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permit pas de mesurer de l'œil Gibraltar et sès fortifications taillées en plein roc. Quelques jours après, nous mouillions dans la rade d'Ajaccio, toujours favorisés par le temps, toujours éclairés par le splendide soleil du Midi.
Vue de la mer, la capitale de la Corse présente un coup d'oeil cfui'n'est pas sans charmes. Bâtie au pied d'une rangée de montagnes arrondies en demi-cercle, elle étale avec une sorte de coquetterie modeste ses arsenaux et sa douane, vses maisons à triple étage qui se détachent, serrées les unes contre les autres, sur le fond sombre du second plan. Son port solitaire, où se balancent quelques goélettes, au milieu desquelles le stationnaire dresse orgueilleusement ses couleui^, sa rade, respirent le repos et la paix tant que les vents d'ouest n'en viennent pas soulever les flots. On sait que, sur cette terre oii les convulsions de la nature ont jeté une si constante irrégularité, oii le soleil verse à flots la fécondité, le travail ne peut être qu'un accident dans la vie. Aussi n'attendez pas du Corse cette culture savante, ce labeur assidu doilt les hommes du Nord ont besoin pour arracher au sol la forte alimentation que commande leurclimat. Pour le Corse, le moment du travail, c'est la récoJte. S'il sème du blé ou du maïs, c'est dans une terre depuis longtemps reposée et qui ne demande qu'à rendre au vingtuple la semence qu'on lui con* jSë. S'il taille sa vigne, il n'a pas besoin de ces
JDE PAB1& A CATBlflfE
façons multipliées qui courbent uniformément
le corps de nos vi^?nerons. Enfin, quant à l'olivier, au châtaignier, au ûguier, à roranger, il n'a d'autre fatigue que d'en cueillir les fruits. Et que lui faut-il de plus? Avec la chasse et la pêche, le lait de ses troupeaux, n'a-t-ii pas tout ce qu'il peutdéâirer? 11 est bon marin, bon soldat, il sera au besoin lionuoe d'Etat, littérateur ou savant, mais il n'est pas industriel, et je ne saurais l'eu i>iàmer, car si l'industrie est de nos jours une nécessité ^ ciale, elle fait payer à de si hauts prix ses merveilles, semant sur ses pas l'opulence et la misère, que je ne ])uis m'empeclier d'envier le sort des populations qui échappent à sa redoutable influence.
Mais n'anticipons pas sur l'aperçu que j'aurai à donner de la population corse; il est temps d'en finir avec notre traversée.
Le Tanger avait été pour nous aussi hospî* talier que possible, et nous y avions trouvé tous les égards désirables. Mais tout cela ne pouvait pas faire que la vie du l>ord fût absolument agréable. On se fatigue vite de la ration de ])orc salé ; on se lasse encore plus vite de couclier à huit dans des cabines, sur des planches superposées en étagères, ou sur des matelas étendus dans le faux pont.
Cependant, à propos de nourriture, je dois dire que la surveillance du lieutenant et du commandant lui-même ne laissait rien à dési-
DE PARIS A (:aYE»'E
rer, et que les rations étaient irréprochables, ce que je n'ai jamais trouvé sur aucun autre bâtiment de TEtat. A chaque distribution, ils goûtaient ce qu'on servait, et les distributeurs aussi bien que le coq, tenus en bride par ce contrôle incessant, ne pouvaient pas trop se livrer à leur tripotage habituel. En quittant ce navire, où nous avons rencontré si bon accueil, chacun de nous emporta le souvenir du commandant, M. de Balzac, et de son état-majoV. A l'exemple de leur digne chef, tous les officiers se plaisaient à traiter les prisonniers de Belle-Ile sur le pied d'une égalité sans ré- * serve, et nous faisaient les honneurs de l'arrière avec une grâce parfaite. Aucun d'eux n'avait cette morgue qu'on reproche, et peutêtre avec raison, à la marine militaire, et j'ai vu le commandant, ainsi que ses officiers, perdre chaque jour plusieurs heures à converser avec le premier venu d'entre nous et souvent déplo3'er à cette occasion une complaisance vraiment méritoire.
