‹ De Paris à Cayenne journal d'un transportéChapitre 6 sur 24 · DE PARIS A GAY£X^'E · texte numérisé non relu

DE PARIS A GAY£X^'E

ûels, est laissée à lâ discrétion du juge, a le tort de perpétuer une condamnation éteinte et de

provoquer les réridives en creusant un a])îiiio enlre la fauteet le repentir.La surveillance, on le sait, a pour but d'imposer au condamne libéré, soit à toujours, soit pendant un tem [).s plus ou moiiKs long, rohlii^fation de 7*ési<lo]* dans ua endroit déterniinë sous l'œil de la police.

Qu'arrive-t-il? Les portes du travail se ferment devant ce paria qui, privé du droit d'aller et de venir, dési^orné fatalement aux défiances de ses compagnons d'atelier et de Tentrepreneur, n'a plus d'autre ressource que la fuite et le crime.

Qu'il y ait dan^^er pour la société dans le vagabondage des libérés en rupture de ban, cela n'est pas à contester, si l'on accepte la législation actuelle comme point de départ; qu'à ce titre on étudie les moyens de donner à la surveillance une sanrCion sérieuse, rcîa se conçoit encore; mais il ne faut pas perdre de vue que c^est surtout comme auxiliaires possibles des partis que le décret du 8 décembre a prononcé la peine de la trans^iortation contre !(»sli])érc.s en rupture de ban. il faut enfin constater qu'à . la rigueur le libéré ordinaire peut, dans une certaine mesure, conjurer rai»plication du redou t abî e déc ret ; qu'e n acce •) Lan t la su i' veil lance avec toutes ses char.i^cs, il n'est pas dans l'impossibilité absolue de désarmer les rigueurs de radniinistration.Ceji'est enfin que par un acte de sa volonté, si la voioulé peut agir toutefois

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dans son indépendance sous la piessionde circonstances fatales, qu'il' se met sous le coup de

la transportatiou.il fait revivre riiidigiiilë lëijale que la justice tenait suspendue sur sa tète et qû*il pouvait effacer en restant soumis aux prescriptions de la loi.A cet ëg^ard, le décret du 8 décembre pouvait être taxé de sévérité excessive, accusé d illogisme, en frappant la rupture de ban plus durement que ne fait la loi pour la récidive; mais, au moins, il na s'écartait pas du caractère général des lois qui préviennent avant de sévir, puisqu'il laissait le cboix entre la soumission et la transgression.

Pour les individus ayant fait partie de sociétés secrètes, il n'en est plus de même, et tout d'abord il est bon de dire quelques mots sur la législation qui règle la matière.

De toutes les armes que la politique des gouvernements modernes a demandées contre ses adversaires à la répression pénale, il n'en est pas dont Fusage réclame plus de discrétion et de prudence. La conspiration, le complot ont des caractères soigneusement déterminés; la société secrète, par son élasticité pour ainsi dire infinie, peut atteindre non-seulement les actes, mais les opinions, la pensée, menacer les habitudes les plus innocentes de la vie sociale. C'est une épée dont la poignée est aux mains de la police et dont la pointe est partout. Sous le premier empire, et certes on n'accusera pas le code draconien de 1810 de trop de toié-

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rance, les réunions composées de vingt personnes échappaient aux rigueurs de la loi.

Mais ces précautions qui avaient suffi à Napoléon, ce j^rand ennemi des idées et de la liberté, devinrent impuissantes à rassurer Louis-Philippe^ et tout individu qui ne s'enfermait pas dans une solitude absolue pouvait tomber sous le coup de la loi contre les associations.

Si laKévolutiondel848haiayatoute la législation exceptionnelle qui avait successivement confisqué les libertés conquises en 1830, la réaction qui dominas! insolemment dans T Assemblée nationale n'eut rien de plus pressé que de la ressusciter, tout en gardant les ménagements hypocrites que commandait encore lasituation des esprits. Je n'entrerai pasdans l'examen détaillé de cette loi, triste compromis entre la passion et la crainte. Il me suffira de dire que le délit de société secrète demeurait réservé à la jui'idictiondu .jury et que la pénalitéydont le maximum s'élevait àquatre ans de prison et 1,000 fr. d*amende, sans compter l'interdiction des droits civiques, pouvait descendre jusqu'aux peines de simple police et.

mèçie à l'amende simple, par application des circonstances atténuantes.

■ Or, il est bien manifeste qu'abstraction faite du mauvais vouloir plus ou moins contenu du législateur, le délit de société secrète tenait un rang des plus modestes dans la hiérarchie pénale. L in Loi diction des droits civiques, qui de-

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vrait on (uj[uité suffire à la répression des délits politiques, [)()uvait seule survivre à raccoinpiissement de la peine, et encore était-elle laculta* tire, et le plus fougueux réactionnaire de 1848 n>ùt pas osé proposer de soumettre à la surveillance de la police les condamnés de cette catégorie. Et voilà que, par décret du 8 décembre 1851, cette faveur de la loi est devenue la source d'une sévérité nouvelle, abandonnée u l'arbitraire administratif l

Ën eit'et, tandis que les condamnés de droit commun, forçats, réclusionnaires, ou frappés de la détention, tous ceux, en un liiol, c[ui sont soumis à la surveillance, peuvent, à l'expiration de leur peine, échapper à la transportatîon, en gardant leur ban ; le condamné pour société secrète, quoique Incn moins coupable aux. yeux de la loi, est placée dans une position bien plus défavorable. La surveillance est remplacée de piano par la Iranspof tation. En d'autres termes, le décre-, renversant la proportionnalité des peines, conlie i Tadministratiou le droit exorbitant dlnfiiger au condamné pour société secrète, après sa libération, un châtiment hors de toute relation avec la répressioii primitive, sans lui laisser la possibilité de s'y ^ soustraire. Que devient, je le demande, la mo-^ ralité d'un décret qui donne au crime une sorte de prime, (ini lui assure des garanties qu'il 1 efuse aux délits les moins graves?

