‹ De Paris à Cayenne journal d'un transportéChapitre 4 sur 24 · DG PARIS A CAYENNE · texte numérisé non relu

DG PARIS A CAYENNE

chissent, aux cœurs trop longuement éprouvés, et savais-je si ces liens que l'arbitraire administratif brisait comme à plaisir, je pourrais les renouer jamais?

Knfln, si les chemins de fer ont pour ainsi dire supprimé les distances à l'intérieur de la France, notre transport en Corse nous enlevait le bénéfice des communications régulières et fréquentes, nos correspondances devant désormais subir les risques de mer.

Or, pour le prisonnier qui n*a que ce moyen de se rattacher à la vie extérieure, qui, séparé de tous ceux qui lui sont chers, ne vit que do leurs souvenirs, c'est beaucoup que le retard et l'incertitude de la poste. Hélas! quelques mois plus tard, je devais sentir bien plus vivement les chagrins de l'éloignement; il me faudrait trois mois pour échanger avec les miens des adieux et des encouragements I

DB tAKU A CATSIINB

SBWrqaenent. Là èomtte le Tàngèr, — ^AVerléé* ^

^ La rade de Cadîx Évasion de Lig&OD. — Olbrâltar. — te commandant «t l'état-major do 7'an0é;r. — Arrivés à

Il était èxivilt)n quatre heures du sôîr (}ustild

nous montions f'ur le pont de la Corvette le langer. Le ciel était chargé d'épais nuâges, la iner boulèuse et frémissànte encore de Ik telnpètè de la veille, et, dans cette saîsott; — nonas étions au 1** décembre 1857, il était permis de craindre <iue le mauvais temps nous accompagnât jtsque dans la rade d*Ajaccio. Un hasard inespéré ch an ire a ces tristes prévisions. La rude mer de Bretagne qui, vingt-quatre « heures auparavant, avait forcé le Tanger de se réfugier à Lorient, se fit hospitalière pour nous recevoir. Le golfe de Gascogne lui-même, si peu disciplinable, adoucit ses fureurs, et, après une pàisible traversée de quelques jours, nous jetions Tancre dans la baie de Cadix, par le plus beau temps du monde.

On sait tout ce qu'a d'enchanteur la haie de Cadix, et je ne veux pas aller sur les brisées des feuilletoniste» en renom qui ont le mono

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pôle des descriptions pittoresques ; cependant je ne tairai pas les agréables sensations que nous procura ce magnifique panorama.

Quelques jours auparavant, nos poitrines aspiraient avec peine la pesante atmosphère des côtes de Bretagne, fouettées à chaque instant par les vents tempétueux de TOccident; notre seule ressource consistait à promener nos regards attristés d'un ciel chargé de pluie et de brouillards à une mer livide et tourmentée. Et voilà que l'hiver s'est changé en printemps! Le soleil éclatant dans un ciel sans nuages verse sur nos têtes une douce chaleur. La mer calme et tranquille semble ne soulever ses flots d'azur que pour en faire admirer la transparence; et, en face, couchée sur le rivage comme une orgueilleuse sultane qui laisserait traîner ses pieds de marbre sur le sable doré, Cadix, la perle de l'Océan, déroule en croissant les lignes onduleuses de ses constructions éblouissantes de blancheur.

C'était fête à Cadix : les innombrables cloches des églises et des couvents mêlaient leurs carillons aux détonations de l'çirtillerie des forts pour annoncer je ne sais quel événement survenu dans l'intéressante famille de la chaste Isabelle, et cette circonstance, à notre grande satisfaction, obligea le Tanger de prolonger son séjour dans les eaux de Cadix.

Un seul de nous put répondre à l'appel muet que semblait nous adresser la ville espagnole.

