avec la justice. Nul ne peut se faire le ministre de riniquité. Voilà le principe, et radoucissement d*une consigne barbare ne suffit point pour absoudre celui' qui n'a pas craint de l'accepter, et qui, par un retour en arrière, cherche moins à servir la justice qu'à ménager sa sécurité.

Nous vivons, qui ne le sait ? dans une époqiie oii réducation sociale est à refaire de fond en comble, où les plus déplorables préjugés dominent tous les esprits; mais, avant quelques années, on aura peine à comprendre comment la France a pu, depuis 1818, iouruir tant de. mouchards, de gedliers et de bourreaux !

Si le régime alimentaire des prisons politiques de France a toujours été insuffisant, que dire de celui de lile du Diable? Chaque jour, un canot apportait de Tîle Royale les provisions en nature, et la distribution s'en faisait par les détenus eux-mêmes, qui s'arrangeaient à leur gré pour les préparer.

La nourriture se composait d'une livre et demie de pain plus ou moins irréprochable ou de 450 grammes de biscuit en général avarié, parfois remplacé par du couac ou farine de manioc, de viande fraîche quelquefois, le plus souvent de bœuf ou de porc salé ou de baca-

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liaUf de haricots ou de riz, avec une petite

quantité d'iiuile et de graisse, et six centilitres de tafia.

Si maintenant J^ajoute que la viande fraîche était rarement mangeable, que le porc et le

bœuf salé ne Tétaient presque jamais, que le bacaliau, que les haricots défiaient les appétits les plus intrépides, que le riz était encombré de vers, on comprendra que cet abominable

ordinaire n'était autre chose qu'un empoisonnement permanent.

* Joignez à cela une série de corvées qui étaient la dernière expression du travail répu-

fçnant, et, délicatesse à part, on comprendra tout ce qu'avait d'épouvantable la vie à file du Diable.

A tour de rôle» il fallait aller recevoir au débarcadère les provisions^de la journée, les

porter à plus de cent pas de distance, couper la viande, faire et peser les parts de chaque plat» autant que possible composé de dix personnes comme dans la marine, et enfin se livrer à une foule d'exercices aussi fatigants que désagréables. J ajoute l'obligation de liisser sur un plan incliné, qui pouvait mesurer une centaine de mètres, deux tonnes d*eau et de les vider dans une citerne en fer.

En dehors de cette corvée générale, qui roulait sur tout le personnel, il y avait encore les corvées particulières, qui consistaient à répéter sur une proportion réduite le transport et

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la distribution (l(3s parts afféren tf^s à chiHjno plat. Quand je me trouvai en présence de ces nécessités, que je me vis réduit à faire mon jour et successiyement le métier de portefaix, (le boucher, de commissionnaire, que de plus j'eus la perspective inquiétante de manger la cuisine faite de mes propres main^, j'éprouvai un véritable découragement. La fatigue n'était pas ce qui m'épouvantait, la bonne volonté ne me faisait pas défaut, mais cela ne suffisait pas. Quand je me représentais eu face d'un quartier de bœuf ou de porc à diviser exacte^ ment et scientifiquement, de manière à ne pas m(>contenter mes compagnons, qui n'entendaient pas raillerie à cet endroit, je maudissais de bon cœur les habitudes de ma vie et

rinsuf âsance de mon éducation. Par bonheur,

un de mes camarades de plat voulut bien se charger de toutes mes corvées, en échange de ma portion quotidienne de taâa, et quand j'eus conclu cette affaire, qui, pour moi, avait une importance, je crus avoir fait un marché d'or. En effet, je venais de conquérir ma tranquillité. Restait bien ma cuisine, mais je serais seul à en souffrir; c'était donc peu de chose.

Toutefois, le premier jour où je reçus ma portion de victuailles, je me sentis bien embarrassé. Parfois, à Belle-Ile et à Corte, quand je me trouvais en veine* de gourmandise et d'imagination, il m*était arrivé de composer des ragoûts impossibles avec la ration de viande

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bouillie que nous recevions chaque matin.