N'e.st-ce pas un encouragement au mal?

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N'est-ce pas dii-e aux di.ssWents, aux mécontents : Gardez-vous des inofTensives ao-itations des sociéîés secrètes, formez plutôt un bon complot; ne reculez pas devant un commencement d'exécution. Si vous ne i-(hississez pas à renverser le gouvernement, vous en serez quittes pour la sui-veillance au sortir de la prison, et vous n'irez pas mourir à Gayenne comme les condamnés pour société secrète I c Jiieurtrier, le faussaire, le voleur de grand chemin trouvent dans la surveillance un refuge contre la transportation : seul, le condamné pour société secrète est désarnié devant le décret du S décembre. Je le ré])ète, que devient la justice au milieu de ces monstrueuses anomalies?

SI la loi de 1818 ne satisfaisait pas le gouverner. ontdedécem])re, il n'avait qu'à l'abroger en la remplaçant par des dispo.sitions à sa convenante; rien ne lui était plus facile, pui.squ'il setait attribué le pouvoir constituant'.Sirigoureus9 qu'eût été cette législation, elle eut eu du moins le mérite de lafranchise. Aprèsavoir enlevé au jury, pour lesconfier aux tribunaux correctionnels, les délits politiques et lesd^^lits de presse, qui l'empêchait d'aborder et de résoudre à son gré la question des .sociétés secrètes?

I)ira-t-on que le décret du 8 décembre n'est qu'une annexe à la loi de 18.18? Mais l'accessoire ne peut ab.sorber le principal, etlatraus-

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portatioli pour dix ans, sous le climat meurtrier de la GuyaiK', ne i»eut être considérée comme Taci^essoired une pénalité dont le maximum a pour limite quatre ans de prison. Ce n'est plus même une surëvëlalion de peine, pouvant à la rigueur être considérée comme la conséquence d*une réglementation discipli* naire, c'est une peine nouvelle, excessive; disons le mot, c'est l'arbitraire dans toute sa brutalité.

La sagesse des nations a placé au»âessus des lois particulières un principe souverain auquel rien ne peut faire obstacle : iYo» bis i/i idem^ a dit] la législation romaine, et, après elle, la lé* gîslation de tous les peuples modernes, pourdéfendre qu'un même fait put donner matière à plus d'une condamnation. Eli bien! je n'hésite pas à le dire, ni les prétendues nécessités de la dictature, ni les convenances de la raison d'Etat ne peuvent prévaloir contre cet axiome aussi indiscutable qu'une vérité mathématique.

Le pouvoir judiciaire est Censé agir en toute liberté dans le cercle de ses attributions; il est souverain pour rinterprétation et pour l'application des lois.Bans l'instruction préparatoire, il détermine les délits; dans le iugemént,iln*a d'autre guide que sa conscience et la loi. Conséquemment, soit qu'il applique la peine à sou degré le plus élevé, soit qu'il la modère,- il accomplit dans son indépendance un acte d'ap-»

p.réciation déiinitive que l'exécutif est tenu de

respecter, si kautes que soient ses prétentions et ses prérogatives. Quand il intervient ai)rès la condamnation, c'est uniquement par yoie de grâce, non pour aggraver. Ces principes sont élémentaires en droit pénal j ils pouvouL se passer de développements. -

Qu'a-t-on vu cependant? Le décret du 8 décembre a été appliqué à des condamnés i)our lesquels les tribunaux n'avaient pa.^criulevoir épuiser la pénalité inscrite dans la loi de 184^. L'arbitraire administratif est venu se substituer au verdict souver;nii 'le la justice. Et comment a-t-il été appliqué e ;Sans avoir joui d une Jueure ^e liberté» saixs avoir été Une minute seulement en position de commettre Fombre d'un .

'délit nouveau, sans même avoir violé le règlement intérieur de la prison, leur seule loi cependant pendàat leur détention^ des coiid&iunés pouf sôëi'éy Fècrète se sont vu transporter en ^ AU i au JéiM )! de Lambessa. FJ encore c'était une faveur gu'on n'accordait qu'aux privilégiés^ à ceux iui avaient \e bonheur pu le malheur d'être proiëgés, peut-étr« sans le savoir.

DE^ARI^ A CAVi:.\NE

\ Départ d« CorU. — La priioB d'AJaeolo. ~ L'hotpitalité

«•TM — La miatu* — &as baBilti. s

J'étais destiné entre tous à subir dans toute leur étendue les rigueurs du décret du 8 décembre. Quelques jours à peine me séparaient de la liberté, et roiibli volontaire das lonualilés qui précèdent la libération d'un détenu ne nie laissait aucun doute sur le sort qui m'était réservé. D*autre part, l'affaire du 14 Janvier avait amené une situation dont le contre-coup ne pouvait manquer de nf atteindre dans Tenceinte de la forteresse de Corte ; et cependant» par une fatalité que chacun comprendra, il m'était défendu de laisseï' percer ma convirtion personnelle et de préi^ar^r les miens à l épreuve qui mè menaçait. Tout effort de ce genre, en dépit de toutes les précautions possil)les, devait avoir infailliblement poui* effet de provoquer et de justilier pour ainsi dire les rigueurs suspendues sur ma tête. Le silence était donc un devoir, et, pour la première fois, je me trouvais réduit à feindre, vis-à-vis de ma

DE PARIS il CA\'£XNE

famille^ une sécurité que démeutait ma raison.

