DE PARIS A CAYE»E
que je n'avais paru que médiocrement respectueux pour Targousin auquel j'avais affaire, et peut-être mit-il quelque plaisir à me faire sentir le poids de son autorité. Ces espèces sont tellement habituées à voir de pauvres diables trembler en leur présence, qu'elles mettent de la coquetterie à maltraiter qui les jauge à leur valeur.
Je n'étais pas au bout de ces ignobles préliminaires ; à la voix de mon geôlier, deux hommes de garde accoururent l'arme au bras, et je fus invité à les suivre. L'argument était sans réplique et je me mis en marche. On me conduisit avec cette solennité majestueuse dans une chambre basse, ayant i)our tout mobilier des monceaux d'ordures. Une fois là, mon sergent-major abaissa ses vaillantes mains à visiter mes poches et à retourner mes habits, ce qu'il fit du reste avec une prestesse que l'habitude serait impuissante à donner, si elle ne s'accordait pas avec une vocation toute spéciale. Il me débarrassa de mon argent, cassa religieusement devant moi le couteau inoffensif que j'avais apporté de Go rte, puis il me fit déshabiller de pied en cap, i)rofitant de la circonstance pour soumettre mes vêtements à une perquisition plus minutieuse que la première et s'assurer que je ne portais pas d'arsenal sous ma chemise. Ensuite, mettant de côté tout ce que je venais de quitter, il me tendit un paquet d'affreux haillons et m'ordonna de m'en
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revêtir. Je lui rôpundis que je dispensais le gouveriiemeut de pourvoir à ma toilette et ^ue je préférais user mes habits plutôt que de porter ces hideuses guenilles. Il daigna me fàîre savoir que le rèj^lenient ne me laissait pas la liberté du choix, que, prisonnier du fort Lamalgue» je devais en revêtir r uniforme, et, comme je ne pouvais plus longtemps rester en chemise, que, d'ailleurs, il ne me convenait ])as de plaider avec un drôle de ce genre, je me décidai à porter la main sur le trousseau qui m'était si généreusement octroyé. J'y trouvai un pantalon gris, une veste roussàlre et un béret de môme couleur* L'étoffe, la couleur et la coupe n'en étaient pas sans doute irréprochables, mais ce n'était là que leur moiadre défaut.
A voir le pantalon éraillé, diapré de mille souillures, avec ses boutons fatigués ou absents, ses bords dentelés en guipures, on comprenait qu'il avait fait un long service avant d'arriver jusqu'à moi. La veste était à l'avenant, et je ne considérai pas sans effroi le collet et les manches, où vingt condamnés au iuoins avaient, les uns après les autres, inscrit par couches successives leurs traces ineffaçables. En effet, le vestiaire du fort Lamalgue s'alimente des rebuts des maisons centrales.
Tous les vêtements qui ont fait le temps ré^ glementaire sur la tète et le dos ou dans les jambes des réclusion naires sont expédiés 4
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Toulon pour les traiisi)ortés q^\ii se les lians- * mettent indétîiiiment. N'est-ce pas assez bon, d'ailleurs, surtout pour des politiques 1 La vérité me force à reconnaître toutefois que Tadmii^istratioji n'impose pas aux hôtes du fort Lamalgue le désagrément de clxausser les vieux souliers répudiés par les prisons; ils ont le droit de marcher nu-pîeds, et je dois dire que c*est la cliaussure à la mode.
Ma philosophie, je ne saurais le taire, risqua d'échouer dans cette circonstance. Tous mes instincts de délicatesse et de dignité se révoltaient à la pensée d^endusser ces ignol)les dépouilles, véritable livrée du crime. Le sang me monta au cerveau, un éclair passa dans mes yeux, j'allais éclater, lorsque mes regards se rencontrèrent avec ceux du sergent-major. Je vis poindre sur ce visage de jésuite tant de satisfaction, il comptait- ai bien sur une résis^ lance qui lui donnât roccasioû désirée de faire de la force, que, par un violent effort de volonté, je parvins à ressaisir le calme qui m'échappait. A quoi bon tomber dans le piège ?
Mieux valait écraser de mon mépris cette hostilité qui se dressait devant moi et qui pouvait tout aussi bien ^tre le résultat d ordres supérieurs que d'un amour-propre froissé.
Xenfourchai donc bravement le pantalon, tout en frissonnant d'horreur lorsijue je sentis rinijuir tissu flotter autour de moi, quoique protégé contre son contact immédiat par le
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cal<^f}on que je portais et que rar<?ousin daigna ne pas m'enlever. Le plus fort était fait, ie le croyais du moins, et femmanchai la veste.
