I. Schmidt, Notice sur Strasbourg
le grand schwoèrbrief (constitution) lu et juré chaque année devant la cathédrale; un plan en relief de la ville et des fortifications , fait par Specklin en i 574 ; la petite bannière de la ville de Strasbourg, en soie, peinte des deux côtés, représentant la Vierge assise, étendant les bras et tenant l'enfant Jésus sur ses genoux ; la même Vierge, représentée dans une peinture byzantine, très-vive de couleurs, exécutée sur une étoffe chargée de craie, qui recouvre une table de bois ; une collection de vitraux de Tancieiine chartreuse de Molsheim , exécutée , d'après Martin de Vos d'Anvers, par Léonard et Laurent Linck, de 1620 à 1632 : telles sont les principales richesses de la collection d'antiquités, dont la fondation, de même que celle de la bibliothèque de la ville, ne remonte pas plus haut que 1765; elles ont pour origine commune la donation, faite à la ville par Schœpflin , de riches collections qu'il avait formées laborieusement et à grands frais.
A la bibliothèque donnée par Schœpflin on a réuni, dans le même local, la bibliothèque de l'ancienne université de Strasbourg, devenue celle du séminaire protestant; elles possèdent ensemble plus de 130 000 volumes. Elles sont riches en ouvrages d'histoire, d'histoire littéraire, de littérature, de philosophie et de théologie ; on y remarque un don du gouvernement anglais, la série des volumes publiés par la record-commission.
La salle du rez-de-chaussée renferme une belle collection de manuscrits et de vieilles impressions du xv« siècle. On y remarque surtout des manuscrits du moyen âge provenant de la bibliothèque de l'ancienne commanderie de Saint- Jean ;
La collection des différentes constitutions de Strasbourgi depuis le xiii* siècle ;
Un titre par lequel le chapitre de Saint-Thomas prête une somme de 80 livres à Gutenberg;
Un grand volume, intitulé Hortus deliciarum^ écrit vers i280 par Herrade de Lansberg, abbesse du couvent de Sainte-Odile : cet ouvrage est orné de nombreuses miniatures qui, sous le rapport de l'histoire de l'art et des costumes, sont du plus grand intérêt;
Un recueil de prières du vin* ou du ix* siècle, écrit, sur vélin pourpré, en caractères d'or et d'argent;
Un missel portant les armes de Louis XII, signé par l'ar^ chevêque François de Lyon ;
Un bréviaire enrichi de belles miniatures;
Un dictionnaire des notes lironiennes, ou caractères sténographiques usités dans la chancellerie des rois carlovingiens ;
Un recueil des lois canoniques, fait par Rachio, évêque de Strasbourg, et écrit en 788 ;
Le poème de la guerre de Troie, comptant soixante mille vers , par Conrard de Wûrzbourg ;
Les sermons de maître Eckart et de Jean Tauler;
Les chroniques de Kœnigshoven, en allemand et en latin.
Ouverte au public, de deux à cinq heures , les lundis, mercredis, jeudis et vendredis, la bibliothèque peut être visitée tous les jours par les étrangers.
Du Temple-Neuf, la rue de TÈcole et la rue des Grandes- Arcades conduisent à la place de l'ancien marché aux herbes, qui doit son nom actuel à la statue de Gutenberg. Cette belle œuvre de M. David (d'Angers) a été inaugurée en 1840. L'inventeur de l'imprimerie a été représenté par l'artiste au moment où il vient de retirer de sa presse une feuille sur laquelle on lit ces mots : « Et la lumière fut ! » La statue est en bronze ; elle repose sur un piédestal en grès, orné de basfeliefs allégoriques.
Un peu plus loin , près du pont du Corbeau et sur la rive gauche de l'Ill , se voit un vieux bâtiment qui date en partie de 1358 et en partie de 1781 : c'est \sl halle commerciale.
iâ6 ITINÉRAIRE DE PARIS A STRASBOURG.
La rue de la Douane et le quai Conduisent en peu d'instants à celui des édifices de Strasbourg qui, après la cathédrale, éveille le plus la curiosité du voyageur. A la place qu'il occupe, s'élevait autrefois un palais où séjournèrent
La me des Grandes-Arcades.
des rois francs. Près de ce palais , des moines écossais et irlandais bâtirent, au vi' siècle, un petit hospice et un oratoire en bois, qu'ils dédièrent à Saint-Thomas. En 822, le palais franc avait disparu, et son emplacement se trouvait
^Tahi par Toratoire que Tévêque Adeloch avait converti en église. Deux fois incendiée et reconstruite , cette église me* oafAtt de tomber en ruine, lorsque Tévéque Henri la réédifia en 1364, telle qu*elle est aujourd'hui.
