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Plus d*autre religion que le bien, plus d'autre foi que la morale, tel est le cri des serviteurs de la vérité, et leur voix n'ira passe perdre dans le désert.
Déjà, Rome chancelle et, comme a dit le poète :
Wlien Borne laUs, tbe world ahall Dali (1).
Acceptons-en Taugure 1 et n'allons pas croire que ceux qui nous quittent après une vie bien remplie aient à regretter les transactions que
les prêtres venaient contracter avec les mourants. Le verbe nouveau a porté ses fruits; il sera bientôt la loi des nations. Aujourd'hui, tout homme digne de ce nom n*a plus besoin de mettre sa conscience à la discrétion d'un lâche . égoïsme. Il ne fera pas le bien pour être récompensé, n'évitera pas le mal seulement pour conjurer le châtiment; ce n'est plus le mercenaire qui i)èse dans sa main le travail et la récompense. Hendu à toute la dignité jàe sa nature, il agit dans la spontanéité de son désintéressement, et quand la mort vient le visiter, il Taccueille sans faiblesse; en paix avec lui-même, il s'endort dans la sécurité de sa conscience.
Si le salaire a manqué à sa journée, si Toubli, ringratitude, la pauvreté, l'ont poursuivi" sur son lit d'agonie, il n'en est pas abattu. Il
(1) Lorsque Rome tombe, le monde doit tomber.
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vivra dans ses œuvres, soit qu'il ait eu la fortune d'y attacher son nom, soit qu'il ait ap- •porté à Tœuvre collective un concours ignoré. Tout le inonde ne peut pas dire comme Epaminondas mourant sur son bouclier, qu'il laisse deux filles immortelles, les victoires deLeuctres et de Mantinée, mais le vainqueur des Spartiates n'était que la personnification glorieuse des 30,000 Thébains qui avaient combattu souslui; et nous-mêmes, après 2,000 ans, nous associons dans notre pensée reconnaissante les combattants inconnus de Marathon et de Salamine à la gloire des Miltiade et des Thémistocle.
Maintenant, voyez celui qui, asservi par ses passions, a voulu, au prix de tous les crimes, • enchaîner la fortune à son ambition : il peut échapper à la vindicte des lois, aux malédictions de l'opinion, il peut tromper tout le •monde, il ne se trompera pas lui-même. La vérité a de formidables échos dans les âmes les plus souilléeset toujours le crime est obligé de compter avec le remords. Ecoutez Tacite quand il parle de Tibère :
«... Facinora atque flagitia sua ipsi quoque » in supplicium verterant.Neque frustra prœs- > tantissimus sapientiae flrmare solitus est, si y> recludantur tyrannorum mentes, posse ads- » pici laniatus et ictus; quando, ut corporaver- » beribus, ita saevitiâ, libidine, malisconsultis » animus dilaceretur; quippe Tiberium non
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» fortuna, non soiitudines protegeLant, quia » tormenta pectoris suasque ipse pœnas fate* ^ » retur (1). »
Gardons-nous donc d'envier les favoris de la fortune; leur vie n'est qu'une longue torture, et leur mort désespérée en est le digne couronnement.
(1) Tibère trouvait son propre supplice dans ses crimes et ses vices. Et ce a'est en vain que le pr<'mier des sages avait coiitui ne d'affînner qu'en mettant à Tin l'esprit d'un tyran, on pourrait y voir la trace des coups et des blessures, que, connue le corps porte la marque sang'lante des ver^.'-es, l'esprit était déchiré par la cruauté, la débauche et la perversité des pensées. Ëa effet, ni sa haute fortune, ni la solitude dans laquelle il se rehfermait ne pouvaient empêcher Ti* bère de confesser les tourments de sa eonscience et le châtiment qu*il endumii
Tacite, Annales^ liv. VI, chap, 7.
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vtii
Promenade dans Marseille. —Les gendarmes et les menottes.
— M. Besson, préfet des Boaohes-da-RIiône. — La voiture cellnlaire. — Un convoi de forçats. — Le bagne de Toulon.