Il se peut qu'en agissant ainsi Tétat-major du Tan^c;* ait grandement contrevenu aux traditions qui se conservent dans les cercles de Toulon et de Brest; mais j'estime qu'ils ont fait preuve d'autant de savoir-vivre que de bon goût en ne voulant pas jouer, même de loin, le rôle de geôliers.
Enfin, l'heure du débarquementétait arrivée,
et nous allions fouler cette terre dont 1q choix
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semblaiflhlui seul un nouvel outrage pour des
vaincus. Prisonniers, nous n'avions rien a espérer, sans doute, de la population au sein de • laquelle nous devions demeurer isolés, et ce^ pendant, il nous déplaisait de respirer une atmosplière de haines et de colères. Pouvionsnous supposer qu'il en fût autrement ? La population corse ne devait-elle pas être taillée sur le patron de ces envahisseurs que le 2 décembre avait jetés dans tous les ministères et dans toutes les polices? Républicains, nous n'avions à attendre qu'hostilité et antipathie de ces insulaires, associés par Tintérèt non moins que par ramoux^-propie à la fortune des maîtres de îournee.
Assurément, les Bretons de Belle-Ile nous
avaient laissé peu de regrets. Esclaves de l'Eglise et surtout du gendarme, qui, pour eui,, était le symhole vivant de l'autorité, ils ne se faisaient aucun scrupule de livrer les évadés qui se confiaient à leur perfide lio^pitalité. Mais ils faisaient cela sans haine, comme la chose la plus naturelle du monde, et ils empochaient la primeadministratiyeavecautantdetranquillité d esprit que s'il se fût agi de percevoir un fermage ou une rente. Bien souvent, j'en suis sûr, les pauvres familles de pêcheurs priaient la Notre-Dame d'Auray de leur envoyer un politique évadé, qui représentait poureuxune petite fortune sous la forme d'un mandat de cinquante francs sur la caisse de la prison. Pour ■
IME PARlS À CAYENNÉ
les boutiquiers et les marchaiids^ s Us jfe peiiâaient qu'accessoirement -à iià ^nme^ llfi^ ^Ipulaient très Mèn te Mnéfice que leur rapportait m moyenne cha(iiie tête de i)ris()nnier et ne pouvaieut s'enii»èdier de considénîrlout évadé comme un contribuable réfractaire,qui voulait se soustraire an payement d'un impôt léirîtîme. Aussi le meilleur .iiiiait-il cru ui-iii |îi(^r à ses devoirs, je ne dis pas en facilitant, mais on n'empêchant pas une pareille forfaiture. Il va sans dire que pétitions sur pétitiori^ àônt parties d(^ Belle-Ile puur empêcher notre transfèrement en Cor^e, et que de vraies lai^mes ont accompagné notre départ!
Je vois encore autour du bassîin où nous reeurent les embarcationsdu Tanf/erle groui)ede nos fournisseurs que l'éloignementde leurs pratiques plongeait dans le désespoir, et je n'avais jamais soupçonné que l'àpreté mercantile pût revêtir tant de sensibilité et de honiiumie. G e^^i qu il n'y a rien de tel que les populations pri* mitives et pauvres pour cultiver l'égoïsme dans ses [)luseffroyables variétés. Jadis le Belle-Ilois j)rofessait l'honorable industrie de^ naufrages. Sous rinvocation de la bonne Sainte* Yiei^ et* des doux anges, il savait attirér sur ses écueîls ](^s navires en détresse et les pillait consciencieusement après avoir tué les naufragés, et sans le moindre remords, a'^ecla pieuse satisfaction d'un père de famille qui travaille poui* sa femme ei pour ses enfants. Si aujourd'hui cette
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manière touchante de pratiquer riiospitalité n'est plus de mise, le Belle-Ilois reste fidèle au
priiKni)^, et le prisonnier évadé, politique ou forçat, est pour lui une épave dont le produit a sa place dans Tarrangement de son budget annuel.
En (xuittani la Bretagne, noiisallions retrouver sur une autre mer une lie dont les habitants sont aussi renommés pour s'être maintenus en dehors des progrès équivoques de la civilisation moderne. Nous devions nous attendre à y retrouver les mêmes défauts, les mêmes vices. Grâce au ciel! nous nous étions trompés.