Il est passé en principe, auprès d*un certain

monde, le monde des puissants, qu ua dèmocrate est nécessairenir nt reniiemi de la famille ; que son cœur, fermé à tous les sentiments, comme à tous les devoirs, ne s*oin re qu'aux insi)irafions du mal; mauvais fils, mauvais (îpoux, mauvais frère, père sans entrailles, le républicain est un monstre, sans respect pour les cheveux blancs de son père, sans amour pour la mère (jui Ta nourri de son amour, toujours dévoré par la haine, la jalousie et les plus ignobles passions. La tribune, la presse e' la chaire ont tant de fois retenti de tios calomnies- ij[ue je n'essayerai pas d'en démontrer l'odieux, ni de les retourner contre leurs auteurs, comme cela me serait si facile. • Je me cont(mterai de demander à mes lecfeurs de^s'ahstî'aire, ne fût-ce que pour un moment, des préjugés dont on a nourri leur coupable crédulii(\ et de penser qu'un républicain peut, saii > hypocrisie, seul ir toutes les joies et toules les douleurs qui pi^eunent naissance dans les plus nobles émotions du cœur.

Kn (piittant Paris jjour les prisons lointailU's, .i'avais laissé deri'iére moi la moitié de ma vie. Mon vieux père, tombé au jour fatal de la n ^

Trébia, sous la mitraille austro-russe, criblé «le hlessui'es et accablé d'infirmités, n'avait plus d'autre vœu que de revoir, avant de muu-

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rir, les flls que les malheurs de la politique avaient enlevés à la <.^arde de ses derniers jours, mon Irère, réfugié à New- York» moi, prisonnier à Ciorte. Ma mère et ma sœur, anges de dévouement, sans appui, sans amis, sans consolations, jetées depuis mon emprisonnement au seuil des besoins extrêmes, avaient use leurs forces dernières à soigner mon père, à attendre mon retour pendant quatre années. Tous trois, soutenus par l'espérance, avaient pu prolonger cette lutte impossible jusqu'à l'échéance de ma libération, et . voilà que j'allais avoir à leur demander de refaire leur courage épuisé, de ne pas désespérer de Fexil qui m'attendait I

Je l'avoue, ces préoccupations pesaient lourdement sur mon esprit, et au moment même oii, pour rester dans mon rôle obligé, j'essayais de répondre par des paroles joyeuses â . la sécurité de ceux qui comptaient sur ma prochaine arrivée, je souffrais tout ce qu'aurait pu souffrir en pareille circonstance le réactionnaire le mieux pénétré du culte de la famille.

J'étais au 28 février 1858 ; c'était précisément ce même jour que, dix ans auparavant, j'avais eu Tbonneur de revêtir l'éciiarpe de commissaire général de la République, et j'achevais le modeste dîner que nous devions à j'hospitalilé du gouvernement ,^lorsque je fus appelé auprès du directeur de la prison; l^me prévint qu'il venait de recevoir Tordre de m'en*

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voyer à Ajaccio et queje partirais le soir même à minuit.

En présence de cette communication, qui ne

confirmait que trop mes pressentiments, je m ab^tinS) suivant ma constante liabitude, de réclamations comme de questions. Pourquoi donner à Toeil curieux du geôlier le plaisir de mesurer la plaie que le sentiment de l'injustice et de la violefice peut faire dans nos âmes è Pourquoi cliercher des illusions stériles dans des réponses qui ne peuvent être que des mensonges ? Je lis mes malles et j'écrivis à Paris, employant mes meilleurs moyens de rliétorique pour préparer ma famille au renversement de ses espérances immédiates ; puis j'attendis l'heure du départ. •

Eulin , un peu avant minuit, une douzaine dé gendarmes, officier en tète, vinrent n^e prendre à la prison, pour me conduire à la dili^^ence qui va de Bastia à Ajaccio. Quoique l'aniiliarisé avec la mise en scè^ie des prisons, cette marche nocturne dans les rues étroites et montueuses de Corte, au milieu de ce cortège d'iiuiiimes armés, me présentait un spectacle nouveau, et, involontairement» ma pensée me rappela le dernier des Gondé, que la justice sommaire du premier empire euv()\a à la mort avec un semblable cortéye et par une nuit aussi sombre. Pour compléter Tillusion du souvenir, les remparts de la citadelle deCorte figuraient assez bien les fossés de Vin-

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cennes; il ne manquait que la lanterne qui

sen-it à éclairer le tir du peloton (l'ex.écutiûu.

En quelques minutes, toujours entouré de

mou escorte à buffleteries jaunes, j'atteignais le bureau de la diligence; la ville était eusevelie dans le plus profond sommeil, et, sans le bruit des chevaux et des postillons, on eût pu se croire dans la cour du cliàteau de la Beile-au-boi.s-Dox^mant. Après avoir promené "son œil d'aigle sur les environs, le chef de Texpédition eut le bon esprit de reconnaître que la population de Corte ne songeait pas le moins du monde à me délivrer à force ouverte et je fus confié à un brigadier de gendarmerie et à un gendarme, qui devaient me servir de gardes du corps jusqu'à Ajaccio.