En 1549, vingt-six ans après que le curé Antoine Firn^ de Hagu^nau, y eut prêché pour la première fois la Réforme, réglise Saint-Thomas fut définitivement cédée aux proteslaïUs, ainsi que ses revenus.
L'église Saint-Thomas.
Une tour occidentale, de construction byzantine dans sa partie inférieure ; une tour orientale, de style gothique, terminée par une galerie : voilà pour l'extérieur. A l'intérieur, on admire de beaux vitraux coloriés , des orgues d'André Silbermann, et les piliers élancés qui soutiennent la voûte.
Mais c'est par les monuments qu'elle renferme que l'égHse Saint-Thomas est surtout remarquable.
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Celui qui tout d* abord frappe et étonne le regard , est le chef-d'œuvre de Pigalle, le mausolée que Louis XV fit ériger, en 4777, à la mémoire du maréchal Maurice de Saxe. Quelques critiques que Ton ait faites du sujet de la composition, on ne saurait nier qu'elle ne soit d'un effet imposant et d'une admirable mise en scène. Devant une pyramide en marbre gris est un sarcophage. Le maréchal est debout; il descend d'un pas ferme les marches qui conduisent au cer-
'^JFif^
Le tombeau du maréchal de Saxe.
cueil. A sa droite sont renversés sur leurs drapeaux brisés l'aigle d'Autriche, le lion belge, le léopard anglais. A sa gauche, devant les drapeaux de la France, le génie de la guerre, en pleurs, tient son flambeau renversé. Plus bas que le génie, et devant le maréchal, la France, sous les traits d'une femme éplorée, d'une main s'efforce de retenir son héros, tandis que de l'autre elle essaye de repousser la Mort. Celle-ci, montrant au maréchal le cercueil ouvert, semble lui annoncer que son heure est arrivée. De l'autre
STRASBOURG. i29
c5të du sarcophage^ et faisant pendant h la Mort, on voit Hercule, la tête appuyée sur une main et plongé dans la douleur.
Pendant la Terreur, ce tombeau échappa à la destruction, grâce à Theureuse idée qu'eut un garde-magasin , nommé Mangeischott, de faire entasser du foin et de la paille dans l'église Saint-Thomas.
Un monument extrêmement curieux est le cercueil en pierre de Tévéque Adeloch , placé dans une niche , à gauche du chœur. Il porte pour date DGCGXXX, et pour inscription : Adelachus prxsul ad Dei laudes ampli ficandas hanc aedem collapsam instauravit. Le devant de ce cercueil , divisé en sept compartiments, est remarquable par ses sculpiures.
L'église Saint-Thomas renferme encore plusieurs monuments élevés à des savants qui ont illustré l'université de Strasbourg, entre autres celui qui fut érigé à Schœpflin par sa sœur , et ceux de l'historien Koch et de Jérémie-Jacques Oberlin, exécutés par Ohmacht.
Dans une petite pièce, on montre aux curieux deux momies , un comte de Nassau-Saarbrûck et une jeune fille inconnue, qui ont présenté un certain intérêt tant qu'on est parvenu à leur conserver leurs véritables costumes ; malheureusement, ces costumes n'ont pu résister à l'action corrosive du temps, et, refaits avec des étoffes de notre époque, ils ont perdu la plus grande partie de leur prix.
Il reste à visiter, parmi les édifices religieux , la plus ancienne église de Strasbourg, Saint-Pierre-le-Vieux , construite au commencement du iv<* siècle par un missionnaire nommé Materne, qui avait prêché le christianisme en Alsace. Située hors des murs, sur les bords de l'Ill, bientôt entourée d'habitations et comprise dans l'enceinte, agrandie en 1428 et surmontée d'une flèche assez élégante, cette église fut, vers la fin du xvii* siècle, partagée entre les protestants et les catholiques.