Mais mon courage faillit s'évanouirde nouveau quand je saLsis l'immonde béret qui devait désormais défendre mon crâne passablement dégarni contre les ardeurs du soleil de la Provence et les morsures du mistral. A coup sûr, un chiffonnier aurait rougi, je ne dis pas de le porter/ mais de ie jeter dans sa hotte. Enfin, ma toilette était achevée ; j'étais digne de me mêler aux illustres héros de ce lieu de délices, et ie sergent-major, en me voyant si faraud dans ma tenue réglementaire» ne put s'empêcher de se sourire à lui même. Le digne homme était satisfait, tout en regrettant sans doute de n'avoir pu me faire baïonnetter par les soldats qui rassistaient. C'eût été pour lui un titre à Tavancement.
Ce n'était pas tout : il restait à pourvoir à mon couchage, mais à cet égard, Topération n'était pas bien compliquée. On me conduisit à un réduit qu'on appelait pompeusement le magasin et on me désigna une^ paillasse et une couverture que je dus emporter sur mon dos, lorsque, sous la conduite d'un surveillant auquel le sergent-major m'avait remis, et toujours accompagné de deux, soldats en armes, je fus conduit dans la cour à laquelle j'appartenais comme transporté. Je n'essayerai pas de dire ce qu'était cette pail-
lasse rapetassée et ravaudée en vingt endroits. Quant à la couverture qui l'accompagnait,
elle n'était pas en meilleur état ; mais en revanche elle avait eu l'iionueur de servir aux ambulances pendant la guerre de Grimée» et les larges plaques de sang coagulé qui se détachaient sur son fond brun me témoignaient par écrit qu'elle avait recouvert Men des hles^ sés et des morts.
Et ici, il est bon de constater que tout est pour ie mieux dans le meilleur des mondes administratifs : sans la guerre de Grimée, il eût fallu acheter des couvertures à peu près neuves pour les transportés, et c'eût été dommage d'employer à cet usage les fonds de l'Etat. D'autre part, si le dépôt du fort Lamalgue n'eût pas existé, il eut été fort difficile d'utiliser ces débris, qu'un mendiant eût laissés sur le chemin, tandis que, grâce au bienheureux décret du 8 décembre 1851, rien n'est perdu : tout a sa justification et son emploi.
Après avoir descendu un escalier d'une vingtaine de marches, je me trouvai dans une espèce de fosse, à peu près semblable à celle
qui sert de promenoir aux ours du Jardin des Plantes à Paris, si ce n'est qu'on n'y voit pas d'arbre destiné à la gymnastique des plantigrades entretenus aux frais de l'Etat, pour la
distraction de MM. les militaireset la perdition
des bonnes d'enfants de la capitale. D*un côté
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s'élève une muraiUd qui va rejoindre le niveau du sol do la cour prinolpalé, et de rautre se dressent lee épaisses murailles des casemates
du fort, haiu le fond, un hangar couvert en tuiles oXirait une retraite en cas de piule^etie m'étonnai de cette délioate attention pôur des prisonniers^ iusqu^au jour où j'appris que cet échaïaudapre n'avait été drossé que pour abriter 1 autel mobile qu'on y mettait le dimauclie, aûn d'y dire la messe. Au demeurant, les détenus en profitaient, et c'était Fessentiel.
Pendant que j'étais l.^,noli moins embarrassé de mou nouveau coutume que de ma paillasse, j'aperçus quelques individus affublés domme moi selon Tordonnance. Je ne tardai pas ft re* connaître que je, n'avais la bonne fortune de me rencontrer avec des coreligionnaires.
Formats ou réolusionnaires en rupture de ban, ils appartenaient tous â la catégorie dite des repris de justice et attendaient qu'un navire vint les prendi e pour les conduire à Gayenne, La situation était nouvelle pour moi, et je ne rénvisageai pas de pritne abord sans Une certaine inquiétude. Qu'allais-je devenir, seul, au milieu de ce monde, déclassé, sans société possible! Je n'aurais pas même la triste ressource de l'isolement absolu, car à chaque Instant du jour et delà nuit, le:^ nécessités de la vie commune devaient m'imposer des rapports incessants avec les bôtes de la prisdh. Je mc^ décidai à m'enCermer dans la réserve« de he pas
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Bnconràget u&ô fàmiliaritë qui ne pouvait me convenir à âucuti prix. Cette manière d'agir, qui s^accordalt d'ailleurs, je crois, avec la justice et la convenance, me réussissait à raer^ veille. Avant de savoir au juste ma position, la petite population du fort Lamâlgue avait compris que, si je me trouvais avec elle au rendez-vous de Gayenne, je ne devais pas avoir pris le même chemin pour y arriver. C'en était assez pour assurer ma tranquillité; je ne vou» lais rien de plus.
