‹ De Paris à Lyon et à AuxerreChapitre 134 sur 158 · LYON.— ASPECT GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

LYON.— ASPECT GÉNÉRAL

lampe mélancolique s'allume quelquefois dès le milieu du jour ; mille parfums de drogueries ou pires encore, saississant âcrement les nerfs olfactifs; une population soucieuse, affairée, peu curieuse de la forme, et, pour tout luxe d'équipage, dans ces rues dignes du xni° siècle, de bruyants haquets, de lourds véhicules supportant des monts énormes de ballots; une atmosphère grise, humide, saturée neuf mois de Tannée de ces brouillards tamisiens qui portent la moitié d ’Old merry England à l’expatriation, et l’autre au suicide, tel est l’aspect riant, le polyorama qui frappe tout d’abord l’étranger à Lyon, et le prédispose à un spleen double consigné dans mainte page écrite ab irato sur cette grande et industrielle cité.

» Le caractère des habitants n’est pas fait pour améliorer cette impression première. Le Lyonnais est une sorte de Hollandais probe et actif, économe, laborieux, mais auquel le ciel, dans sa justice distributive, a, en compensation de ces vertus solides, refusé les grâces frivoles de l’affabilité, de la légèreté et de la sociabilité, cette fine fleur d’intelligence qu’on nomme esprit, ou, pour mieux dire et être plus juste, cet agréable badinage dont le plus pur Béotien de Paris sait si bien masquer sa radicale nullité, en même temps que ce vernis d’urbanité et d'élégance qui fait illusion aux étrangers et cache la vulgarité foncière ou l’égoïsme renforcé. Le Lyonnais n’entend rien à toutes ces finesses. 11 ne se pique, et a raison en ceci, ni d’être plaisant ni d’être aimable ; il rit quand il en a le temps ; son commerce, son industrie, ses chiffres l’absorbent tout entier : de là sa physionomie grave et morne, et, s’il faut le dire, passablement renfrognée. 11 est austère sans effort ; car il n’a pas besoin de luxe, de plaisirs, et n’en soupçonne pas le goût. Il dîne à deux heures, soupe à neuf, et se couche vertueusement ensuite, comme un marchand du moyen âge. Ses jours, qui ne diffèrent pas sensiblement de ses nuits, il les passe, la plume à l’oreille, dans une façon de cave ou de rez-de-chaussée ténébreux qu’il affectionne, car à la garde de ce lieu peu avenant sont confiés ses marchandises, son grand-livre, le répertoire et le siège de ses affaires, le grand intérêt de sa vie.... Le Lyonnais, qu’enrichissent, à moins de grands désastres, trente ans d'une telle existence, n’a pas un

ITINÉRAIRE DE DIJON A LYON

seul instant l'idée de se servir de sa fortune au profit de son bien-être ; il n’en jouit ordinairement qu’à la troisième génération; la seule joie qu’il se permette, la seule que ne lui défendent point les précédents et les usages du commerce de la cité, consiste à acheter quelque maison de campagne dans les environs de la ville, pour y aller passer patriarcalement le jour du seigneur en famille.... »

Ce tableau satirique, peut-être vrai en 1848, ne Test plus aujourd’hui. Depuis dix ans Lyon a subi une transformation si merveilleuse, qu’on a peine à la reconnaître : hommes et choses, tout y est changé. Sans doute, la vieille ville n’a pas été entièrement détruite, et les amateurs en retrouveront encore dans tous les quartiers des vestiges considérables; mais, chaque mois, ses rues les plus étroites, les plus sombres, les plus puantes, les plus insalubres, tombent sous la pioche des démolisseurs. De larges et longues voies de communication ont été ouvertes ou vont s’ouvrir à travers les épais massifs que sillonnaient un trop grand nombre d’allées. Si la rue Centrale a mérité de sévères critiques, la rue Impériale peut rivaliser, sous tous les rapports, avec la rue de Rivoli. Les maisons qui s’y élèvent sont encore trop hautes ; mais elles ont été bâties avec plus ou moins de goût sur un plan nouveau. Elles seront désormais gardées par des concierges; elles cessent d’être des passages , et , par conséquent , des dépôts d’immondices. Grâce, en outre, à certaines mesures prises par l’autorité municipale, les usages de la population, jadis si déplorables, se sont beaucoup modifiés, surtout dans certains quartiers. On peut maintenant gravir les escaliers des principaux restaurateurs sans être condamné à chercher péniblement sur la pointe du pied, au fond d’un corridor obscur, quelques dalles ou quelques pavés surnageant au-dessus d’une mare infecte. Quand Lyon se sera bien lavée (elle a maintenant de l’eau propre à discrétion), bien purifiée de toutes ses anciennes souillures; quand elle se sera donné l’air et la lumière qui lui manquaient; quand elle aura renouvelé son pavé, en ayant bien soin de ne pas le remplacer par du macadam ; quand elle aura corrigé les mauvaises habitudes, élevé les idées, épuré le goût, réformé les manières de ses habitants, elle deviendra la

Vue de Lyon, prise des Chartreux.

ITINÉRAIRE DE DIJON A LYON

ville la plus belle et la plus agréable du monde entier. Elle en est déjà, avec Edimbourg et Prague, la plus pittoresque, l’une de celles que les artistes reviennent toujours visiter avec le plus d’intérêt.

