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goûtées en Europe, et, de plus, comme la vie active finissait forcément arec le jour, on ne pouvait penser à la réduire encore.
Ma journée se pa^^ait donc sans trop d>nûui. Je consacrais quelques heures à ceux, de mes compagnons qui sentaient le besoin d'utiliser leur temps d*exil pour ajouter quelques connaissances aux études incoin[)lètes de leur première enfance. Je relisais le petit nombre de livres que i*ayals emportés; j'écrivais un peu; je réfléchissais beaucoup, et, quand le soir arrivait, Je pouvais me dire que je n'avais pas entièrement per^u ma journée.
Le commandant supérieur que j'avais trouvé à mon arrivée et dont j*ai dit les bons procédés à mon endroit coin me envers mes compagfnons, avait quitté les îles du SaiuL. Comme avant et depuis, ce poste n'avait jamais été rempli par un chef de bataillon, il se disait aux tles qu'il n'y avai t été détaché momentanément que pour réprimer le désordre et les abus qui avaient élu domicile dans les pénitenciers. S'il en était ainsi, je ne crains pas d*affirmer que la mission du commandant a été infructueuse, quelijue zèle et quelque sévérité qu'il ait voulu mettre ù la remplir.
En effet, comme on le verra plus tard, le mal
n'clait pas de qiux qu'on peut ai'i'è!er ou guérir avec des mesures partielles; il élait dans le système tout entier, dans l'administration supérieure aussi bien que dans les directions par-
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tinuUàres; il remontait même proche en proche par une liUation toute lo;^i(]ue, jusqu'au gouvernement central^ et je laisse à penser si les plus légitimes rigueurs, appliquées à des friponneauxde troisième oude ({ualiicme o.'d^ pouvaient avoir un résultat sérieux. Pour nettoyer les écuries d'Augias^ Hercule y ât passer les eaux d*iin torrent, et ces moyens héroïques ne sont i^as de nii^t^ dcins un temps oii la maladresse seule est punissable.
Quoi qu'il en soit, les améliorations introduites depuis mon arrivée dans la discipline de l'île du Diable survécurent au dé])art du commandant Plane, et le capitaine Danos, qui le remplaça, n'osa pas les retirer, quelqu'envié qu'il en eût d'ailleurs.
C'est à ce moment que se présenta pour moi une des épreuves les plus désagréables que m'ait apportées la transportation.
Le départ du courrier mensuel approchait et je voulais en profiter pour rassurer ma famille et la réconcilier autant que possible avec la situation qui m'était faite. Mes lettres finies, je les couvris d'une seule enveloppe à l'adresse de ma mère, et je déposai le tout non cacheté flans la boîte. Quo!![ue cinq ou six années de prison eussent dû me familiariser avec cette humiliante obligation, je n'ai jamais pu m'y soumettre sans éprouver chaque fois une profonde inditrnation. i^aissér parler son cœur pour ceux, qu'on aime, et savuii* que l'exprès-
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sion de sentiments destinés à Ta nie syinpatliique et discrète de la famille, va passer sous les yeux d'argousins et de geôliers, pour servir de texte à leurs habitudes d'espionnage ou à leurs ijErnobles railleries, n'est-ce pas une des plus douloureuses nécessités qu entraîne la prison? Eli bien, à rîie du Diable, Tadministration avait trouvé le moyen d'ajouter de nouveaux désagréments au ]'euime suivi partout ailleurs.
Mes lettres me lureat renvoyées par l'intermédiaire d'un- garde-chiourme, parce que je ne m'étais pas conformé à je ne sais quel article d'un règlement qui m'était parfaitement inconnu. Pour pouvoir correspondre avec sa famille, il fallait: P ne pas se servir d'enveloppe; 2f^ écrire à tiers de marge; 3^ écrire en vedette son nom, en y ajoutant la qualité de Iransperfe' et les numéros de la catégorie et de la section à laquelle on appartenait.