Le moment de monter en voiture était arrivé, mais une difficulté se présenta. Les gendarmes avaient ordre de se placer avec moi dans le coupé, afin de m'isoler des autres voyageui^, * et il se trouvait qu'une des places du coupé était occupée par un commis-voyageur ^tovençal venant de Bastia, et peu disi)osé à la céder à des gendarmes ou à un prisonnier.

Longtemps le brigadier épuisa en vain son éloquence ; vainement il invoqua l'autorité de M. le préfet, autorité indiscutable à ses jeux; ce ne fut qu'après d'interminal)ies pourparlers que je pus m*installerdans le coupé, avec un gendarme de chaque côté pour oreiller. Le

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lendemain, à trois heures, nous arrivions à Ajaccio par une pluie battante; j'étais attendu par un commissaire de police, qui me conduisit avec toute la politesse imag:inable à la i)rison de la ville, toujours accompa<2rné de mes gendarmes, qui me remirent au geôlier, contre un reçu en bonne et due forme.

La prison d'Ajaccio est, comme toutes les vieilles prisons, un affreux amas de constructions hétérogènes, liées ensemble par des corridors obscurs, ornées de grilles absurdes, de portes impossibles, et mieux pourvues de cachots que de chambres. Cependant, je n'eus pas à me plaindre du traitement que j'y l'encontrai. Prévenu de l'arrivée d'un détenu politique, le geôlier avait tenu conseil avec les principaux prisonniers pour trouver les moyens de me loger. Chambres et cachots, tout était plein jusqu'au comble, et il était presque impossible, même en m'imposant les ennuis de la promi cuité, de me procurer les quelques pieds carrés nécessaires pour recevoir la i)alllasse à laquelle j'avais droit.

Mais y a-t-il des obstacles pour la bonne volonté? La seule pièce qui, dans la prison, méritât à peu près le non de chambre était occupée qar deux prisonniers, l'un détenu pour dettes, à la suite d'un malentendu judiciaire, l'autre condamné pour duel, et tous deux appartenant par leur éducation comme par leur famille à la société des gens bien élevés. Grâce

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à la bienveiliaiîce de ces messieurs, ce problème, insoluble en ai^parence, trouva une sol^ition. Ils abandonnèrent la chambre dont ils étaient en possession, se condamnèrent sans reprret à quelques nuits sans .sonmieil pour acquiter envers un étranger la dette de Tliospitallté. .

Le soir de mon arrivée, le geôlier, vonlant,

disait-il, me protéi^^ei* contre la familial ité des autres détenus, avait emporté la clef de ma chambre, en *m*y laissant, bien entendu. J'ai toujours su gré aux jrens de cette sorte des prétextes plus on moins ingénieux dont ils coloraient les consignes brutales du métier, et j'étais à cent lieues de risquer la moindre observation contre une précaution qui n'avait rien ilf nouveau pour moi. Mais mes voisinsne Tontendaient pas ainsi. Après le* départ du porteclés, ils se précipitèrent dans le corridor qui desservait librement tout l^étage, et, voyant la porte de ma clinînbre fermée, ils se mirent, sans plus de cérémonie , à démolir le mur où elle s'encadrait sur ses gonds. < On n'avait pas le droit, disaient-ils, de me séquestrer et je devais comme eux avoir la jouissance du corridor. » J'avais beau les prier de renoncer à ce dessein qui ne pouvait manquer de leur attirer des désagréments; Tœuvre de destruction continuait toujours, et déjà les gravats qui tombaient de mon côté témoignaient que les gonds n'allaient pas tarder à se détacher. Pour les

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arrêter, il me fallut dire que j'avais besoin de repos et que j'étais plus disposé à me couoher qu'à causer. Cette observation désarma comme par eiiclianteinant mes démolisseurs, qui en furent quittes le lendemain pour faire disparaître les traces de leurs travaux et demander que désormais ma porte demeurât ouverte, ce qui leur fut accordé.

partir de ce moment, je pus donc communiquer» le soir comme le matin, avec les déte* nus, et je dois dlrè que jamais Je n'ai eu à relever rien qui ressemblât à une inconvenance ou qui sentît l'importunité- Sous les auspices des deux catMMeHqiii m'avaient cédé leur logement et qui me faisaient les honneurs de la résidence, un certain ordre s'était établi dans les visites que je recevais.

Les quatre ou cinq jours que je passai dans la prison d'Ajaccio mç donnèrent roccasion (Tapprécier le caractère corse beaiicoup mieux que je n'eusse pu le faire peut-être en voyageant d'un bout de Tiie à Tautre. Dans les tables d'hôte et dans les cafés, dans les Wcleset dans les salons, on rencontre plus d'étrangers que d'indigènes, et partout on retrouve ce masque de civilisation qui poursuit les touristes et qui jette la plus désolante uniformité sur leurs pas. Au contraire, dans le petit monde qui s'agitait autour de moi, dans le déshabillé de la prison, les types originaux développaient sous mes yeux toute leur naïveté* Il ne

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faut i)a.s croire d'ailleurs que les pi'isons de la Corse oftVent^ comme eu France, l'affligeant assemblage de caractères dépravés et de na* tures déchues. Le Corse a trop de fierté pour descendre aux liiiuiiliaMte.s ressources du vol et de re-scroquene, ol si la justice a (xuelq^uetois à punir des attentats à la propriété, il y a cent à parier contre un que le coupable fait •partie des immi^rrants ([ui viennent cha((ue année accomplir les travaux de Tagricuiture.