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f^m Oont.— Son aspect.— Voyage an éOiganae.— Emprawanaiit 4tB InUlMits — ta gandamaria aana.
Salut, terre de Corse, pays des cœurs libres
et loyaux, salut! J'aime tes montagnes donf les sommets neigeux reflètent le splendide éclat de ton soleil, et qui laissent serpenter sur leurs flancs abrupts Fétroit ruban de la route solitaire. J'aime tes forets de pins, tes torrents desséchés et tes ruisseaux qui tombent en cascades limpides du haut des rochers. Si ton sol a vu naître Thomme dont la malii fatale a si lon;^-[emps pesé surlaFrance, tu n'as pas à te reprocher d'avoir été son complice. Si aujourd^lim des coureurs d'aventures sortis de ton sein vont prostituer ton nom dans les avenues de la fortune, c'est . qu'ils n'étaient pas dignes de rester i»arnii Ips enfants, trop fiers pour porter la livrée!
J*aime Tair grave et digne de tes fils, leur • sobre lan^rai^e, leui's habitudes hosiiitalières. J'ai respectueusement incliné^ ma pensée devant tes filles, chastes amantes, vaillantes
m PAKIS A CiTE.\.\K
épouses, mères héroïques» qui du sang italiea n'ont gardé que la douceur pour la mêler à
leur vertu. Salut, encore une fois salut !
Xsotre arrivée était un événement pour la ville d'Ajaccio, et l'autorité ût ce qu elle put pour tromper son impatience et sa curiosité.
On nous tit quitter le Tci/Kjer avant cinq heures du matin, et la nuit régnait encore quand nous montâmes dans les diligences' qui devaient nous conduire à notre destination.
En dépit do l'houre, une foule nombreuse avait envahi les rues qui débouciiaient sur ie port, et il fallut le concours de la garnison tout entière pour refouler et maintenir à distance la population accourue pour assistera notre débarijiK iiient. Dans nlmporte quel département de France, le transfèrehient d'une trentaine de prisonniers se fût opéré sans difficulté avec deux ou trois voitures cellulaires; mais ces délicieux véhicules, produits merveilleux de la philanthropie officielle, ne fonc^ tiennent pas encore dans Tîle de Corse, et il ne fallut pas moins que la mise en réquisition de tous les moyens de transport disponibles pour assurer notre voyage. Et encore fallut4I laisser en ai i ière cinq à six denoscainaraties, qui formèrent un second convoi.
Aux gendarmes continentaux et aux gardiens qui nous avaient accompagnés depuis Belle-Ile s'ajouta une nombreuse escorte de geudaimerie corse, qui précédait et suivait à
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cheval chacune des cjuatre voitures dans lesquelles nous étions placés tant bien que mal. Tout le long de la route, des postes de gendarmes étaient échelonnés de distance en distance pour se remplacer, et c'était vraiment pitié de voir ces malheureux, empêtrés dans leur uniforme et chargés d'un fusil double, courir dans les descentes et courir encore dans les montées pour rattraper l'escorte, ce qui ne les dispensait pas d'être abîmés d'injures par leurs aimables supérieurs. Tant il est vrai que les professions les plus enviées et les plus respectées ont leur vilain côté !
Mais ce n'était pas seulement des gendarmes qui galopaientà nos côtés. Toute la population du territoire avoisinant la grande route semblait s'être donné rendez-vous pour assister à notre passage, et, comme un regard jeté à la volée était loin de satisfaire ces visiteurs acharnés, ils se mettaient tous, liommes et enfants, à courir derrière ou autour des voitures, jusqu'à ce que la fatigue les clouât sur place. Et, alors, de nouveaux relais de curieux se succédaient pour se renouveler pendant tout le trajet. Et j'ai tort de me servir du mot de curieux; sans céder à un sentiment d'orgueil collectif, je puis affirmer que cette foule n'était pas animée d'une curiosité niaise ou insultante. Sur tous ces bruns visages qui tour- ^ naient vers nous leurs regards expressifs, éclatait une symj^athie sérieuse et virile, mêlée
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d'un respectueux ëtounemeut. Aux yeux de cette indomptable popalation, nourrie dans les traditions de la liberté, ({u'étions-nous, sinon (les soldats mailiouroux de la cause pour la- (luelle avaient combattu leurs pères, et pour laquelle ils se sentaient dignes de combattre à leur tour?