Dans mes rares moments d'opulence, je m'étais même hasardé jusqu à fabriquer des semblants d'omelette que Tamour-propre .d'auteur m'engageait à trouver délectables; mais ma pratique culinaire n'allait pas plus loin, et qu'allais-je faire de cette macédoine de oornestibles que j'emportais tristement dans des feuilles de bananier? Je n'avais pas Fombre d'un ustensile de ménage, pas de fourneau ni rien qui put y suppléer; et par-dtssus le marché j'étais affligé de cette inaptitude naturelle qui accroît les difficultés en les faisant paraître insurmontables.

Le détenu (jui m'avait offert la moitié de sa case me yiat heureusement en aide sur ce point et me proposa de manger avec lui. Quoique sachant par expérience qu'en prison il faut soijîrneusement éviter les rapprochements trpp fréquents et surtout les rapprochements forcés. Je ne pouvais pas hésiter; il y allait pour moi de l'existence. Gomme Hamlet, et aussi sérieusement sans aucun doute, je pouvais dire : To be or noi to be^ lhat is tli^ ques^

Le plaisir d'être débarrassé d'une aussi

grave inquiétude ne me dispensa pas de mesui^er avec eïïvoi l'abîme de mon impuissance, en même temps que je concevais une vénération sans bornes pour la capacité de moa

ampliitryo/i.

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Cette case, qui me paraissait si peu hospitalière, prit, sous sa main intelligente, une forme

toute iiuiiveile. Dans run des angles, des [lierres convenablei rient étagëes faisaient oliice de foyer et bientôt quelques morceaux de bois y ^dégagèrent une flamme dont la fumée disparaissait tant bien que mal à travers les (issures ménagées dans le mur.

Bn, un mot, au bdut d'une demi-heure, je pris ma part d'un déjeuner qui n'était peutêtre pas de nature à flatterie palais d'un gourmet, mais qui suffisait largement à mes habitudes de sobriété, et je compris qu'à tout prendre on pouvait ne pas mourir de faim à File du Diable.

Mais combien de connaissances ne devaiton pas réunir et qui toutes dépassaient mes forces de cent coudées t Mon amphitryon n'était pas seulement familiarisé avec la science culinaire ; il entendait passablement la cultui cî et déployait à la pêche ainsi qu'à la chasse un talent 'de premier ordre. Quand nous voulions du poisson, quelques coups d'épervier lui procuraient notre dîner; il savait trouver des crabes et des langoustes, et il ne s'écoulait pas de semaine qu'il ne surprit des tortues de mer.

S'il s'abattait dans l'ilo un vol de tourterelles bleues ou de perroquets, il était bien rai e qu'il ne parvînt pas à en attraper au moins la moitié. Malheureusement, les armes à feu n'é-

m PAAIS A CAYBNNB

taient pas permises à l Ue du Diable; sans cela, il m'eût nourri de gibier à plumes et n'aurait jamais laissé manquer notre table de ces énormes lézards qui habitaient les rochers du rivage et qui fournissaient un manger exquis. Si maintenant j'ajoute qu'il récoltait les fruits et les légumes que comportait le sol» tels que patates, pois de sept ans, giraumonts, tomates» pastèques, bananes, bacoves, etc., qu'il avait un poulailler et un colombier, voire des lapins, on verra qu'il n'avait pas à envier Topulence de Robinson.

Voilà donc ce que peut Findustrie, me dîsais-je, et, avant d'arriver à force d'écoles à la moitié des talents que possédait mon compagnon, je mourrais d'épuisement, en vivant de pain sec, sans même pouvoir tirer parti des rations qui m'étaient allouées, sans pouvoir surtout y ajouter les importants suppléments que son travail intelligent lui procurait !