£n présence de ces exigences aussi odieuses quexidicules, dont le seul but pouvait être de tourmenter et de Lhisser un prisonnier, ma première pensée fut de renoncer à écrire. Pouvais-je accepter cette situation déshonorante, aller au-devant de la dégradation que l'administration se plaisait à in'infliger, me faire en quelque sorte son complice, en me parant de mes propres mains d'une qualification qui me faisait marcher l'égal des galériens, au numéro près?
Certes il y avait de quoi troubler Thomme le
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plus préparé au calme et à la patience; cependant la réflexion me rappela bientôt à d'autres idées. Je n'avais pas le droit d'immoler à mou amottr-propre, si légitime qu'il fût, la tranquilnté, peut-être la vie de ma famille. La priver de mes nouvelles, c'était lui enlever sa consolation suprême, justifier ses inquiétudes et ses craintes; c'était l'autoriser à croire que j'avais succombé au climat ou au régime de Fîle du Diable; c'était en un mot rouvrir pour elle les portes du désespoir. Devais-je hésiter entre le devoir et ma susceptibilité? J'écrivis.
Jamais je n'avais fait, — je puis le dire — de sacrifice aussi pénible aux saintes affections de la familie, et le ton de la lettre que j écrivis précipitamment pour ne pas manquer le courrier se ressentait beaucoup plus que je] ne l'aurais • voulu du tumulte de mes pensées.
Heureuseuien L, elle voyagea à petites journées, s'arrêtant de policeen police, si bien que, lorsqu'elle parvint à sa destination après trois* mois, par l'intermédiaire du ministre de Tintérieur, elle avait été précédée de la nouvelle de ma translation à Gayenne.
DE mis A CATvnrs
St5/
... ■''ili
Encore le coromandant Plane. — Départ de l'ile da Diable. — , Pamge àVttf Mnt-Josepb. — l^itMft^ ; onxa morts
trente-six en vîngt-îintt Jenrs. — la goélette à voiles V llr-(T A ir . ~~ Le pontoale Gardien. — Arrivée à CayeQa«.y — Franoopie et spn l^ospitalité.^ i|a à Gju
Lorsque j'écrivais, il y a sept ans, le chapili^î^' qui précède, je r^grett^^is atuèreme^^ d«| voir laisser parler ma reoaQX|ai|t|»fM^c<9 ie commandant Plane, de ne pas dire haut cc)iiil)Len ce loyal et excellent homme s'était mpii^tré pour moi ^ymp§thiqu^ ^^^^^jj^g. nel. A ce moment, il était encore m P^^lIltpK .quelque mesure que j'eusse gardée, Texpres^S^ sion de mes sentiments eût été poni^ îiti un brevet de disgrâce. Iléiasl je regrette pliffe||nèrement aujourd'^iui de ret^ouY^lcr to^^«]^ji^ berté de parole. Dégoûté plutôt que fati< rétat militaire, le coiiiuiaiidaiil Plane n'avait pas attendu, pour prendre sa retraite, que Tàge lui en imposât la nécessité. U avait saisir son indépendance ; il voulaitne pluà»R)ir à compter avec les tracasiseries et l^s (Icboii'L'^ d'une situation qui ne laisse à la dign^té^^
homme d'honneur que de trop rares satisfactions. A son retour de Cayenne, il passa par Paris, fit sa première visite l'iit pour l'ancien prosci it qu'il avait si bien accueilli aux îles du Salut en 1858. G*est alors seulement que je pus apprécier sa valeur morale et son patriotisme éclairé. Entré simple soMat au 8^ régiment, d'infanterie de marine, pai'ce que la conscription rayait frappé, il avait gagné tous ses grades sans rien devoir à la faveur.