J'avais encore à passer par une dernière cérémonie; un détenu militaire, qui remplissait les fonctions enviées de perruquier officiel, fit toiuber mes rares cheveux sous son cjseau et n'abandonna ma tête qu'après m'avoir fait une coiffure à la malcontent, ce qui, du reste, était tout â fait d'à-propos. Quant à ma barbe et à mes moustaches, elles furent respectées; c'était un privilège, le seul assurément réservé aux transportés, quelle que fût leur catégorie*
La journée 8*avançait, et je craignais de voir prolont^-er jusqu'au leudeuuiiu le jeûne que je supportais depuis le matin, lorsqu'un surveillant m'appela à la cantine. Je me hâtai de répondre à l'invitation, et, sur l'invitation de mes co-détenus, qui paraissaieftt âssez mécontents de n'eu pouvoir faire autant, je gravis l'escalier, au haut duquel je trouvai un piquet dé HiiL hoinmes, csipOral èn tête, pour iné conduire procèââionneltement à la bienheureuse
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cantine. En m'enlevant mon argent, on avait daigné me laisser quelque monuaie, eu m'a- Tertissant que, chaque semaine, je recevrais pour mes menus besoins 2 f r. 50 sur mon dépôt. Or, nous n étions qu'au mardi, et la prudence me commandait de ménager mes dépenses. Mais je n'avais pas mangé depuis la veille, j*étais venu après la distribution des vivres, et j'étais disposé à ne me refuser rien, dans les limites de mon maigre pécule* Malheureusement, ou heureusement si Ton veut, la carte était peu variée au restaurant du fort Lamalgue* Il n'y avait du choix à faire qu'entre du cervelas et du fromage de Gruyère, et même en prenant, comme je fis audacieusement, cervelas et fromage, sansm'inquiéterdu lendemain, je ne me procurai qu'un médiocre festin. On vendait bien du vin, mais il fallait le boire surplace, dans un gobelet de fer-blanc qui se prêtait à toutes ies lèvres, et j'y renonçai. Je redescendis, toujours accompagné de mes gardes-du*corps, et me hâtai de dévorer mes maigres provisions dont Tachât, tabac et pain compris, avait déjà notablement entamé mon budget hebdomadaire.
Une heure après, mon surveillant, toujours suivi de soldats, baïonnette au bout du fusil, vint nous ouvxîr les portes des cachots qui devaient se fermer sur nous jusqu'au lendemain matin. Les chambres à coucher ont, dît-on, le mérite d'être à l'épreuve de la bombe, et ceci
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peut avoir ses avantages en temps de siège, mais elles ne laissent pas d'avoir certains désagréments, comme on va pouvoir en juger.
Éclairées sur la cour par une ouverture pratiquée dans un mur qui mesure au moins deux mètres d'épaisseur, elles auraient pu sei'vir de glacière, n'ayant point à redouter le soleil, même au plus fort de l'été. L'ouverture, défendue par des barreaux de fer fort respectables, fermait tant bien que mal, plutôt mal que bien, grâce à un contrevent déjeté; quant à la porte, elle jouait assez aisément sur ses gonds, pour laisser passer le vent qui s'engouffrait dans le corridor, sans parler des rats gigantesques qui venaient nous courir sur le corps, et qui parfois s'amusaient à grignoter le nez ou les pieds des détenus dont le sommeil n'était pas facile à troubler. C'est au milieu de ce tombeau de inerre, sur les dalles humides qui servaient de plancher, que je déposai la paillasse qui composait tout mon lit. Inutile de dire que je n'étais pas seul et que je n'échappai à aucun des dégoûts qu'entraîne la promiscuité.
Je passai une partie de la nuit à réfléchir au traitement délicat dont j'étais l'objet, à l'étrange milieu dans lequel j'étais réduit à vivre, à l'avenir que me promettait ce début. Cependant, j'étais bien décidé à ne pas même sembler le moins du monde atteint par ces indignités. Devant le parti pris que je devais sup-
poser à radministration, il ne me restait qu'à accepter réi>oiumeut la iulte; ma santé pouvait s'jr miB«r, l'étaîB sur de ma Toionté.
