CHAPITRE PREMIER
Maison centrale de Belle-Ile. — Personnel. — ta rie de prl&eii — n fftgt oéder ia pUce aux foryaU. — Oépart
ptu la fim^.
Je ne suJb pas né avec la passion des voyages, et, s'il m'avait été donné d'arranger ma vie au gré de mes^ désirs^ je l'eusse passée tout entière au milieu de ceux que faimais et qui m'aimaient. Les événements en ont autren^ent décidé, et, à diverses reprises, avant comme après 1848, j'ai appris combieu était dur à monter Tescalier de l'étranger* Aussi, quaud, ca 1853, renonçant à la sécurité de l'exil, je quittai l'Angleterre pour venir à Paris en coutrebande, j'oubliai les périls qui menaçaientxM liberté, les surprises qui attendent * l'hoinnie en Lutte au:^ recherches des polices;
l'ataia^ans mon pa^s, | étais en France. £;t,
M FABI6 ▲
lorsque, deux mois plus tard, vendu par un de ces misérables qui mangent le pain de la trahison, je me vis claquemuré dans un cabanon de Mazas, si je déplorai la chute de mes f^spérances, je ne regrettai pas la sèche et Ix'oide hospitalité de l'Angleterre. Que de lois me suia-jâ P^is ^ bénir le soleil dont les reflets venaient se briser sur les murs dénudés de ma cellule, car c'était le soleil qui avait éclairé les fronts radieux de nos pères aux jours sacrés de notre histoire l Au bri^t lointain dont le vent m'apportait les échos assourdis par lès riuiies de la Bastille, je reconnaissais le souffle puissant de la grande ville révolutionnaire qui, quoi qu*il en semble, mûrit aujourd'hui dans le silence de nouveaux et plus éclatants miracles.
Cependant, j'avais été condamné, et j'étais à peine remis d*une longue et dangereuse maladie, qu'il me fallut quitter Paris pour commencer cette série d'étapes qui devait, de prison ea prison, de bagne en bagne, me conduire à Cayenne. C'est à la maison centrale de Belle-Ile que je fis ma première station, car c'était ià que, depuis l'évacuation de Douilens, s'entassaient les vaincus de la République.
Belle-lie est un rocher de quelques lieues de tour, jeté comme un gigantesque brise-iames en avant des côtes de Bretagne, pour recevoir sur SQS flancs de granit le premiei' chuo ile3
vagues qu'y porte TAtlanlique. A part quelques plis dessinés par les dépressions capricieuses d'une formation tourmentée, le sol y est exposé à tous les vents, et ceux d'ouest y régnent avec tant de violence, que les arbres ne croissent que sous la protection d'abris naturels ou artificiels, et qu'une fois arrivés à cette hauteur, ils s'étendent horizontalement en s'inclinaut invariablement vers la côte française, comme pour lui rendre hommage.
La température y est généralement humide et douce, et, même dans la saison la plus mauvaise, il n'est pas de jour oîi, pendant quelques heures, des éclaircies ne viennent calmer les vents et interrompre la pluie. Le froid s'y fait peu sentir, et, pendant les deux hivers quej'y ai passés, et dont les journaux signalaient les rigueurs sur le continent, c'est à peine si deux ou trois fois l'eau exposée à l'air de la nuit s'y recouvrit. d'une légère couche de glace.
La prison est située le long du rivage, sur un plateau élevé, qui domine la ville du Palais et fait face à la presqu'île de Quiberon. Elle se compose de cinq bâtiments en carré long, dont l'architecture rectiligne porte le cachet des constructions du génie militaire. On dirait autant de bataillons alignés pour un défilé, et, pour compléter la ressemblance, des platesformes, assises en dehors et au-dessus des murs d'enceinte, plongeaient les gueules béantes de cinq à six lûèces de canon desti-
néê& à enfitor les mes de la prison en cas de
rébellion.
lia construction en est toute récente; c'est. Je crois, le seal momuiientque doive la Fiance an rèffne néfaste de M. CSavaignac. Misérable
i iist ruine ut partis contre-révolntionnaii es, le frère de notre Godefroy ne pouvait laisser un spfDiliole plas signiflcatil de sa diolatare. Nouveau Sylla, il a«ra, lè premiep en France, mérité de croiser dans ses armes Tépée sanglante qui s'abaisse sur des prisonniers et des blessée avec la clef du geôlier et les t^lettes
du proscripteiir.
C'est là que, par :ses ordres, après juin 1S48, turent dirigés les citoyens qui n'avaient pu tromer place sur les pontons et qu'il désespérait de faire condamner par les conseils de guerre, comme s*il avait eiià craindre l'impartialité ou la mansuétndede ses carporanx. Si le dernier des criminels, Thomme le plus notei*rement coupable, le plus indi<^ne d'excuse, était frappé sans jugement, condamné sansêti^eentendtt, jugé sur des notes de police on des dé* nonciations anonymes, il n'y aur^t qu'une voix pour invoquer les principes élémentaires de toute justice. Cependant, tout cela s'est fait, en 1848, non pas pour nn individu, maie pour des milliers d'hommes; cela s'est fait par des hommes qui se disaient républicains, mais qui vohxlsdcait avant tout le pouvoir.