Gomme je prenais alors en pitié mes études passées qui, à 1 ile du Diable, me laissaient au-dessous et pour ain^i dire à la discrétion de toust Gomme j'enviais l iiabileté de ceux qui, habitués au travail des champs ou de Fatelier, savaient se conformer sans peine aux nécessités de la situation! Ils n'avaient pas em[)loyé de longues années à pâlir sur les livres, mais ils n'éprouvaient aucun embarras à se suffire à eux-mêmes, et cela valait bien mieux que mon mince bagage d'homme de lettres in pariilms.

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Et que pouvaîs-je faire pour échapper au rôle de parasite, pour ejupèciier l'association d'être léonine ? Je me chargeai des dépenses de la cantine, de sorte que Téquilibre fût au moins rétabli, ce qui n'était que justice. Mais si, par ce moyen, je parvenais à satisfaire det^ scrupules tout naturels. Je n'étais pas moins profondément humilié d'être obligé de payer en ar^^ent la rançon de mon incapacité, de ne pouvoir reconnaître en services équivalents les services que je recevais. Au demeurant, j'étais une bouche inutile, un frelon dans la ruclie industrieuse de File du Diable.

On sait que, dans un certain monde, les favoris de l'éducation ou de la fortune tiennent en souverain mépris quiconque se livre aux travaux manuels. Enivrés de la fausse civilisation qin les enveloppe, enorgueillis de leur importance dé hasard, ils oublient qu'ils sont, au fond, dans Ja dépendance absolue de ceux qu^ils exploitent et qu'ils outragent, et que bi un jour, un seul jour, le peuple arrêtait ses bras infatigables, c'en serait fait de leurs sa- Taorts loisirs et de leur facile opulence. Oui, je YOudrais les voir, ces contempteurs du travail, abandonnés à leurs propres forces, dans les savanes du Nouveau Monde ! Gomme ils pren- 'draient en pitié leur prétendue supériorité, comme ils expieraient leurs dédains, comme ils apprendraient à apprécier la sainteté du travail i

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Et nn'on ne m'accuse pas de faire ici litière ('.es <hoi(s de l'intelligence, de siihordonner le travail intellectuel au travail physique l Si les privilégiés 3ont reproctiables en n'accordant pas au labeur la place qui lui appartient, les travailleurs tombent dans une erreur non moins funeste quand ils traitent de fainéants ceux qui consacrent leur vie aux spéculations de l'esprit. J*ai voulu seulement dire (fue, dans l'ordre des nécessités de notre nature, le travail pliysique a la priorité, et qu'en dehors du milieu dans lequel il a vécu, Thom* me qui n'a pas été habitué à déployer son activité cor[)Oî^elle est bien petit devant les besoins qui l'assiègent.

Un temps viendra, j'en ai la ferme confiance, où l'éducation, cessant d'être un privilège pour utiliser toutes les aptitudes, sortira du cercle étroit des spécialités exclusives; alors, Touvrier des champs et de Tatelier verra mûrir pour lui les fruits de la science, pendant que riiomme de cabinet, habitué à chercher ^ d'utiles distractions dans le travail manuel, heureux de saiist'aire ainsi à sa double nature, ne sera jamais étranger aux conditions de la vie réelle.

Ceux de mes lecteurs qui n'ont jamais quitté les pays de haute civilisation s inquiéteront peu de mes doléances et ne manqueront pas de se dire que je n'étais pas si à plaindre, après tout, et qu'au besoin j'aurais pu me mettre en

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pension chez le Véry de Tendroit. Mais à cela il y avait deux ou trois petites difficultés également décisives et dont une seule aurait parfaitement sufti pour me défendre de recourir à ce moyen séduisant. D'abord, si les démocrates — .on leur en fait souvent un crime — ne sont pas en général cousus d'or, ils ont encore moins d argent en prison qu'en liberté, ce qui se conçoit aisément, puisque la plupart n'ont d*autre ressource que le travail, et que, si quelques-uns font exception, ils sont bientôt ramenés à la condition commune (1). Sans fortune personnelle, dépouillé en 1849 du journal où j'avais mis tout ce que j'avais, après quatre ans d*exil et cinq ans de prison, j'eusse été fort embarrassé, je le confesse, de me permettre des