On peut dire de la ville de Strasbourg qu'elle est à son époque de transition : ce n'est pas encore une ville moderne; ce n'est déjà plus tout à fait une ville du moyen âge. S'il faut en juger par les changements opérés , la transformation se fera lentement; il s'écoulera peut-être des siècles avant qu'elle soit complète. Voilà, par exemple, cent soixante-neuf ans qu'elle est réunie à la France, et, si elle est devenue française de cœur, elle n'a pas cessé d'être allemande d'esprit. Au reste , sa vieille physionomie n'est pas ce qu'elle offre de moins curieux au visiteur ; on parcourt avec intérêt ses rues étroites, irrégulières, où l'on rencontre quelques beaux bâtiments de la Renaissance , de jolies maisons en bois, élégamment sculptées, et même de ces étranges habitations à étages saillants , qui , se touchant presque par le sommet , ne semblent avoir été faites ainsi que pour empêcher la lumière d'arriver à l'espèce de couloir qu'elles forment en bas. Dans ces quartiers-là , chaque pas conduit devant un souvenir; ce sont les pages bien conservées d'un vieux livre d'histoire.
Mais , si la ville de Strasbourg, dans sa métamorphose , doit un jour perdre beaucoup de son intérêt historique , il est juste de reconnaître que, sous le rapport hygiénique, elle en sera grandement indemnisée. On peut en juger déjà par les quelques rues largement aérées et éclairées , bordées de maisons commodes, qu'on a substituées à de véritables ruelles aussi malsaines que sombres. L'administration municipale a droit surtout à de grands éloges pour avoir introduit le trottoir en bitume dans une ville où l'on s'écorche les pieds sur un pavé composé de véritables têtes de clous.
Les ponts de Strasbourg , à l'exception de quelques-uns qui sont en fonte et d'une seule arche , n'ont rien de remarquable que leur nombre ; ils sont jetés sur les deux bras de rill, qui, après avoir reçu les eaux de la Bruche, traverse, en se divisant, la ville, dont la plus grande partie se trouve ainsi
former une île. A Tenlrée de la rivière, une écluse, construite par Vauban , réunit les deux rives et a pour destination de remplir, en temps de guerre , les fossés des fortifications. Plus loin , k l'endroit où l'Ill se sépare en deux bras , celui de droite forme quatre canaux sur lesquels sont jetés des ponts , autrefois couverts , qui faisaient partie de l'enceinte de la ville. Les tours dont ils étaient flanqués ont été conservées , et donnent à ce quartier un certain caractère de tristesse. Le bras gauche de l'Ill est canalisé et va joindre le Rhin par un embranchement. Un autre canal joignant l'Ill au Rhin traverse le canton Est , près' de la citadelle , et se jette dans le bras droit de la rivière , un peu au-dessus du pont Saint-Guillaume.
Place forte de première classe , Strasbourg présente un formidable système de défense, composé d'une enceinte bastionnée à double rempart , de deux ouvrages à cornes , de plusieurs autres ouvrages extérieurs et d'une citadelle. Celleci, construite par Vauban sur le côté oriental de la ville, est liée à la place par deux communications ; elle forme un pentagone, et se compose de cinq bastions et de cinq demilunes.
Les casernes sont de solides édifices en pierre, ayant de belles cours en partie plantées d'arbres : elles peuvent , avec la citadelle, loger 0000 hommes et près de 900 chevaux.
L'arsenal, un des plus considérables de France, se compose de magasins, de hangars, de chantiers de construction, situés sur les deux côtés de l'avenue de la citadelle. On compte dans les magasins d'armes 200000 fusils, 10000 pistolets, 70000 sabres, 2000 cuirasses, 20 000 lances, un grand nombre de bouches à feu, outre celles qui sont nécessaires à l'armement des fortifications et de la citadelle.
La fonderie de canons, qui, depuis son origine, avait toujours été sous le régime de l'entreprise, a été mise en régie militaire, en 1825. Le grand développement auquel elle est
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parvenue date d*une commande de près de 700 canons qui lui fut faite en 1844. Elle possède aujourd'hui : 1 fourneau rond h réverbères de 26 400 kilogrammes; i second de 15 000 kilogrammes, et 1 troisième de 2000 kilogrammes; 2 fourneaux longs accouplés, dits à l'anglaise, de 4000 kilogrammes chacun ; 1 fourneau à manche pour Texploitatiou des terres , des moules et scories , et plusieurs fourneaux à creusets ; 5 bancs de forerie, etc. Avec ces moyens, elle peul exécuter annuellement , à raison de douze heures de travail par jour, une commande de 300 bouches à feu de tout calibre.