Aimé de ses subordonnés, respecté par ses collègues, il était le modèle du soldat-citoyen. Républicain convaincu, il ne faisait pas mystère de ses opinions et savait les faire respecter de ses chefs. Jamais il ne courl)a sa di,crnité devant les jésuites, aujourd'hui seuls dispensateurs de ravancement dans la marine et dans les colonies, et jamais les pachas qui représentaient à Cayenne Tautorité métropolitaine ne le comj)lèrent parmi leurs complaisants. Il fallait l'entendre lorsqu'enfin délivré de Tuniforme, n'ayant plus ni à recevoir d'ordres, ni à en donner, il aspirait l'air de la liberté. Gomme il (léploi'ait la nécessité qui l'avait si longtemps enciiainé à une profession à laquelle il avait dû sacrifier ce qu'il considérait comme le premier devoir qui s'impose au citoyen! Comme il se promettait de racholer tant d'années perdues ot (le consaci'er son épée à la cause du droiti Malheureusement, il souffrait déjà de la maladie qui devait bientôt l'emporter et que lui
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avaient inoculée yingt ans de séjour aux Antilles el a ia CSruyane. Je le revis un an a})rès, lorsque déjà la douleur avait brisé son corps sans ébranler son énergie. Il ne croyait plus à la vie* et, 8*il s'y rattachait encore à force de volonté, c'était pour veiller sur son fils, qu'il devait bientôt laisser orphelin, et que sa mort menaçait de livrer à des iniluences qu'il regardait comme dangereuses pour son éducation; c*était aussi dans Fespoir d'assister au réveil de la liberté en France et de combattre pour son triompiie. Le temps lui manqua pour accomplir ce double devoir. En me quittant l)our reprendre le chemin de ses montagnes, il ne se faisait pas d'illusion, et, quelques mois après, j'appris (ju'il avait succombé. J'en fus profondément affligé, car on ne saurait trop honorer ceux qui, engagés au début de la vie dans une [iroiession où se perd trop souvent le sentiment du vrai et du bien, savent réagir contre ce milieu contagieux et conservent dans leur intégrité la pureté native du cœur et la droiture de l'esprit.
Je ne lardai pas, grâce au commandant Plane, — Je l'ai su plus tard, — à quitter l'île du Diable, et j'appréciai d'autant plus ce changement de position que rien ne semblait me le présager. Je savais bien que bon nombre de détenus politiques résidaient à Gayenne; j'en voyais autour de moi qui, après avoir vécu plus ou moins de temps hors de l'île du Diabl^,
y étaient revenus volontairement, pour une raison ou pour une autre. Mais les uns ou les autres avaieni trouve à se faire réclamer ou cautionner, et moi je ne connaissais personne qui pût me rendre ce service, que j'étais, d'ailleurs, peu disposé à solliciter. Puis, que ferais-je à Gayennel N'ayant pas plus de fortune que de métier, comment y vivrais-je, en attendant qu'un jour [)iit se faire pour mon acti-
ité? J'entendais bien dire que plusieurs politiques avaient trouvé de l'occupation dans les
ureaux de l'administration coloniale. Mais les raisons les plus puissantes à mes yeux me défendaient d'accepter une semblable position.
Républicain, je ne pouvais pactiser de près ni de loin avecles hommes de décembre, devenir à n'importe quel titre, à n'importe quel degré, agent du gouvernement métropolitain. Proscrit, je ne pouvais iéciier la main qui m'avait frappé, émarger au budget de l'empire. Tout m*était donc fermé, et, bien convaincu qu'une révolution seule pou irait me tirer de Tîle du. Diable, j'organisais très-sérieusement dans ma tête une série de travaux^ suffisants pour me tenir en haleine et me protéger contre le découragement de l'ennui, jusqu'à ce qu'il plût à la France de me rouvrir ses portes.
C'était le jeudi 11 novembre 1858 : le canon venait d'annoncer Theure du lever, et j'attendais le jour pour quitter mon grabat, lorsque je Yis entrer dans ma case deux de mes com^