Je ne sais si le gouvernement connut les détails de notre voj-age à trav(irs la Corse ; dans tous les cas, je dôute qu'il ait eu à se léliciter de nous avoir enlevés au ciel brumeux de la Bretagne.
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Il était quatre heures du matin quanti nous fîmes notre entrée à Corte. Nous avions mis vii^^trdeux heures à franchir les vingt lieues qui séparent cette ville d'Ajaccio, et que les diligences parcourent ordinaireiiient en douze heures . Ma i s on cun eo i t ([ u' un c o n voi comme le nôtre était soumis à des retards auxquels échappe un service régulier. En pénétrant dans les rues de Gor(e, nous pûmes distin*.nier dans l'obscurité des grou[)es nouibreux., ({ui vraisemblahlement avaient passé la nuit à nous attendre, et qui nous accompaf^'nèrent siiencieui>emeiit just^u aux. portes de la citadelle, '
Gorteest la patrie de Paoli. Tivant, élle Ta
suivi dans les combats; mort, elle a conservé pieusement sa mémoire-et lui a érigé une statue. Dans ùn payd où les croyances se transmettent de père en fils comme un héritage, on
comprendra qu<j cette ville n'ait accepté , qu'avec une froide réserve ia domination -
4Ô D£ PAAIS A CAYKfNB • *
française» et qu*eUe ait vu passer le premier
empire sans chanf^er d'attitude. Toujours animée de l'esprit d'indépendance qui soufflait sur ses ancêtres, elle a, plus qu'Ajaccio, la ville administrative, plus que Bastia« la ville parlenitinlcure et commerciale, conservé l'esprit et le caractère de la race. Nous étions donc assurés de vivre dans un milieu sympathique, et, pour des prisonniers, c'est toujours une consolation. L'amnistie de 1851) eu donna la preuve éclàtante. Dès. que les portes de la * prison s'ouvrirent pour les détenus répuUicains, les habitants de Gorte se disputèrent, le plaisir de leur offrir la plus fraternelle hospitalité. Pendant trois jours, il y eut fête en leur honneur, et, lorsqu'au iout de ce temps, nos amis se décidèrent à partir, ils emportèrent avec eux une provision do bons souvenirs. Devaient*ilâ trouver autant <i'accueil sur le sol de France?
Corte est situé à cheval- s^ur la grande rou'e qui va d'Ajaccio à Bastia, et sur le versant oriental de la chaîne de montagnes, qui traverse Tîle de Corse du sud au nord, et dont le faîle est au Monte Rofondo. C'est une petite ville aux rues étroites, tortueuses, escarpées, dont les maisons s'élagent sur la croupe d'une colline tapissée de vignes et d'oliviers. L'hôpital militaire, qui avait élu iîtsfallé pour nous recevoir, se trouvait enclavé dans TenceinLede
la citadelle, et la plus élevée des deux terras^ «
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ses cjui composaient notre promenoir nous permettait à peine de saisir l'ensemble du paysage, où venaient s'encadrer les dernières maisons de la ville. Néanmoins nos regards pouvaient plonger sur la route de JJastia et se perdre sur le sommet d'un mamelon couronné de neige.
. Je ne suis resté que deux -mois et quelques
jours à Gorle, deffuis le 20 décembre 1857 jusqu'au 28 février suivant, et je n'ai pas eu à me plaindre du climat. A part deux ou 11*013 jours de pluie, le temps n'a pas cessé d-ëtre beau, l'air sec*, et froid, mais pur et invigorating, •( oimne disent les Anglais. Si, cliafiue matin, le terrain durci du préau attestait la Iraichaur des nuits, le soleil ne tardait pas à faire sentir sa douce induence, et le spectacle de cette nature alpestre, qui tranchait si fort avec le climat de la Bretagne, était à lui seul un délassen\ent pour des captifs. En même temps, ce changement d'air ne pouvaitque raffermir nos santés plus ou moins atteintes par rhuniidité permanente des rivages océaniques. Cette espèce de résurrection que nous promettait le ciel de la Corse ne devait-elle être qu'éphémère ? Je n\ii pas eu le temps d'eu faire l'ex* périence. D ailleurs, il n*y a qu'un spécifique contre lès maladiesde la prison, c est la liberté, la liberté dans la patrie.