Le personnel des prisons se compose donc, en ce quî concerne les Corses, de condamnés pour ([uerelîes, hataillé^, résistance à Tautorité, duels, délits qui peuvent mériler les sévérités de la loi, mais qui n'entraînent pas nécessairement la dégradation morale. Il y avait donc, je puis le dire, honne com])a.nnie à la geôle trAjaccio; c'étaient des jeunes gens de famille, des paysans propriétaires, honnêtes gfens au demeurant, qui n'ont pas cesséde me témoifçner des égards pleins de réserve, une obligeance relevée par la plus délicate discrétion.

Est-il besoin de le dire! Si j'attache dans mes souvenirs une certaine importance à Tempressement dont je fus l'objet à la i)rison d'Ajaccio, ce n'est pas comme satisfaction d'amourpropre. Mon humble personnalité n'était pour rien dans ces hommages, qui ne s'adressaient, en définitive, (|u"à ma position de Kéi)u])licain et de condamne politique. Chose singulière!

parmi ces hommes venus de tous les points de

rile, je ne trouvai ni un adversaire ni même un indifférent. Ils venaient, les uns après les autres, me redire la profonde impression qu'avait laissée dans lë pays notre arrivée, et chacun s'efforçait de me prouver qu'il nous avait fait cortège à notre passage, en me donnant des détails dont l'exactitude ne i)ouvait être suspectée. Je dois ajouter que tous s'accordaient ])our témoigner d'une foi peu ardente dans la durée du système actuel, et plus d'un est venu, avec une gravité sincère, m'exposer les fautes et les abus de Tadministration, en me priant d'en obtenir le redressement auprès du gouvernement de la République, comme si son installation eût dû s'opérer sans le moindre retard.

La vendetta, qui a laissé tant de sang sur les annales de la Corse, n'exerce plus que de loin en loin ses terribles ravages, et avant peu, il est permis de l'espérer, cette coutume sauvage, consacrée par la tradition des siècles, aura d isparu sans retour. Ce que n'ont pu les religions, la justice, ni la crainte du châtiment, l'irrésistible développement de la civilisation moderne saura l'accomplir- par la seule force de la raison, en élevant les esprits à l'Intelligence et au respect du droit. Le gouvernement actuel a cru que, pour atteindre ce résultat, il suffisait de prohiber le port d'armes et de disséminer les brigades de gendarmerie sur tous les points du territoire. Il s*est trompé, et cette

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atteiiiie à la liberté, si chère aux Corses, n'aurait eu pour eiiet que de substituer TassassinaL aux pratiques relativement loyales de la vendettaj d'abaisser les cœurs, si rinvasion toute pacitique des vérités morales n'a vait pas ébran lé les préjugés héréditaires qui faisaient de chaque insulaire le médecin de son honneur personnel.

Quoi qu'il en soil, toute la population, en s'initiant successivement aux règles de la vie sociale, se refuse toujours à regarder comme des coupables les bandits, c'est-à-dire ceux qui, pour fait de vendetta, ont dû s enfuir à l'étranger ; elle éprouve une sympathie plus vive encore pour les condamnés qui expient dans les bagnes le tort d'avoir obéi à la commune erreur. Plus de vendetta! s'écrient tous les Corses que j'ai rencontrés, mais qu'on nous rende nos condamnés !

Et, en bonne conscienre, je- suis siîr que le meilleur moyen d'enterrer définitivement la vendetta serait d'obtempérer à ce vœu général. Le jour où le gouvernement de la France effacerait par une amnistie générale ces condamnations qui, naguère encore, manquaient de moralité et de justice aux yeux de la Corse, il obtiendrait en retour le sacrifice des haines et

l'abandon des vengeances.

On ne saurait trop le redire, quoique la vmdetta soit un fait antisocial, puisqu'elle accuse une méfiance invincible contre la justice col-

1>B PABiS A CAYfilimE 7o

îective, elle ne niau j^iicUt, u; ù -iinc :-;)r(H de fraudeur, ni même de loyauté. Comme la guerre, la vendetta avait son droit des gens, accepté par tous et très rarement violé. A part les conflits improvisés^ el dans lesquels il y avait souvent mort d*iiomme, la vendetta se dénonçait à ravance. Après cette déclaration» qui rendait la première surprise impossible, commençait cette horrible chasse qui aduioilait tous les stratagèmes, ne comportait de trêve ni le jpur ni la nuit, et mettait aax prises nonseulement deux hommes, mais deux familles avec leur interminable paientage. C'était une sorte de guerre civile dans le village et parfois dans le canton, guerre qui ne cessait qu'à Tex termination d'une des races hostiles.

Nos romanciers, si trisfenient empressés à spéculer sur les passions sauvages, n'ont pas manqué d'exploiter cette veine si féconde en péripéties de tout genre, en complications dramati(|ues. Malheureusement, ces messieurs ^râtent trop souvent ce qu'ils touchent et, d'exa- ^ gératîons en exagérations, ils sont arrivés à faire la vendetta plus noire qu'elle ne Tétait par elle-même. Je me bornerai, quanta moi, à l'aconter ce qu'on m'a dit d un des condamnés pour lesquels on me demandait ma protection à venii*.