— La prison civile.— Le fort Lamalgue.— Le doux sergentmajor. — Uea nouveaux compagnons. — Les casemates. — La cantine. — La portion congrue. — Li gamelle. — L'épileptique. — Les rondes de nuit. — J'ai un cachot pour moi seul. — La surveillance et la rupture de ban.— Les conversationi do préau.
Le terme légal de mon emprisonnemeiittombait le 8 mars, et, comme je n'en avais jamais douté, les portes de la prison ne s'ouvrirent pas devant moi. Le même jour, l'ordre arriva de me faire partir pour Toulon. Cette destination me trompa. J'ignorais alors que Marseille servît de dépôt aux transportésenvoyés en Afrique et je me figurais que Toulon, port militaire, dcîvait naturellement servir à cette destination. J'étais dans l'erreur. Quoi qu'il en soit, je ne tardai pas à m'apercevoir que, dès ce moment, je devais dire adieu au reste d'égards qu'on accorde encore aux détenus politiques avec plus ou moins de grâce.. Il me fallait aller rejoindre la voiture cellulaire qui n'avait pas
quitté le débarcadère du chemin de fer, et, pour m'y conduire, le chef du convoi était assisté de
deux gendarmes. J*avâis demandé une voiture, âmes frais romme de raison; je me heurtai contre un refus hrutal, et je dus m'estimer fort heureux qu'on me permît de faire porter mon bagarre. Ce point réglé à ma satisfaction, fêtais prêt à me mettre en route; mais il me fallut, au préalable, subir une petite gracieuseté de MM. les gendarmes. Ces aimables fonctionnaires éprouvèrent le besoin de me mettre les menottes, et j'eus Tinsigne honneur de traverser, en plein jour, la moitié de Marseille les mains garniesde ces honorables bracelets, tout comme si j'avais été un misérable assassin.
Par bonheur, je n'ai pas l'esprit assez étroit pour attacher à ces indignités la plus légère im [sortance : par le temps qui court, tout homme de sens est disposé, jusqu'à preuve contraire, à voir une victime dans un prisonnier* Cependant, c'était la première fois que, dans mes aventures, je me voyais en face de ce procédé, et, je ne le cacherai pas, j'eus la faiblesse de discuter. Rien n'y fit, ni les observations timides du geôlier, ni celles du conducteur de la voiture cellulaire. Les gendarmes tinrent bon, et je suis encore à chercher le motif d'un acharnement aussi peu explicable. Etait-ce l'effet d'une consigne s'appliquant tout spécialement à ma personne, et faut-il en faire remonter la respônsabilité au préfet des
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Bouches-du-KUuiie, qui, envoyé récemment de Lille à Marseille à titre de disg^râce, me pardonnait peut-être dilficUement d'avoir occupé avant lui la préfecture du Nord? Dans tous les cas, la tatiiunerie eût été d'un goût assez médiocre, et ferait peu honneur à M. Besson.
La voiture cellulaire où je pris place contenait des forçats qui allaient au bagne de Toulon, le seul dont la suppression n'eût pas été ordonnée. G était un nouveau modèle oii Ton avait trouvé moyen de pratiquer une cellule de plus qu'à l'ordinaire , en prenant , bien entendu, sur l'espace réservé à chaque détenu. Gomme on le vpit, le progrès se fait sentir en toute chose, et la philanthropie administrative, qui lemoigue tant de sollicitude pour le transport des bestiaux, est moins scrupuleuse à Fendroit de l'homme. Toutes les boîtes étant remplies, il fallut qu'un forçat qui, sans doute, avait des titres à la confiance du conducteur, passât dans l'étroit couloir qui partage la voiture, pour me céder sa place encore chaude de sa hideuse empreinte. Cependant, j*étais si heureux d'échai)[)ei*aù contact de ces êtres dégradés, que je bénis sans réserve le. système cellulaire. Gondamnéàuneimmobilité absolue, privé d'air, je me trouvais bien parce que j'étais seul. Ces parois de fer, qui m'encadraient comme dans un tombeau, m'imposaient une torture ; je lés oubliais en songeant qu*elles m'isolaient de mes voisins. C'était déjà trop
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dViikuidre les propos cyniques, les affreuses ' vaateries des uns, qui se croisaieaL aveo les lamentations liypocrites et les or^us des autres.