Je në sti» mèmé st^ lors^tue plusr titfd lia ont
De PARIS A CAYEN>E 23
VU, en 1861, tourner contre eux les armes qu'ils avaient forgées eux-mêmes, un remords tardif est venu éveiller leur conscience.
A Belle-Ile, la vie était ce qu'elle est dans toutes les prisons, semée d'ennuis et empreinte d'une désespérante monotonie, que ne venaient pas intem)mpre les visites du dehors. D'année en année, de mois en mois, nous voyions se resserrer le cercle de fer qui nous entourait, disparaître, sous un prétexte ou sous un autre, les quelques facilités qu'on n'avait pas songé d'abord à nous disputer, et, chaque jour aussi, les luttes qui s'engagent forcément de prisonniers à geôlier prenaient un caractère plus tranché d'amertume et d'injustice. Si quelques prisonniers se respectaient assez pour décourager les taquineries de l'administration et les incessantes provocations des agents inférieurs, ils n'en subissaient pas moins le contre-coup des querelles auxquelles ils étaient étrangers, et ils étaient obligés de renouveler incessamment leur provision de dédain, seule arme qui reste à la dignité contre la force brutale.
L'histoire de la détention de Belle-Ile serait douloureuse à plus d'un titre, et je ne l'aborderai pas; chacun comprendra les motifs de ma réserve. Tout ce que je puis dire, c'est que de ce mélange d'hommes venus de tous les champs de bataille de la politique, représentant tous les désastres et toutes les nuancer de l'opinion,
M PAAI8 A CAYBNUE
mais surtout de Topinion démocratiquet appartenant aux classes les plus diverses de la société, et tous ayant de miellés blessures à panser^ en dépit des défaillances passées ou présentes, il se dégageait un sentiment élevé de la Révolution. Les nobles cœurs, les Intellijrences d'élite n'étaient pas rares à Belle-Ile, et l)eaucoup de nos ( aniai'ades qui n'y avaient apporté que des aptitudes qui s'ignoraient, en sortirent avec un faisceau d^ connaissances et d'études que pourrait envier à bon droit plus d'un liommedu monde. Pour ma part, je m'honorerai toujours des amitiés que j*y ai contractées dans la sainte fraternité du malheur.
Depuis le convoi qui m'amena, moi dixième, en juin 1855, les prisonniers politiques» cessèrent d*ètre dirigés sur Belle-Ile et furent partagés dans les maisons centrales réservées aux délits communs. En faut-il plus pour montrer à quel point le gouvernement est passionné pour r^lité, ennemi du privilège? Le personnel de Belle-Ile allait donc nécessairement toujours en diminuant, à mesure que les peines expiraient ou que des grâces venaient les abréger.
Avant 1848, le mot (le «^râce ne figurait pas dans le vocabulaire de la politique militante. Fidèle à sa loi, le vaincu restait inébranlable devant ses juges, dans la prison, au pied de réchafaud, même sur Téchafaud; il soudrait ou mourait sans forfanterie comme sans fai-
DE PARIS A CAYEI«lfB
blesse. Depuis 1848, ie cercle des victimes s*est immensément élargi; mais parmi tous les nouyeaux soldats de la démocratie, beaucoup
n'étaient pas suffisamment prépares aux nécessités de la lutte. Tel qui pouvait liardiment jouer sa vie le fusil au poing se trouvait sans force contre les épreuves prolongées de la séquestration isolée ou commune. Tel autre aurait accepté ie sacrifice, si ce sacriiice eût eu quelque retentissement, si, comme autrefois, la presse eût offert un écho à ses plaintes ou à ses espérances. Tel autre, enfin, pensait à sa femme, à ses enfants, que son absence livrait aux angoisses et aux tentations de la misère. Il y avait de malheureux paysans qui rejorrettaient la vie en plein champ et se mouraient de nostalgie. Je ne me sens pas le courage de condamner ceux qui, républicains par hasard, après avoir dépensé la force que la nature ou réducation leur avait départie, ont manqué au drapeau. Mais quant à ceux qui sortaient de la foule, ne intrce que par leurs prétentions, qui avaient eu l'insigne honneur de parler au peupie, d'obtenir ses suflrages ou de commander . en son nom, qui, en un mot, avaient charge d'âmes et qui ont acheté la liberté au prix d*une faiblesse, je les renvoie à leur conscience.