€ Mon oncle est au ba^me do Toulon depuis dix ans, me disait un de ses jneveux, — ils étaient deux à la pri^n, — et vous allez voir

si ce n*est pas un homme d'honneur, quoiquHI porte la casaque du forçat. Un soir, comme il

sortait do sa maison, trois coups de fusil sont tirés contre iui; il toml)e baigné dans son sang, la cuisse traversée d'une balle ; mais il avait reconnu ses assassins. Je dis assassins, parce (|ue la mndetfa n'avait pas été déclarée entre eux, et qu'ils étaient trois pour le tuer. L*afraire avait fait du bruit ; la justice s*en mêla, et monx)ncie était encore au lit, quand un juge vint de la ville pour recevoir ses déclarations. Mon oncle refusa de faire connaître les coupables, car chez nous on ne dénonce pas, on se venge.

» Dès qu'il fut guéri, mon oncle partit avec son fusil, et quelques heures plus tard, il rencontra deux de ses assassins, qui le croyaient encore au lit. Du premier coup il logea une halle dans la tête à Tun, et du second il cassa le bras à l'autre ; puis il rentra clifez lui, sans même songer à ce cacher. On ne tarda pas à venir l'arrêter, et cinq semaines plus tard, il partait pour le bagne; il avait été condamné aux travaux forcés à perpétuité. On dit bien qu'il est mal de se faire justice soi-même, et je ne suis pas éloigné de croire qu'on a raison, quand la justice est juste cependant. Mais vous m'avouerez, Monsieur, que mon oncle a agi en liomme, et qu'on ne devrait pas lui faire passer le reste de sa vie au milieu des voleurs et des assassins. Aussi, la première fois que reviendra

D£ PAKiS A

la République, tâchez d'obtenir sa liberté et

celle de tous nos condciiunés. Toute la Corse bénira la République. »

J'avais biea répondu (xue la République était loin; que, prisonnier moi-même, ignorant le sort qui m'attendait, j'étais un triste protecteur; mes visiteurs paraissaient beaucoup plus disposés à croire à ma mauvaise volonté qu'à mon impuissance, et, comme on peut le penser, je m'étonnais de voir germer, si puissante, en plein sol corse, la ferme crovance à l'avenir. Quelle leçon pour ces esprits fatigués qui ont renié leur foi, quand ils ont vu que la persécution ne les menait pas assez tôt aux lionneurs I

J'avais été prévenu que mon séjour à Âjaccio ne serait pas de longue durée et que je serais

conduit à Marseille. Le secrétaire général de la préfecture, faisant l'intérim pendant l'absence du préfet, vint m'en avertir, en m'annonçant que, par suite d'un accident de mer, le service entre Marseille et Ajaccio serait reculé de deux jours. Le fonctionnaire parut tout étonné de ne pas me trouver tel que me dépeignaient sans doute les notes administratives qui m*accompaij;'naieni dans mon voyage, et je dois dire qu'il se montra plein de prévenance et de politesse à mon endroit. Était-ce l'effet d'un bon naturel, d'une disposition personnelle? Pour le croire, il eût fallu ne pas voir les lèvres étroites et pincées, le nez efliié et les yeux peu débon-

78 D£ PARIS A CAYENIII

naires du représentant de Fautorité départementale. .Ven conclus que cette bienveillance officielle, et toute stérile d'ailleurs, prenait sa source dans l'opinion du pays, opinion assez peu favorable, au demeurant, pour les persécutioiib iJuiitic^ues.

DIS PARIS A CAYBNKB

tn

TlAVOnée d'ÂJaccfo à Varse!Ile. — La prison de M arseiUi«

Ge fut le 5 mars, à neuf keures du matin, que je montai sur le paquebot de Marseille,

emportant les adieux et les souhaits de ceux qui m'avaient si bien accueilli et montré tant d'obligeance et d'empressement. Le convoi dont je faisais p$irtie était assez étrangement composé : c'était d'abord une petite^ tille de dix à onze ans qui allait rejoindre une maison de correction, puis un mendiant infirme, et enfin un réfractaire, le tout sous la garde de deux *>:endarmes. lia mise en scène du cortège n'avait rien de lïplendide, et ne méritait guère d'arrêter les regards. Cependant, à nous quatre, nous représentions bien des côtés douloureux de la société moderne, et, dans ce rapprocheinent, enfanté par le hasard, il y avait matière à de tristes réfiexions.

Pendant le court trajet qui sépare la prison de Tembarcadère, je tz'ouvai sur mon cliemia une foule sympathique, qui, sans souâ de la

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police et des autorités, en dépit de Fentourage

(ju'on m'avait donné, ne craignit pas do saluer un inconnu, qui ne pouvait avoir d^utre titre a ses yeux que d'être républicain et persécuté.

Est-il une seule ville en France, sans en excepter Paris, qui, depuis 1851, ait osé en faire autant ?

Cette fois, la Méditerranée n'était pas de

])onne liumeur, et quand elle se met en colère, surtout aux environs de réqumoxe, elle n'est rien moins qa*agréable. Aussi, la traversée f utelle aussi longue que fatigante et le pauvre petit vapeur qui lait le serviceentre Ajaccio et Marseille ^ut fort à faire avec les vagues qui balayaient son pont à chaque instant. Gependant, le lendemain, nous entrions dans le port de Marseille, et les <rendarmes qui, fidèles à l'esprit de corps, avaient largement payé leur dette au mal de mer, avaient à peine- eu le temps de nettoyer leur uniforme et de cacher les cigares qu'ils apportaient en contrebande, qu*un canot de la marine vint nous cherclier en compagnie d*un agent de police spécialement attaché à ma personne.