Ce n'étaii ridn d« fKirter um ]ÈfTiê «ncore hii rnide de la sueur des forçats, de coudoyer la muit leur paillasse, de mêler moa kaleine à la l0ar« il ma f aUait encore oommuiiier aveo éax d'une manière ^lus complète* A l'heare dn repas, de l'unique repas que l'on fait nn fort Lamalgne, je vis apporter une gamelle remplie Inaqu'an berd d'une «mpe naaséabenda, dont rôdeur me iieukwit encore aiAPie deni ans^ et je fus invité^ nioidixième> à trempor ma cuiller dans cet immonde fouillis de pain et de tron-^ Qonedeôhou, où te trouTaieaiqaelqaeB lardons de Yiandenoiritréet plus dnre qa*une semelle de botte. Il n'y avait pas à hésiter : il fallait manger ou mouiir. Je pensai que mon estomac ne poUrrail digérer longlempe les afireax co^ mestibieb de ia canttne, tii sè oonlenter de pain, et je voulus tout d'abord surmonter lâ profonde répugnance que m'inspirait ce ré^ gime oomiàttnaHtaire* Je me mis donc à l'oia^ yre. Avec quelle anxiété je suivais le geste de mes commensaux ! i'omme je tremblais de les voir envahir les limites imaginaires que je m'étais tracées, limites asses étroites att sur-^ plus pour désarmer leur|ah>iisle! Tout Acoiip, un boiteux, à fl^fure Je luuine, qui se trouvait à mes côtés, se met à pousser des cris inarticulés. 11 tombe à la renverse et se roule dans
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d'horribles convulsions. Le malheureux était épileptique, et peu de jours s'écoulaient sans qu'il eût une attaque. Le dîner fut suspendu d'un accord tacite; mes autres convives, habitués à ces accidents, arrêtèrent spontanément la marche des cuillers, par un sentiment de fraternité vraiment louable. Au bout de quelques instants, le boiteux à peine revenu à lui, les yeux encore renversés et la bouche couverte d'écume, donnait le signal de la reprise, et bientôt le contenu de la gamelle disparut devant un assaut général que rien ne vint arrèter.
Il n'}' eut qu'un réfractaire ; ce triste épisode m'avait trop impressionné, sa conclusion avait, en réveillant mes légitimes dégoûts, effacé - toutes mes résolutions ; je déposai les armes, jurant bien de ne plus essayer et de vivre de pain, de cervelas et de gruyère.
Mon avenir ne s'embellissait pas et cependant mon sort n'allait pas tarder à s'améliorer. Deux jours après, au moment de la fermeture, le surveillant du service me mit dans un cachot à l)art,Mondéménagementfutbientôt fait, et, tout en me félicitant d'échapper à un voisinage peu flatteur, je ne savais si je devais augurer bien ou mal de ce changement. Cette incertitude ne • fut pas de longue durée.
11 n'est pas facile de dormir au fort Lamalgue; sans parler du couchage un peu troj> primitif pouryêtre vraiment satisfaisant, le som-
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meil est souvent interrompu. C'est <l abord le pas cadencé du factionnaire qui fait résonner les voûtes sonores du corridor ; puis les patrouilles et les rondes qui se succèdent et rechange des Qui-vive , et les rondes ne se bornent pas à une yériilcation extérieure. Plusieurs fois par nuit, les serrures grincent sous les clefs énormes, les portes massives crient sur leurs gonds, et un surveillant, armé d'une lanterne, vient compter une à une les tètes -de bétail que doit renfermer Tétable de pierre.
Après, viennent les chefs et souvenl a quelque demi-iieure de distance ; alors, la scène prend un autre aspect. Avant de faire ouvrir la porte d'un cachot, on entend un commandement militaire ; les soldats apprcfcnt les armes, prêts à faire feu. lia i)remière fois que j'eus l'honneur d'avoir un cachot pour moi seul, je fus réveillé par ce bruit sinistre qui, plus d*une fois, dans ces dernières années, avait été un signal de mort pour maint et maint prisonnier.
Bn s'ouvrant, mes yeux se portèrent sur un homme encore jeune, en tenue d*adjudant : c'était l'agent principal de l:i lunson et du dépôt. 11 me dit qu'ayant vu mon dossier, il n'avait pas voulu me laisser mêlé aux autres détenus, dont la position n*avait rien de commun avec la politique, ajoutant avec un intérêt qui me parut sincère et qui Tétait réellement, qu'il ferait tout son possible pour me rendre moins
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pénible le séjour du fort Lamalgue, sans me dissimuler que sa bonne volonté était malheurei^sement enchaînée par les exigences d'un règlement auquel il ne pouvait se soustraire.