On entre à Strasbourg par sept portes. La citadelle en a deux. La porte Nationale, autrefois la porte Blanche, reconstruite au XVI* siècle, se compose d'une tour extérieure qui porte cette inscription : Hosiibus arcendis , civibus tuendis , et d'une tour intérieure dont la porte est surmontée d'une énorme gueule de lion en meurtrière ; sur le mur qui joint les deux tours, on lit une vieille inscription allemande dont voici la traduction :
« Par ma foi ! Personne ne saurait sonder la miséricorde de Dieu , la cupidité des ecclésiastiques et la méchanceté des paysans !»
En 1S68 , du côté de la porte Blanche, on a trouvé , dans un lieu qui avait servi de cimetière aux habitants d'Argentorat , à 3 et 4 mètres de profondeur, vingt sarcophages de pierre, renfermant des lampes, des plats, des coupes, des écuelles, des fioles, des vases de terre et de verre. Auprès des sarcophages étaient plus de cent urnes contenant des cendres. Les anciens habitants de l'Alsace brûlaient leurs morts, dont ils déposaient la cendre, enfermée dans des urnes, sous des voûtes de pierre et de brique ; à côté des urnes , ils plaçaient des lampes sépulcrales et des vases remplis d'eau. La porte de Pierre faisait déjà partie de l'enceinte en 1374. Une ^es tours de la porte de Saverne remonte k 1349.
Il ne faut point chercher de promenades dans l'intérieur de Strasbourg, à moins qu'on ne veuille donner ce nom aux trois allées plantées d'arbres qui précèdent la place du Théâtre, et qu'on appelle le Broglie. C'était jadis une grande place, appelée le Marché aux Chevaux; la noblesse strasbourgeoise y donnait ses tournois.
Faubourg de Strasbourg.
Les véritables promenades de la ville sont situées hors de son enceinte; il y en a deux, grandes, belles, riantes l'une et l'autre, qu'on nomme le Contades et laRobertsau.
La première , à laquelle on arrive par la porte des Juifs , fut dessinée sur l'emplacement de l'ancien pré des Arbalétriers ; abattue pendant la Révolution , elle a été replantée en 1799, et beaucoup embellie depuis quelques années. Sur la route des trois délicieux villages, Schiltigheim, Bischeim et Hoenheim, qui se tiennent par la main de manière à n*en former qu'un seul, on aperçoit une ferme isolée : c'est là
que Voltaire, dégoûté de Berlin et de Frédéric, vint, de 4753 à 1754, écrire les Annales de l'empire. C'est dans une belle maison de campagne du voisinage qu'il allait, pour se distraire de ses travaux, converser chez le maréchal de Contades avec toutes les illustrations de Strasbourg, scientifiques, artistiques et guerrières.
De larges pelouses coupées par de magnifiques allées de tilleuls, dont Le Nôtre a tracé le dessin ; une belle orangerie, où logea Joséphine en 1806 et en 1809; un jardin anglais; un pont suspendu qui donne passage dans l'île du Waken ; un village dont toutes les maisons , coquettes comme des chalets d'opéra comique , parées de fleurs comme des bergères , respirent l'aisance el le bonheur : telle est la Roberlsau. On y arrive par la porte des Pêcheurs.
M. G. Schmidt a consigné, dans sa Notice sur Strasbourg, un souvenir assez curieux qui se rattache au Contades :
« Nos pères , dit-il , aimaient avec passion les divertissements, et un de leurs plaisirs les plus chers était de se réunir sur une grande pelouse \ hors de la ville, et devant la porte des Juifs, pour s'exercer au tir de l'arbalète. Ces exercices étaient ordinairement des occasions de réjouissances populaires. En i 576, la ville annonça une grande fête de ce genre, et y invita ses anciens et fidèles alliés , les Zurichois. Cette invitation amena un événement assez curieux pour mériter une mention. Les Zurichois, se souvenant de l'appui qu'en mainte circonstance les Strasbourgeois leur avaient accordé, voulurent montrer à ceux-ci avec quelle vitesse ils pourraient au besoin voler à leur secours. Cinquante-quatre des principaux citoyens s'embarquèrent sur la Limmat à deux heures du matin , et il n'était pas neuf heures du soir, que leur vaisseau fortuné abordait déjà aux quais de Strasbourg. Ils apportèrent une bouillie de millet préparée à Zurich, et
* . Appelée le Scbiesrain, aujourd'hui le Contades.