Je ne m'étendrai pas longuement sur mou séjour dans la prison de Gorte« Gomme à Belle-
48 DE PARIS A CAYENXE
Ile, je demandai toutes mes distractions au
travail et à la méditation. L'a])proche du terme de ma condamnai ion n'avait rien changé à mes habitudes, et si je n^éprouvais pas l'excitation fébrile gui tourmente indistinctement les prisonniers dans les derniers mois qui précèdent leur mise en liberté, je n'ai pas à en tirer vanité. Le secret de ma patience était ailleurs que dans les inspirations d'un stoïcisme exceptionnel.. T'étais parfaitement convaincu quo ma détention de quatre années, ornée, à titre âe préface, de près de cinq mois de prévention, n'avait pas liquidé ma situation avec un pouvoir qu'on ne peut accuser de mansuétude excessive envers ses adversaires.
DE PARIS A CAVEXNE
Kon compte avec la justice. — Le décret dn 8 décembre 185i. — Assimilation des condamnés politiques aux libérés en rupture de ban. ,
I II. i t* . • * r,
La sincérité me force d'avouer ([ue j'avais peu (le litres aux mëua;^eiïients du jifouverneme.ut de décembre. Journaliste, j'avais eu l'honneur de passer par toutes les jui^idicîtions et d'endosser bon nombre de condamnations. En dernier lieu, comme rédacteur en chef de la Rf-rolution (lomocratlque et sociale., j'avais été condamné par contumace à la déportation pour l'afiaii^e du 13 juin 1849; créateur, de la SoU- (lariië républicaine, j'avais été condamné, et toujours par défaut, pour société secrète.
L'exil m'avait proté<2ré contre ces arrêts, qui tombèrent naturellement i>ar le seul fait de mon arrestation, survenue en octobre 1853. Me me-tre en demeure de purger ces contumaces, le li'ouvernement ne pouvait. v son^»'er, pour une foule de raisons également décisives. Ma condamnai ion à la déportation avait été prononcée l»ar la haute cour de Versailles, par suKe d'une
loi émanée de rAssomblée nationale, du chef d'avoir voulu renverser la République, et cela parce que^ dans mon journal, je m'étais asso» cîé à la protestation du 13 juin contre le siège de Rome. Or, il n'est pas malaisé de comprendre (xu'après le 2 décembre, qui n'a pas eu précisémentpourobjet de consolider laRépublique, il était difficile d'exhumer contre moi ce grief; puis, il eût fallu réunir à grands frais une haute cour et rappeler des choses et des noms qu'on avait intérêt à faire oublier, provoquer des allusions de toute espèce, en un mot, faire très directement le procès à la situatioii nouvelle. Quant à ma condamnation pour la «So^idarité républicaine^ en supposant qu'elle ne fût ])as prescrite, elle pouvait être éteinte par les quatre ans de prison que je venais de faire, la confusion des peines existant de par la loi, si ce n'est dans le cas de déclaration contraire expressément formulée par ju^^ement. D'autre i*arl, la iégislalion de 1848 sur les sociétés secrètes attribuait ces délits au jury, et c'était la cour d'assisesde la Seine qui m'avait condamné par' contumace. Or, depuis le 2 décembre, la connaissance de ces délits ayant passé aux tribuiiaux correctionnels, il en résultait Timposffîbilité d'aboutir à une solution qui ne compromit ])as les règles ordinaires de la justice ou qui n'engageât pas la politique gouvernenieutale.
Quand donc le pouvoir, laissant dormir mos condamnations antérieuresi se contenta da me
faire juger pour le délit qui motiva ma condamnation en 1854, il n'ignorait pas que Tarsenalde ses lois d'exception renfermait des armes qui lui promettaient une large compensation.
Je ne sais trop si on se rappelle aujourd'hui ce qui s'est passé en Fi'anco dans les premiers jours de décembre 1851. A tout hasard et sans vouloir écrire l'histoire de cette époque, je suis convaincu que j'apprendrai quelque chose à beaucoup de mes lecteurs en leur parlant du décret organique rendu le 8 de ce mois à jamais mémorable, et contresigné parM.de Mor-.
ny, alors ministre de l'intérieur. Ce décret, qui passa inaperçu au milieu des événements et qui devait leur sunivre, ne tendait à rien moins qu'à bouleverser tous les princij)es de la législation criminelle, ainsi qu'on va pouvoir en juger.