Tout cela me fut exprimé avec un air de franchise sympathique qui me fut d'autant plus agréable que j'étais loin de m'y attendre.
Le surveillant de service reçut l'ordre de me donner une seconde paillasse et plusieurs couvertures ; enfin, reconnaissant que j'avais droit à ne pas être mêlé aux transportés des autres catégories, il m'offrit de me laisser, pendant la moitié de la journée, la jouissance exclusive de la cour; je refusai. Pouvais-je acheter une satisfaction personnelle en imposant à de malheureux prisonniers l'obligation de passer cin([ à six heures de jour dans l'étroit cachot qui leur servMit de dortoir ?
Ce droit à la séparation une fois admis, je vis naturellement disparaître les autres conséquences du régime de promiscuité auquel j'avais été soumis lors de mon entrée. Je fus dispensé de la gamelle commune ; j'eus ma nourriture à part et je pus boire à un bidon où ne venaient pas s'abreuver les autres dé'enus.
Comme tout est relatif dans la vie ! Je regai'dais comme une félicité inespérée, comme la réalisation d'un rêve impossible, les modestes fa^veursqui n'étaient que Texécution du règlement; le reste était oublié. Je ne pensais plus à la détestable qualité et à l'insuffisance de la
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provende habituelle, à l'insipidité de l'eau de citerne dont j'étais réduit à me désaltérer.
Qu*eslH3e donc que le bonhèurf
Le prix de la journée du détean au fort Lamalgue est fixé à 40 centimes, c'est-à-dire à moins de la moitié du prix alloué pour les forçats dans les hagnes, et oes 40 centimes doivent suffire à tout. La rafion se compose de 750 grammes de pain de deuxième qualité, d'une soupe et d'une portion de viande, et, quand on pense qu'en moyenne le prix du pain absorbe au raoius 20 centimes, qu'il faut en- | suite payer le pain de soupe, le sel et les légumes, il est aisé de se faire une idée de la quantité et de la qualité de viande qui revient A chaque détenu.
Je me demandais comment ou pouvait vivre eavc un pareil ordinaire, et cependant mes co-détenus en faisaient le plus grand éloge.
Par quelles privations avaient-ils donc dû passer, ppur s'accommoder si bien de cette détestable alimentation? Quand on n*en a pas été témoin, li est impossible d imaginer le recueillement qui se lisait sur les vidages quand s*a- Tançait l'heure du repas. Les groupes se formaient, et les délégués de chaque plat auxquels était confiée l'honorable mission d'^^ller cher- | rher la soupe et le pain se rangeaient silen- • cieusement auprès de Tescalier pour s'élanoer vers la ouisine au premier signal. Bt au retour, il fallait voir avec quelle religieuse at-
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tention, quelle sage lenteur, ils s*avançaient chargés du précieux fardeau. JamaÎFi, assurëmeat, Fiamine ne mit autant de solennité à ^ porter les entrailles des yictimes à l'autel de Jupiter, et malheur à celui dont le pied se fût heurté contre une pierre, dont la main eut laissé échapper l'espoir des impitoyal)les estomacs qui se tordaient d'impatience! Je ne sais vraiment quelle expiation eût pu racheter sa iualcidresse ou son infortune.
C'est que ce dîner, cet unique dîner était non-seulement la rançon des formidables appétits qui s'aiguisaient depuis la veille; c'était encore, pour les détenus qui .ne possédaient rien, le moyen de se procurer un peu de tahac et un verre de vin. De deux jours l'un, [ils vendaient leur ration de pain et de viande, et si la soupe n'entrait pas dans ce commerce, c'est que, servie par gamelle de dix, elle ne comportait pas d'appropriation personnelle* Et c'était heureux qu'il en fût ainsi, car, pour (quelques-uns, la soupe était le seul moyen de ne pas mourir de faim. Ces rations, snrlout le pain, étaient achetées par les condamnés militaires qui, moins dépourvus que les transportés, travaillant d'ailleurs dans les ateliers, pouvaient ajouter quelque chose à leur ordi- -naire.
Cependant, chaque Jour, le dépôt recevait de nouveaux hôtes, pauvres diablesque la misère, autant que l'habitude du vagabondage,