PRÉFACE
Ce livre a été écrit en 186Ô, à mon retour de Cayenne , alors que mes souvenirs n'avaient rien perdu de leur Iraiclieur.
Diverses circonstances m'ont empêché de le publier plus tôt et je suis.loin de le regretter. Il n'est pas toujours aisé de mesurer ses appréciations quand il s'agit de raconter les violences dont on a supporté sapart, et, pour rassurer ma conscience, j'avais besoin que le temps, tout en fermant mes blessures, me rendît toute ma liberté d'esprit.
A cinq années de distance, j'ai pu réviser, dans le calme d'un entier désintéressement, les impressions que j'avais rapportées de la Guyane, et, je le dis avec satisfaction, je
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n*ai rien trouvé à reprendre dans les
jugements que j'avais portés du premier jet
sur les hommes et sur les choses.
Je sais maintenant apiê le ressentiment n'a pas entraîné ma pensée au delà de la rigoureuse impartialité dans laquelle j'avais pris à tâche de la reniermer: si j ai payé ma dette à l'erreur, j'ai du moins la certitude de ne pas m*ètre trompé volontairement et de m'ètre soigneusement écarté des représailles inutiles.
Rien n'est plus t'astidieux que de parier dé soi, et si le récit de mon odyssée n'avait d'autre hut que de mettre en relief les quelcpies épreuves que j'ai subies, le silence eût été ma loi. Mais il y a des enseignements de plus d'une sorte dans l'histoire de ma transportation; j'avais surtout un devoir à remplirenvers ceuxqui m'avaientdevancé dans ce lointain exil, et dont les longues souffrances n'ont passé que trop inaperçues.
Beaucoup sont morts loin de la patrie, et parmi ceux qui ont revu le sol natal, combien en est-il qui n'ont retrpuvé que
des douleurs nouvelles ! Famille éteinte ou dispersée, position perdue, sauté ruinée, Yoilà ce qui les attendait après un martyre do huit années !
Etx hiea ! il m a semblé qu'il convenait do déchirer le voile qui cache encore ces tristes pages de notre histoire contemporaine, qu'alors que tant d'esprits se laissaient glisser sur ^ia pente facile de l'oubli et de l'égoïsme, il était bon de rappeler quel sort a été fait à des hommes qu'aucun jugenient n*avait frappés, et qui, d'où qu'ils vinssent d'ailleux s, u étaient coupables qua d'*avoir obéi au sentiment le plus élevé du r ; . droit
Puissent-ils trouver quelque consolation au récit de leurs rudes traverses, si incomplet qu'il soit; puissent^ils surtout se rappeler quils n'ont pas souffert en vain pour la sainte ci|jpQ de la démocratie^ et que» si aujourd'hui ^indifférence publique leur crée en quelque spr te un ^nouvel exil au sein même de la patrie, le jour n'est pas éloigné ou justice leur sera rendue !
US PAUS A CàYBIflfK
^ Veau le dernier sur cette terre qui, depuis 1851, a dévoré tant de désespoirs, je n'y ai pas reacoatré les abominables traitements a^uxquels ont été si longtemps soumis ceux qui m'y avaient précédé. Le temps a*était plus des luttes sauvages, des provocations à outrance qui avaieat sigaalé la première époque de la transportation. A défaut de pudeur, la lassitude avait fini par eacbaiaer le zèle des serviteurs du pouvoir métropolitain. D'un autre coté, ma bonne fortune mit sur mon chemin assez de sympathies inattendues pour me l'aire oublier les misérables tracasseries d'une ré*jrlemeutation qui s'efforçait d'être ipjurieuse pour se venger de ne plus être aussi rigoureuse qu'auparavant.
La vie s'est donc présentée pour moi, à
Cayenne , dans de meilleures conditions qu'il ne m'était permis de Teitpérer, alors que, mêlé aux forçats dans les cachots du fort Lamalgue, je cherchais à lire dans Tavenir qui m'était réservé. Cette Ibis encore, j'ai vu que Thomme qui ne s'abandonne pas
HB FABIS A CATBNHB
est toujours maître de son sort, et que, dans la situation la plus désespérée en apparence,
il n'est jamais entièroment mailieoreux s'il peut faâte un peu de bien.
' Ces consolations ne m'ont pas été refusées» et les souvenirs amers, bagage babi- Litiiel dos consciences troublées, n'ont \k\^ accompagné mon retour, quand Tammstio générale et sans conditions du 10 août 1839 me rouvrit les portes de la France.
Depuis, les années se sont écoulées tristes, déCiOiorées, dans une doulouimse inaction, > au milieu d'une société cpii a perdu sa voio et qni s'acbarne à la cbercber où elle ne saurait être, comme si, pour répai'er ses l'autes« il sutlisait de les nier.
Spectateur attentif de ces efforts insensés,
de cette obstination coupable , Fanciou transporté de Cayenne n'a rien perdu de la sérénité ^diB iba 4 pô^sôc m de sa couHauco inébranlable dan* l'avenir. Il sait troj) que le vieux iaunda est condamné, depuis le
milieu delaloudre et des éclairs, et, patient, il attend le triomphe de la vérité.
jour où lë
nojiyeaa a été proclamé au
IB
Peut-être ne lui 8era-t<41 pn donné
d'assister à ce beau jour; mais qu'iinporte?
Quand tant de générations se sont éteintes avant nous dans la misère et la servitude, sans même entrevoit l'espérance, la plainte est-elle permise à ceux de ïiouS qui tom- .
bent avant l'heure! L'honneur d^àvoir combattu et souffert pour la démocratie est leur meilleure récompense. Ils peuvent s'endormir en paix. D'autres récolteront ce qu'ils . ont semé.
Et maintenant, un sincère remercîment aux mains fraternelles qui se sont tendues * vers le proscrit; sa reconnaissance ne le quittera que dans la tombe.
Paris, âO novembre 1864.