Suivant les habitudes économiques des bateaux à vapeur, la cuisine n'avait pas chauffé le matin, de sorte que, si le vent avait prolongé davantage la traversée, nous eussions été ré-' duits à mourir de faim. J'étais donc à jeun, et, comme le mal de mer m'est inconnu, j'avais un dessins violents appétits qui me soient ja-

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mais venus. Aus^, dès que je fus à terre, j'insistai auprès du brigadier pour entrer dans le premier restaurant qui se présenta. Je lui offris, comme de raison, de lui faire servir à déjeuner, mais le pauvre diable avait le cœur encore trop malade, et ne voulut prendre que du tlié, pendant que je m'escrimais de mon mieux contre des aliments plus substantiels. Quant à ragent, je lui fis donner un carafon de cognac, qu'il absorba consciencieusement. Ce devoir accompli envers mon estomac, je fis mon entrée à la prison de Marseille. J'y trouvai un grand nombre d9 détenus politiques, appartenant suit à la ville des Phocéens, soit aux <lépartements du Midi. Arrêtés pour la plupart, après le 2 décembre 1851, puis transportés en Afrique, ils avaient fini par obtenir leur grâce. Compris ensuite dans la razzia qui suivit l'incident Orsini, ils se voyaient sous le coup d'une nouvelle transportation. Négociants, artisans et ouvriers, presque tous mariés et pères de famille, ils ne me semblèrent pas de bien terribles conspirateurs, et je crois que le pouvoir eût pu, sans grand danger, les laisser à leurs travaux et à leurs familles. Braves gens, au demeurant, ils me firent bon accueil, et s'ingénièrent poui' m'épargner les ennuis qui assiègent un nouveau venu dans un milieu étranger. Malheureusement, entre eux et moi, il y avait un abîme. N'ayant en vue que leur liberté, prêts à tout accepter pour la reconqué-

rir, ils s'étaient presque tous mis en dehors de

la communion républicaine, et dès lot^ il était bien difticile que nos rapports luiiiseut empreints de cette cordialité sans réserve, qui ne peut résulter que de Tidentité des sentiments et de la conduite.

Je dois faire une exception toutefois pour un ancien détenu de Belle-Ile, dont je n'ai jamais su le nom de famille et que nous appelions Petit-Pierre. Gomme l'indiquait son surnom, sa taille n'était pas fort élevée, mais il était d'une force et d*une agilité peu communes. Enfant de Marseille, il avait cette vivacité d'intelligence qui supplée à Tabsence d'éducation; mais de plus il avait le sens droit, le cœur bien placé, et j'ai rarement vu de nature meilleure et plus ^'énéreuse. C'était le dévoiu>ment incarné, et sa foi naïve avait une vigueur et des élans qui faisaient mon admiration. Petit-Pierre avait quitté Belle-Ile en 1857, après avoir bravement sulji jusqu'au bout la condamaation qui l'y avait amené, et, naturellement, ses antécédents et son caractère étaient trop connus pour qu'il pût trouver grâce devant les mesures exceptionnelles de janvier 1858. Erroné dans la prison de Marseille, il était tombé malade la veille de mon entrée.'Lorsque je partis il était au plus mal et avait quitté la prison pour riiopital. Est-il mort ou a-t-il pris le chemin de Lambessal Entraîné moi-même bien loin de la patrie, il ne^m'a pas été permis-

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de le savoir, mais ce que je crois pouvoir affirmer, c'est qu'il n'aura pas faibli.

Je n'ai rien vu de plus pénible que la position morale de la plupart de mes codétenus de Marseille. Toujours aux aguets, épiant les moindres gestes, commentant les paroles les plus indifférentes du geôlier et de ses aides, fatiguant leurs visiteurs -de questions inutiles, ils vivaient dans une surexcitation qui n'était rien moins qil'enviable ; et pendant qu'ils cherchaient à se tromper, escomptant les démarches de leurs parents, de leurs amis, je sentais que l'accomplissement du devoir»dans toute sa simplicité leur eût été beaucoup plus facile. Sans doute, de tristes pensées traversaient mon esprit quand je songeais à Tespoir trompé de ma famille; mais j'avais trop de confiance dans le dévouement de Ceux qui m'étaient chers pour supposer qu'ils ne s'associeraient pas à mon sacrifice.

S'il y a dans cette vie triste quelque chose qui soit au-dessus des combinaisons de l'intérêt ou des exagérations égoïstes de la passion qui n*ait rien à craindre des coups de la fortune, c*est sans contredit l'amour de la fa- • mille, cette chaîne mystérieuse qui descend et remonte du père et de la mère aux enfants et les fait vivre d'une même vie. Pourquoi faul-il que ce senlimenL n'apparaisse dans loute sa pureté et dans louLe sa force qu'au milieu des épreuves et des souffrances ? Dniiî?

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le cours d'une existence que ne viennent point bouleverser les oracres, Thabitude, la sécurité semblent émousser la vivacité d'une affection qtle rien ne paraît menacer. On s'aime comme on respire, sans presque s'en apercevoir.