Diaprés l'art, l^^, tout condamné à la surveillance pouvait, en cas de rupture de ban, être transporté en Afrique ou à la Guyane pour cinq ans au moins et dix ans au plus, par simple mesure administrative. Enfin, l'art.
étendait facultativement cette disposition aux membres des sociétés secrètes.
Pour qui connaît Tesprit de cette époque, il n'y a pas à s'étonner qu'on se soit médiocrement préoccupé des principes qui dominent la législation criminelle et servent à déterminer les divers degrés de la pénalité. Toutefois, s'il n'ést jamais sans danger d'improviser des «lis-
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positions pénales, c'est surtout quand la parole
est à ce (]U(^ Von appelle, je crois, la raison d*Etat. Aussi, bien ([u'on ait eu soin de cohiprendre la ratiticalion de ce décret dans le plébiscite du 20 décembre 1851, et par cela même de l'élever à la liaiiunir d'im acte consliiiilioiinel, partant irrévocable sous l'empire, i e^cpérience a surabondamment montré qu'il n'avait pas ce caractère d'équité au moins relative sans lequel la loi n'est qu'un abus.
Gonime tous les ^ouverneiaents monarchiî * % celui de décembre i^artait de ce princiije tcîul soit peu prétentieux, que ses adversaires se recrutaient principalement parmi les ennemis de la société, les violateurs lici]>!Uiels de la loi coinuiuue, et c'est à ce titre, — • les considérants du décret l'énoncent formellement, — qu'il se donnait le drt)it de transporter indifféi euiiu{3nt les réciusioii.iaires, les forçais el les membres des sociétés secx'ètes.
Dans cet ordre d'idées, rassimilallon établie entre les catégoiies frappées n'a plus rien d'illogique. Le gouvernement atteignait du même . coup un double but: il déconsidérait les partis poliliques et enlevait à la révolte la réserve oii, suivant lui, elle venait remplir kabituellement ses cadres. Si, maintenant, la Bociété y trouvait une protection contre les libérés que vomissent cliaiine année les pinsons cen'rak^s ^t les bagnes, tout était pour le mieux* Mais
DE PABIS A GAYBIfTIE 53
encore une fois, la mesure était avant tout dirigée contre les condamnés i>olitiques.
A une époque agitée comme la nôtre, quand, depuis soixante ans et plus, les partis sont tour à t o u r \ a i n ( Il e u r s e t ^' a i n ( • u s , ( j u r ( ) 1 M 1 1 i ( ) 1 1 1 i 0 1 te incertaine, allant sans cesse d'un extrême à raçtre, il s'était produit, bien avant le 2 décembre, d*étranges contradictions dansTappréciat Ion des actes politiques qui peu ven t d o n ii e r l i u à des poursuites judiciaires. Toules l(>r; fois qu'une idée de réforme s' affirmait en face des privilèges ou du pouvoir, sans arriver au succès, elle se voyait, au jour de sa défaite, en butte aux violences les plus passionnées, aux calomnies les plus atroces. Tous ceux qui s étaient sentis menacés et qui tremblaient encore dans leur }>eau se vengeaient avec le fanatisme de la peur, et si tous ne pouvaient frapper le iion blessé, ils se disputaient à l'envi Thonneur de Tensevelir sous les outrages. A ce moment, les plus mauvais instincts se donnaient pleine carrièi'e; l'aiTreuse émuiaiion du mal envahissait toutes les âmes. On eût dit que* Tbouneur, la Io3'^auté, Thumanité, la décence, tout ce qui constiiueen un mot l'élévation morale, avaient cessé d'exister. Puis venait la tourLe ignoble des dénonciateurs, recrutée par la cupidité ou par la vengeance, par la vanité ou le désir d'effacer une complicité intentionnelle ou eireclive."