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CTétait un Jeune Méridional, condamne pour

avoir défendu la République en décembre 1851 , Habile et intrépide na|>:eur, il avait, quelques

mois plus tôt, exécuté un coup d'audace qui ne doit pas être oublié par les marins de Belle- Ile. Par unu uuit sans étoiles et sans lune, il avait escaladé leâ murs éiavés de la prison, trompant la vigilance des nombreuses sentinelles échelonnées alentour, puis se Jetant à la mer, il nagea droit à un navire ancré à plus d'une demi-lieue du port, et qull croyait amé ricain. En plein jour, quand la mer est belle, certes c'est un jeu pour iiii nageur que de franchir cette distance ; mais dans une nuit obscure, au milieu des courants qui se croisent en tous sens entre Belle-Ile et Tile de Houait^ c'était d'une témérité qui ne pouvait naîti^e que dans l'esprit d'un prisonnier. Cependant Lignon aborda heureusement le bâtiment, oii 11 croyait trouver asile sous les étoiles du libre pavillon d'Amérique. Il s'était tr()m])é ; le navire était français et s'appelait la Marie-Amélie. Il n'y a pas vingt ans, un capitaine de vaisseau marchand, un marin breton se serait cru déshonoré en livrant un prisonnier politique, et les annale^^ île la Bretagne offrent plus d*un exemple d'hospitalité courageuse en temps de guerre civile. Mais aujourd'hui rabaissement desesiH'ils a détruit tous les instincts généreux, le mercantalisme et la peur rèj^nent sur les consciences, et le noble capi-

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laine de la Marie-Amélie, averti par se^^ mat(^lots de la présence et de la position de Lignon, s*empressa de le renvoyer à la gendarmerie avant même que son évasion fût connue ; mais nous n'avons pu savoir s'il avait reçu la prime qu'il avait si noblement gagnée. Je ne sàis comment sont faites les âmes par le temps qui court, mais si, au jour des révolutions, un ennemi vaincu vouait s'asseoir à nion foyer et me demander asile, je le sens, cet iiomme serait en sûreté sous mon toit. Ce serait, dira^^t* on, offenser la justice, substituer le sentiment au devoir. A mon avis, on ne sert jamais bien son pays ni sa cause en manquant aux lois de rhospitalité. Dans^tous les temps, dans tous les pays, Topinion a flétri celui dont la porte se ferme au malheur ou qui livre celui qui a compté sur sa loyauté. Eh bien! je suis de ravis de tous les temps et de tous les peuples contre les mœurs qu'on tâche d'inoculer à ^ notre France, autrefois si chevaleres(|uo, trop souvent prête aujourd'hui à venir en aide à la police.

On comprend que, malgré cette mésaventure, Lignon n'avait pas perdu Tenvie de reconquérir sa liberté, et son désir ne fit que s'accroître quand il vit la blanche villa de Cadix lui tendre les bras de si bonne grâce. CSomment fit-il? Nul ne l'a su parmi nous, mais le. lendemain son évasion ne fut piuâ un mystère. Les gendarmes et les gardiens qui avaient

mission de[nous surveiller s'en renvoyaient la r»spoiL8abi.litét ce qui ue ûi pas découvrir le prisoanier. Les marins du ioréy qui profas-*

salant une liai ne religieuse contre la iu:endarmeria et tout ce qui tient aux geoiierti, en £uresii ravis, at je ne suis pas même sûr gua f étatHuajor n*an ait pas ri dans sa barbe. Le chef du convoi, commis aux écritures à 1^200 franjcây pauvre diable coubu dans la peau d'un Uèvrei se rendit en toute bâte diez le GDnsiil de France, et revint eoaarae il* était parti. Quant à nous, rien ne fut changé à notre position^ et je suis encore à comprendre comment ceux de nous qui savaient nager *^.ttssi bien que Lignon ont hésité à Timiter. Malheureusement je n'étais pas de ce nombre : cant brassées me mettent hors d'haleine , at tenter Taventure^ c'eût été un véritable aui^ eide. Je m'abstins et ]e lis bien.

iiahn le Tanger^ ayant terminé sa provision 4'eau et de charbon^ tourna ie cap sur. la détroit de Gibraltar. Le bonheur qui avait ac« compagne jusque-là notre navigation ne nous ât pas défaut, et nous traversâmes sans encombra le canal qui sépare en cet endroit l'Afrique et TBurope;

Malheureusement, le passage s'opéra pendant la nuit, et si les phares situés sur les . deux rivages nous permirent d'entrevoir la ceinture de rochers qui se prolongent sur la 4roit^ et sur la gauciie^ Tobscurité ne nous

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