C'est dans les mauvais jours seulement qu On sent tout le prix de ces liens dont Testime et Tabnégation forment la base. Quand les amiliés se taisent ou s'effacent, quand, pourchercher une excuse, Tingratitude revêt les audaces du blâme» lorsque, accablée de tant d'atteintes, votre âme se replie sur elle-même dans un douloureux isolement, où trouver ailleurs que dans la famille un asile contre les cruelles morsures de la déception? Po.ur elle et pour elle seule, le malheur n'est pas un crime, c'est un titre de plus à sa pieuse et infatigaLie sympathie. Par elle, on se rattache à rhumanité qui vous échappe, on conjure les désolantes tentatives de l'orgueil solitaire, on lenaiL à la confiance, aux tendres sentiments.

Peu d'épreuves m'ont été épargnées, je puis le dire : j'ai bu jusqu'à la lie le calice de la

défaite; j'ai connu les tristesses de l'abandon, subi les blessures de l'injustice, et, je le dis sans honte, si mon cœur ne s'est pas desséché pendant cette bataille de six années, si j'en «uis sorti meilleur que je n'y suis entré, sans trainer après moi le lourd bagage des haines personnelles et de l'intolérance, c'est que tou-

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jours et partout Fange gardien de la famille

îu a entouré de ses actes, proté^çé coiUi'c; les inspirations malsaines de l'isolement. Quand je voyais les miens s'oublier sans cesse et ne se préoccuper que de moi, pouvais^je me rappeler que d'autres me délaissaient ? Quand ils me disaient, eux, que j'avais sacrifié avec moi plus que moi : — Tu as bien fait de marcher au devoir ; notre consciencè est d'accord avec ta conscience, — devais-je m'ari èier aux pierres jetées sur mon chemin? Et bien des fois, en face de ce dévouement qui s'exerçait à huis clos dans le silence du foyer désert, je me suis dcuiandé ce qu'était notre courage, à nous, soldats de la politique ; ce que valaient ces dévouements qui, pour s'af ârmer, ont si souvent besoin de croire que leur sacrifice a des échos dans les foules et qu'un piédestal supportera leur mémoire ?

Hélas! si, au retour, je n'ai pas trouvé de places vides dans mes affections, si j'ai pu embrasser mon vieux père, ma sainte mère et ma vaillante sœur, si j'ai pu les remercier de n'avoir pas désespéré, je devais bientôt apprendre que, de toutes les douleurs, la plus g-rande est cette séparation dernière qui s'appelle la mort. Pauvre père î Dès qu'il me sentit auprès de lui, il laissa fléchir l'énergique volonté qui l'avait soutenu dans ses souffrances de chaque jour ; les derni(M*s fils qui rete-' naient en lui lexistence se détendirent comme

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un ressort brisé, et cinq semaines ne s étaieat ))as écoulées depuis ma rentrée, qu*entouré

(1 un petit nombi'e d'amis, je suivais son huitil)le convoi au champ du reijos î

Ohl pourquoi ilmpitoyable raison a-t-elie éteint dans nos âmes la croyance qui faisait de la mort un réveil? Userait doux de penser que ceux ([iii ont passé sur cette terre en souffrant et en faisant le bien trouvent dans un autre monde une réparation équitable; Tespoir deles revoir un jour, après avoii* boi-iuèine dépouillé les misères d'ici-bas, serait la me; Heure des consolations. Mais non : si séduisante qu'elle apparaisse aux sentiments particuliers, cette illusion a coûté trop cher à l'humanité pour être rej^rettable. Si les enfants du siècle ont supprimé TOlympe et la doctrine décevante des récompenses et des peines après la mort, ils ont fait oBuvre sainte, et ce sera leur «^^randeur de

. l'avoir accomplie. Il est temps que iesliommes s'affranchissent des chimériques espérances et des vaines terreurs de la superstition; il est temps de fermer pour jamais les portes du mal et de ramener en ce monde la justice trop longtemps exilée, dans les cieux. C'est à Thumanité à remplacer la cité céleste, en réalisant sur elle-même et par elle-même, dans la mesure de

* sa faiblesse, l'idéal dont l'empreinte se trouve dans la conscience universelle. Yoilà des milliers et des milliers d'années que l'esprit bumain s'épuise ù chercher dans le surnaturel et

dans les révélations mensongères son origine et sa fin, et toutes les solutions successivement acceptées par la crédulité ignorante ont disparu les unes après les autres au flambeau de la raison.

Laissons donc ces vaines recherches, et contentons-nous d'avoir dans notre ccçur la science du bien et du mal; ne cherchons pas ailleurs la règle de nos devoirs. Dira-t-on qu à ce compte, les pauvres et les opprimés, destitués de cette espérance, seront doublement malheureux; que les oppresseurs, n*ayant plus à redouter un Dieu vengeur, ne mettront plus de bornes à leurs l)assions, que le succès sera la religion du jour et la force son dieu? Hélas! on n'a jamais vu les puissants s'arrêter devant la crainte d'un châtiment qui ne les menaçait qu'au delà du tombeau. Quant aux faibles, j'appelle de tous mes vœux le jour où, rejetant enlin les pr^)messes des mythologies, ils n'accepteront plus, comme une nécessité méritoire, la servitude du corj)s et de l'esprit et sauront conquérir leur place au banquet que la nature oifre à tousses enfants. Qui voudrait, je le demande, se rattacher aux rêves sérai>hiques, quand leur destruction garantit l'abolition de l'iniquité sur cette terre? Si nos morts bien-aimés, ceux dont l'exemple nous s<jutient et nous encourage, vivaient ailleurs que dans nos pieux souvenirs, ils seraient les premiers à désavouer cette idolâtrie.

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