Bientôt, cependant, la raison reprenait ses
droits, et ropinion» fatiguée de ses transports désordonnés, revenait à l'équilibre. Les notions
de justice et (riuinuiîiité reparaissaient, entraînant à leur suite une sorte de respect pour ceux qui naguère étaient l'objet de toutes les haines. S'il y a encore aujourd'hui en France des noms autour desquels se réunissent l'enthousiasme et la sympatliie des masses, ce sont ceux des hommes qui, sacrés par la défaite, ont passé par les plus tristes épreuves pour devenir les héros des légendes populaires. Quant aux vainqueurs de ces journées néfastes, qui faisaieat sonner si haut leur patriotisme et leur courage, ils n'avaient plus, depuis longtemps, d'autre soin que de faire oublier la part qu'ils avaient prise à ses victoires, le salaire qui avait paj'é leurs services. En un mot, le revirement devenait si complet, que personne ne voulait plus compter parmi les vainqueurs; tout le monde tenait à honneur d'avoir combattu avec les vaincus.
Avant le 2 décembre, ces fluctuations de l'opinion avaient imposé au pouvoir l'obligation d'établir une ligne de séparation bien tranchée entre les condamnés ordinaires et lés condamnés politiques. Sous la Restauration, la France entière avait frémi d'indignation en apprenant que deux écrivains, Magalon et Fontan, avaient été menés, les fers aux mains, au dépôt de Puissy; et Louis-Philippe, aux premiers jours de son avènement, s'empressa de les décorer.
m PARIS A CArii:<.\£
Sous Id gouvernement du juste-milieu» les républicainseurent à souflHrbien des indio^nités,
mais jamais, eu face de la presse, on u'eul osé imposer aux condamnés la promi^ijcuite des prisons communes. M. Gavaignac se montra moins scrupuleux.
Docile insiruiiKMit cFune réaction impitoyable, il éparpilla dans tous les bagnes les combattants de juin 1848, comme s*il avait été donné à cet homme d'épuiser dans sa fatale dictature tontes les fautnsij ur* peut conseiller ranibiliun, (le justifier par avance tout ce qui pourrait se faire après lui. Toutefois» à part les trop nombreuses excellions que consacrèrent les conseils de LTiierre de M. Gavai^^nac, en principe, il n'y eut jamais d'assimilation entre les condamnés politiques et les autres. Tel était, en dernière analyse, l'état des choses au mois de décembre 1851, avant le fameux, décret dont j'ai reproduit les dispositions principales. Mais je me suis gravement trompé en disant que ce décret ne faisait pas de différence entre les caté'rories dont il réglait le sort. Il y a, au contraire, une distinction bien marquée, et elle est tout à ravantage des condamnés ordinaires.
Je ne suis pas de ceux, qui, faisant bon marché de la responsabilité individuelle, inscrivent au bilan de la société toutes les violations de la loi, quelle ([n'en soit la nature ou la
cause. Sans méconnaître la facUçuse influence
PAUlS A CAYJîXÎSE
que l'inique distribution de Tensei^ement et des instruments de travail peut et doitexercer
sur la moralité de.^ individus, tout en faisant une lar;,^e'part aux excitations de la misère, éternelle conseillère du mal, tout en appelant de mes vœux des institutions politiques et sociales conformes à la justice, j'estime qu'il est impossible de laisser impunis les actes que réprouve la morale, véritable code de Thumanité. Mais ce que mon esprit se refuse à coml)rendre, c'est que la société, après s'être conduite en marâti^, se transforme en bourreau; c'est que la répression revête le caractère de la passion et de la colère, et ([ue le condamné, après avoir été traité comme une hèle fauve, soit jeté pour jamais en dehors de Thumanité et mis dans Timpossibilité absolue de racheter ses fautes, de reconquérir sa place au banquet de l'honneur. Le problème est diflicile à résoudre, dira-t-on; oui, sans doute, et j'accor- • derai qu'il sera insoluble aussi longtemps qu'on voudra considérer exclusivement les faits sans remonter aux. causes. Mais, vienne la démocratie et ces impossibilités i)rétendues s'évanouiront devant sa puissante initiative.
J'aurai plus lard à revenir sur cette importante question, à propos du système pénitentiaire pratiqué à Gayenne; quant à présent, je me bornerai à direquelasurveillancequi vient s'ajouter de droit aux peines afflictives et infamantes, et qui, pour certains délits correction-