Six cents prisoiiniers environ s'étaient succédé à Belle-Ile, et nous étions moins de quatre-vingts lorsqu*en 1857 le pouvoir eut Fheureuse el pliilanthropique pensée de consacrer
IHK PAEiS A CAYENNE
e« local à MM. les forçats sexagénaires. Lds premièim ttouvelles qui s'en répandirent lurent anssitét démentiee par les fenillee of flclel-
les; mais cette tactique avait été trop souvent employée pour iaire illusion. Aussi, malgré les tranciMntes dén^ationa dn Ifemltury cliaciin de nous s'attacha dèn lors à préparer sa famille à un changement qui ne s'annonrnit pas sens de Men la^rahles auspices. Bientôt notre destination eema d^ètre an myst^. Le directeur de Belle-Ile partait pour l'île de Corse, afin de prë:sider à l'appropriation de l'ancien hôpitai militaire de Gorte qui devait nous reoeiroir. Cette nonveHefut généralement liien aœmeîlUe par le personel de Belle-Ile, en ùè\nl des sombres renseignements que la presse donnait sur la salubrité de i'ile de Gorse. On se passe pas des années entre des murs jaunis d*nne oitadelle sans désirer un déplacement.
Quoique le séjour de Belle-Ile n'ait rien de malsain, grâce au voMna^ de la mer, cette at* mospk^ de bronlHard ne laîssttît pmi qae d'affaiblir les constitutions les plus robustes. Pendant quelques mois, ce projet de départ, le soin des préparatifs iMtàrentà Tordre du joixr dans la colonie. KewtAt on apprit que- tout le monde n'irait pas en Corse. Un nouveau champ s'ouvrit alors aux àypothèses : où seraient dirigés ceux qui ne seraient pais envogrAi en CSor^t^Bnin qm choisirait-on pour cette dernière destination ? L'incertitude se prolongea
DE PARIS A CAYRNNË . 97
jusqu'à la veille du (léi)art, et Ton sut seulement alors que trente-trois détenus — j'en faisais partie — devaient s embarquer le lendemain pour la Corse. Grand fut le mécompte de ceux qui ne se virent pas compris dans la liste. Ils sentaient que leur séjour à Belle-Ile ne pouvait être de longue durée et se voyaient déjà soumis, dans quelque prison centrale, aux aménités du régime inventé pour les voleurs et les faussaires. Leurs pressentiments ne furent que trop justifiés, car, six semaines plus tard, ils partaient pour le mont Saint-Michel, oii les attendait tout ce qu'ils avaient redouté.
Les caprices du hasard ou de la fantaisie avaient présidé au choix des catégories. La raison voulait que les fortes peines, surtout les déportations, fussent désignées pour la Corse, et que ceux dont la libération était prochaine demeurassent en France. Il n'en fut rien. Plus de la moitié des condamnés à la déportation fut réservée pour le mont Saint-Michel, et moi, qui n'avais plus à subir que trois mois de prison, je partais pour la Corse, ainsi que d'autres condamnés à temps. .. . , . ,
Je n'ai jamais quitté sans une sorte de regret les lieux oii j'ai souffert, où j'ai laissé une portion de ma vie si tourmentée. Aussi, étais-je loin de m'associer à l'espèce d'enthousiasme qui surexcitait mes camarades au jnoment de l'embarquement. Ce n'était pas la liberté qui nous attendait au sortir de Belle-Ile, mais une
1» PABI8 A CAYEITNB
prison nouvelle, avec les inconvénients généraux (^u elle comporte et Finconnu par-deîssus le marché. Allions-nous rentrer dans la promis cuité à laquelle quelques-uns de nous du moins poin aient écliajipei' à Belle-Ile? ou bien Tisolement cellulaire nous réservait-il ses tristesses énervantes? Nul ne le savait et toùt était à craindre. De là des préoccupations qui ajoutaient à l'irritation dont ne peuvent se défendre les esprits les plus calmes et les plus énergiques, en face des précautions blessantes q;ui accompagnent un transfèrement. J*àyais mes habitudes à Belle-Ile. J'étais parverfu à plier mou corps et mon esprit au nid que je m'y étais fait, pour en sentir le moins possible les aspérités et rétroitesse. Là, je n'avais plus à compter avec les froissements douloureux qu'entraîne la promiscuité; j'avais ma cellule pour moi seul, et je pouvais disposer du temps à mon gré. J'en étais arrivé à me créer uuct situation presque supportable, et cette étude ingrate, il allait me falloir la recommencer ailleurs, ou bien rester campé, sanstravail réglé, par conséquent sans loisirs véritabies, jusqu'au 8 mars 1858, terme légal de mon emprisonnement.
D'un autre côté, parmi ceux dont j'allais me séparer peut-être 7pour toujours, je comptais quelques amis dont la société m'avait offert de précieuses consolations. El comment remplacer ces amitiés perdues? Gomme toutes les joies, ramitié ne sourit guère aux cheveux qui blau-