Pour bien comprendre la position de Lyon, il faut l’avoir examinée du haut du clocher de Fourvières. C’est là que tout étranger doit aller s’en former une idée ; c’est là que je vais essayer de l’expliquer. Nul ne regrettera le temps employé à cette étude préliminaire. Le panorama de Fourvières vaut à lui seul le voyage de Paris à Lyon.

L'église de Xotre-Dame de Fourrière# couronne la colline de la rive droite de la Saône, au pied de laquelle s’élèvent la cathédrale, l’archevêché, le palais de justice et la loge du change. De nombreux chemins y conduisent. Gravissez, derrière la loge du change, une rue, ou plutôt un escalier qui monte en ligne droite, vous ne tarderez pas à atteindre la montée Saint-Barthélemy, ruelle étroite, mal pavée, plus mal balayée, resserrée, le plus souvent, entre deux murailles sombres, peuplée de mendiants et de mendiantes, mais cependant pittoresque, animée par de nombreux pèlerins aux costumes variés. Cette montée aboutit à la place de l’Antiquaille. Il vous faudrait alors tourner à droite, suivre la rue Cléberg, puis, encore à droite, une autre rue garnie de chaque côté de boutiques qui satisfont tantôt les exigences du corps, tantôt les besoins de l’âme. Là, on donne à boire et à manger; ici, on vend des croix, des chapelets, des livres de piété, des images, mais surtout des cierges et des membres humains en cire. Ce spectacle a son caractère; toutefois, je vous engage à prendre, au milieu de la montée Saint-Barthélemy, un passage abrégé (on paye 1 sou), c’est-à-dire un agréable sentier habilement tracé , construit à travers les maisons et les jardins, qui va aboutir sur la terrasse même de Notre- Dame de Fourvières.

L’église Notre-Dame de Fourvières doit son nom au forum romain qui s’élevait jadis à l’endroit qu’elle occupe aujourd’hui. En 840 ce forum s'écroula; avec ses débris on construisit une chapelle dédiée à la Vierge et appelée, Fourvières, de foro vetere, l’ancien forum. On la nomma d’abord Notre - Dame de Bon - Conseil.

LYON. — FOURVIERES

Agrandie vers 1168, dédiée en 1173 à saint Thomas de Cantorbéry, qui en avait vu jeter les nouveaux fondements, élevée en

1192 au rang de collégiale par Jean de Bellesmes et Étienne de Saint-Amour, elle reçut en 1476 la visite de Louis XI, qui créa Notre-Dame de Fourvières châtelaine de vingt-cinq villages. Les protestants la dévastèrent en 1562. Elle fut longtemps abandonnée. Au xvii e siècle seulement la foule y revint à la suite d’une peste. On l’agrandit au xvm® siècle. La Révolution l’épargna

Notre-Dame de Fourvières.

tout en la dépouillant de ses ornements. Rouverte en 1798 par des schismatiques, elle fut fermée après le concordat, sur l’ordre du cardinal Fesch, qui la racheta en 1804 pour 23 703 fr , et en donna la direction à deux chapelains. En 1805, le pape Pie VII y monta pour y bénir la ville entière (19 avril). Depuis elle a vu constamment s’accroître le nombre des fidèles qui viennent y prier et y apporter des ex-voto. Leur nombre dépasse 1 500 000 par an. C’est actuellement une annexe de la paroisse Saint-Just. On l'a rebâtie presque entièrement il y a quelques années. Enfin

ITINÉRAIRE DE DIJON A LYON

on a organisé dans les premiers jours de 1856 une nouvelle loterie, dont lçs bénéfices sont destinés à l’acquisition des terrains voisins et à la démolition des constructions qui ont été élevées sur ces terrains, et qui masquent sur plusieurs points la chapelle de Notre-Dame de Fourrières.

Au point de vue architectural, l’église de Notre-Dame de Fourrières n’a rien d’intéressant. C’est en grande partie une construction moderne dans le style roman. La tour, beaucoup trop élevée pour sa base (elle a 52 m ,50), est surmontée d’une statue de la Vierge en bronze doré. Cette statue, érigée avec le produit d’une quête, fut inaugurée le 8 décembre 1851. Elle a été fondue par MM. Lanfrey et Constant Baud, sur le modèle de M. Fabisch. Sa hauteur est de 5 m ,60. On lit à sa base cette inscription : Beneficiorum. memor. civitas. ære. lugdunensium, 1852. Le socle octogone sur lequel elle repose, haut de 3 mètres, porte huit plaques de bronze couvertes d’inscriptions, dont nous ne citerons que deux.

O Marie Mère de Dieu Cette ville est à vous Protégez-la.

A la grande patronne de la cité

les habitants de Lyon en témoignage des bienfaits reçus.

L'intérieur de l'église est tapissé d’ex-voto qui n’ont aucune valeur comme œuvre d'art ou de style. Un nombre considérable de petits cierges y brûlent constamment. « Marie, a dit un écrivain catholique, est devenue le remède universel des malades, la source perpétuelle des cures miraculeuses, le secours infaillible contre les démons, la ville du refuge ouverte à tous ceux qui ont des besoins et qui réclament des consolations et leur salut. » Deux des inscriptions placées au-dessous de la statue qui couronne le clocher rappellent qu'en 1643 Notre-Dame de Fourrières a fait cesser la peste qui décimait la population, et qu’en 1832, 1835 et 1850 elle a préservé la ville du choléra. « Les ex-voto qui tapissent les murs témoignent en outre des inépuisables largesses de la Vierge puissante. »

Certains écrivains lyonnais ont beaucoup vanté deux tableaux

Page 1