conservée chaude jusqu'au moment de Tarrivée en notre ville. Le pot d* airain qui contenait ce mets est encore conservé à notre bibliothèque. Les hardis voyageurs furent dignement fêtés par les Strasbourgeois, qui gardèrent longtemps le souvenir de l'amitié de Zurich. Ce voyage fut chanté par un des principaux de nos vieux poètes, Jean Fischart (mort en 1589) , qui s'est acquis tant de renommée par sa spirituelle traduction de Rabelais. »»
Il est une autre promenade que les Strasbourgeois aiment à fréquenter le dimanche, et où ne manquent jamais de se rendre les personnes qui vont visiter Strasbourg , ne fût-ce que pour y passer le temps de fumer un cigare d'assez médiocre qualité et de boire une chope de bière excellente. Mais cette promenade n'est pas seulement hors de la ville^ elle est hors de la France; il faut traverser le Rhin pour y arriver. C'est la petite ville, ou plutôt l'interminable ville de Kehl; car, si elle se compose d'une seule rue , il est juste de dire que c'est une rue dont on ne voit jamais la fin. Dans ce pays , il est inutile de chercher, comme chez nous , un débit de tabac ; on entre tout bonnement chez le premier marchand de nouveautés venu , et là , entre une pile de pièces de drap et un assortiment de merceries, on fait choix d'un paquet de cigares à sa convenance.
Ce fut à Kehl que Beaumarchais établit, pour l'exploitation des œuvres de Voltaire, une des plus vastes entreprises typographiques qui aient jamais été formées.
A droite, en allant à Kehl, on voit sur la grande île du Rhin un monument carré , de forme antique, orné de sculptures, supporté par un piédestal, entouré de bornes de granit que réunissent des chaînes de fer : c'est le tombeau de Desaix. Il porte cette inscription :
AU GÊNÉBAL BESÀIX , l' ARMÉE DU RHIN, 1800.
Le buste et les bas-reliefs ont été exécutés par Ohmacht.
f36 ITINÉRAIRE DE PARIS A STRASBOURG.
L'habitant du Bas-Rhin est laborieux, brave, et ne manque pas d'esprit. Il se distingue surtout par son esprit de sagesse et de justice. Il est grand, d'une constitution robuste, plus souvent brun que blond, quelquefois roux, rarement noir; il a le teint coloré , les traits prononcés. Une taille moyenne, des yeux bleus ou bruns, des dents blanches, une belle chevelure, tels sont les avantages caractéristiques de la femme. Le paysan est bien nourri , bien logé; il est bon cavalier, et se distingue par sa passion pour les chevaux. La danse et la musique sont ses divertissements favoris ; dans le plus petit hameau, on peut être sûr de trouver au moins un ménétrier.
A Strasbourg, on se réunit le soir dans les brasseries pour y goûter deux plaisirs allemands qui tendent de plus en plus à devenir français : boire de la bière et fumer. Une des brasseries les plus curieuses à visiter est celle du Dauphin, :
Les habitants de la campagne, les femmes surtout, ont fidèlement conservé le costume national. On rencontre à Strasbourg, les jours de marché, une multitude de paysans coiffés d'un grand chapeau à cornes , rabattu d'un côté pour garantir le visage du soleil; vêtus d'un ample habit carré, noir ou brun, d'un long gilet rouge, de culottes courtes recouvertes d'un demi-tablier blanc; chaussés de bas gris ou bleus et de forts souliers.
Les femmes sont plus coquettes; leur costume est riche et élégant ; elles affectionnent de préférence les couleurs vives, les oripeaux d'or et d'argent, les dentelles. Elles portent un large chapeau de paille, presque plat, orné de cocardes et de rubans ; leurs tresses sont flottantes et terminées par des nœuds de ruban , comme celles des femmes de la Suisse. Elles ont autour du cou une cravate de soie noire qui tombe sur la poitrine. Leurs larges manches, de toile blanche et fine, se terminent par des poignets à manchettes plissées. Le costume est complété par un bas blanc soigneusement tiré
et par un soulier à haut talon , garni d'une boucle d'argent. Quelquefois le chapeau est remplacé par une longue flèche d*or, retenant les tresses relevées. Les traits distinctifs du vêtement des femmes, aux environs de Strasbourg, sont une
Brasserie du Dauphin.
jupe d'un rouge vif et un bonnet en étoffe noire richement brodée d'or ou d'argent.