Jamais je ne perdrai la mémoire do Tliorrihle nuit que je passai dans cette inleruale voiture. Je vois toujours ces costumes bigarrés, mi-partis de jaune et de blanc, ces figures marquées par la débaurhe et le crime, qui grimaçaient derrière les grillages ; toujours, j*entends ce cliquetis de chaînes, ces voix rauques ou tournées au fausset. La nuit se passa pour moi sans sommeil, et quSind, de temps à autre, la fatigue inclinait ma tète appesantie et fermait ma paupière, aussitôt le bruit des conversations me réveillait en sursaut et renouvelait mes dégoûts.
Le chemin de fer n'existait pas encore enti^ Marseille et Toulon, et il avait fallu employer la poste pour traîner la lourde machine qui nous transportait, ce ({ui ne nous empêcha pas de mettre plus de doyi^e heures pour arriver à Toulon. Cependant, un peu avant six heures (iii muLiii, nous étions à la porte du bagne, attendant le coup de canon réglementaire avant lequel elle ne peut s'ouvrir. £nûn, mes grà- .deux compagnons descendirent tant bien que mal; leurs jambes enflées par la pression des feçs et Fabsence prolongée de mouvement pouvaient à peine les porter. Ils étaient attendus par une bu^ d*argousins qui les emmenèrent
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sans tarder. Quant à moi, je lus conduit à la prison, que je quittai le lendemain pour le fort J.amalgue.
Le fort Lamalgue a joué un grand rôle dans riiistoire militaire de Toulon ; il est situé à peu de distance de la ville, sur une éminence qui commande la partie septentrionale de la rade. (Test une lourde masse de granit, que surplombent les montagnes chauves ki grises qui font une sorte d'amphithéâtre au plus fréquenté de nos ports de guerre. En m'y rendant, sous la
conduite de deux gendarmes beaucoup moins farouches que leurs collègues de Marseille, je sentis avec délices les chaudes haleines du soleil méridional; j'aspirais Tair libre à pleins poumons, comme si j'avais voulu en faire provision, et cependant je ne savais pas qu'il me faudrait attendre plus de huit grands mois et passer par bien des ennuis avant de retrouver ces impressions, à 1,800 lieues de la France, sous le ciel de la Guvane !
L'entrée du fort Lamalgue n'a rien de séduisant, mais elle est loin de donner l'idée de cet affreux séjour. La porte principale s'ouvre sur une longue avenue plantée d'arbres mal venus et boi'dée des deux côtés de bâtiments servant de caserne à un demi-bataillon d'infanterie. Au fond se dresse le fort proprement dit, auquel on pénètre par une voûte aboutissant à ces formidables portes qui servent d'enseigne à toutes les prisons. Après la porte,
vient un pont de bois jeté sur le fossé d'enceinte et conduisant aux bâtiments d'administration ainsi qn*k la détention militaire.
A mon nrri\ (^(% je n'aperçus que les factionnaires et les soldats du poste; les détenus étaient dans les ateliers, et cette solitude, ce si* lence à peine troublé par la marche monotone des seutinel les, do n ua ient un aspect encore plus sinistre à cet affreux, séjour, sur lequel le soleil versait ironiquement des jBots de lumière.
Le directeur de la prison, ou, ])our lui don- ^ner son titre administratif, l'agent principal, était absent, et je fus reçu par le sergent-major. C'était un homme de taille moyenne, aux traits maladifs, à la poitrine rentrée. Sa parole mielleuse, ses yeux confits d'hypocrisie me l'eussent fait prendre pour un bedeau, sans les ambitieuses sardinés qui se dessinaient sur la manche de sa tunique.
Lf»s formalités d'éci'ou accomplies, je croyais en avoir fini avec cet homme dont l'air prétentieux me semblait assez peu s'allier avec ses humbles fonctions. .T'avais hâte de faire connaissance avec le réduit qui m'était destiné et de me retrouver avec moi-même : je ne connaissais pas les douceurs d'un dépôt de transportés.
Je me vis d'abord enlever mes malles, après qu'on les eut fouillées de fond eu comble, précaution parfaitement inutile, puisque je ne devais plus les avoir en ma possession. Il est vrai