(1) Je ne puis m'empêcher, à ce propos, de citer un

fait eiitro niilln, qui prouve ce que j'avanrn ; nn lioiiora])lo démocrate qui avait une «^Taride position industrielle dans un dopurtement, avant été expulsé après décembre, se Tit mettre en faillite pour un engagement qui n'était exigible que trois ans après, et notez que si dette il y avait, en dépit de l'axionnc : qui a ternKî ne doit'ri(Mi, la d(^tto était unique et uulleiiieiit commerciale, puisqu'elle avait pour cause ime soulte ai>rès rëpriement de succession. Mais la passion parlait et la faillite suivit son cours. Les propriétés du proscrit furent v<']m1!k»3 dans l(\s plus manvnises conuitions, c'est-à-dire, jteut-etre ;i yf» jiour 100 de leur valeur. Les frais de faillite attcigiiii eut le chifh^ monstrueux de 50,000 francs^ et cependant, la fameuse dette payée , le proscrit, je devrais dire lo failli, eut à toucher 'q^uelque chose comme {'i),Km francs. On voit que les démocrates ont de bonnes raisons pour ne pas être riches.

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dépenses de ce genre. D'ailleurs» Tadministration paternelle qui avait rédigé le règlement

intérieur des pénitenciers avait pris ses mesures pour prévenir de semblables prodigalités. Sur les fonds envoyés par sa famille, chaque détenu ne pouvait toucher que S francs par semaine, et, pour obtenir accidentellement une allocation supérieure, 5 francs par exemple, il fallait pétitionner et justifier de besoins imp '^rieux. Heurêusement ou malheureusement pour moi, je ne restai pas assez longtemps à rile du DiaLie pour jouir de l'économie rigoureuse avec laquelle Tadministration ménageait Targent des prisonniers, et les quelques pièces de 20 francs que j'avais en débarquant suffirent à défrayer mes besoins pendant mou séjour aux. îles du Salut.

D'autre part, ni Véry ni GheTet n'avaient encore, à ce moment,, établi de succursale aux îles du Salut, et la cantine se bornait à vencire de rail, de Toignon, des chandelles, du cal^, du thé, du tabac, du sucre, du yin et des allomette^ chimiques, tous objets utiles sans contredit, mais peu susceptibles de constituer un menu un peu présentable.

JTai parlé de vin, et tout aussitôt on pourra croire que les détenus de Tîle du Diable pouvaient se livrer à des orgies pantagruéliqnes. «Qu'on se rassure ! le règlement y avait mis bon ordre. Le dimanche, et le dimanche seulement, nous étions autorisés i acheter chacun 2& cen^

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tilitres de Tin^ et certes, à ce compte, nos agapes ne risquaient pas de dégénérer en débauches. Ainsi, rinfatigable sollicitude de i ailministratioîi s'étendait aux plus petits détails et ne négligeait rien pour nous mettre dans Timpossibilité de mal faire. On pourrait objecter qu'à la Guyane, la chalmir, combinée avec riiumidité, épuise proriii)i(jmeat les forces, maintient le corps en état de transpiration permanente, et que le vin est un cordial Indispensable aux Européens; mais raduniuslration n'a pas à s'occuper de la santé des détenus; pourvu qu'elle leur soit désagréable, elle croit avoir fait son devoir.

Le soir venu, un embarras nouveau se présenta pour moi. J'allais être réduit à couclier sur le parquet, parce que Faimable employé chargé du matériel n'avait pas songé à me délivrer les fournitures réglementaires. Une nuit de plus sur la planche, c'était peu de ciiose pour un homme qui, depuis sept mois et demi, n'avait pas couché dans un lit, et je songeais à m'accommoderdans raon caban, lorsque le brigadier mit à ma disposition le canapé qui se trouvait dans le logement du commandant. Or, un canapé, si foulés que Aisseht les coussins, était un précieux coucher auprès du lit administratif, si l'on peut donner < e nom au système rudimeataire et économique qui présidait au couchage des détenus et qui vaut bien la peine d'être décrit.

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