Outre les catholiques , les protestants et les juifs , il s'est conservé en Alsace une secte religieuse dont les membres occupent des fermes isolées sur les montagnes. Ces hommes,
qui ne ressemblent aux autres habitants ni par les mœurs ' ni par le costume, sont dés anabaptistes, pour la plupart originaires de la Suisse. Grands, vigoureux, au teint vermeil, laissant croître leur barbe , d'une simplicité de costume qui peut être comparée à celle des quakers anglais , d'une propreté recherchée , francs et hospitaliers , ils s'occupent principalement de l'éducation du bétail.
Strasbourg a produit une foule d'illustrations dont quelques-unes sont moins connues en France que de l'autre côté du Rhin. Nous citerons : Jean Scheffer, qui fut, sous la reine Christine, professeur d'éloquence et de politique à Upsal, puis bibliothécaire de l'université de cette même ville; Ulrich Obrecbt, que Bossuet appelait un abrégé de toutes les sciences et un homme de tous les peuples; le savant médecin Lobstein ; l'historien Lorentz,- l'antiquaire Oberlin ; Nicolas Wurmser, qui peignit un des premiers k l'huile, et fut peintre de l'empereur Charles IV ; Kléber, qui promettait d'être un habile architecte, et qu'un hasard assez curieux conduisit à devenir un de nos plus grands généraux. Pendant qu'il étudiait à Paris, se trouvant un jour dans un café, Kléber prit la défense de quelques étrangers qu'on y insultait. Ceux-ci l'emmenèrent à Munich , où le fils du ministre de l'empereur, Kaunitz, le fit aussitôt admettre comme lieutenant dans son régiment. Ce fut ainsi qu'il fit parmi les Autrichiens ses premiers pas dans la carrière militaire.
La cathédrale de Reims.
La voie de Reims se sépare de la ligne de Strasbourg à un demi-kilomètre d'Èpernay. Elle s'infléchit, traverse en remblai l'ancien lit de la Marne, franchit cette rivière sur un pont formé de quatre arches de 45 mètres d'ouverture,
passe sur deux autres ponts d'un beau travail, construits en vue des inondations fréquentes de la vallée, et arrive à la petite ville à'Ây^ après avoir croisé par deux ponts eu biais le canal latéral à la Marne et la route d'Ay à Mareuil.
Située au pied de coteaux couverts de vignes où se récolte le plus recherché et le plus chanté des vins de Champagne, la ville d'Ay ne possède guère d'autre monument qu'un joli clocher; mais elle respire un air d'aisance qui séduit, et les campagnes qui l'entourent sont si riantes qu'on éprouve le désir de les visiter. Sur la côte on entrevoit, au milieu des vignes, de charmants villages : Bisseuil, Tours -sur-Marne, et la ville de Mareuil, si fière du beau domaine qu'y possède le marquis de Montebello.
Après avoir tourné les coteaux d'Ay, on entre dans|la vallée secondaire de la montagne de Reims. Avenay se présente à droite, au-dessous de la voie, dans une situation des plus agréables. Là existait, avant la Révolution, un des plus anciens monastères de France, une abbaye royale de l'ordre de Saint-Benoît, fondée au vu* siècle par sainte Berthe, épouse de saint Gombert. La chronique raconte que cette pieuse femme, voulant mettre fin à la stérilité du pays, frappa la terre de son fuseau , et qu'il en sortit le ruisseau de la Livre, qu'elle conduisit jusqu'au lieu où elle fit bâtir le couvent. L'œuvre de Berlhe prospéra; l'abbesse, propriétaire de nombreuses seigneuries, avait droit de haute, moyenne et basse justice. Il ne reste aujourd'hui de ce riche établissement qu'une église encore très-remarquable et qui est classée au nombre des monuments historiques. On y conserve un tableau qui rappelle le miracle de sainte Berthe.
En s'éloignant d'Avenay, on voit changer presque subitement la physionomie du pays. Partout des montagnes et des bois coupés par de profondes tranchées, au fond desquelles la voie dessine plusieurs courbes , semblable k un serpent qui se glisse dans la forêt. Puis on entre au cœur même de
la montagne de Reims par un souterrain , monument de la puissance de Fart et de la persévérance des hommes. Ce souterrain, creusé dans un sol ingrat, composé d'éléments incohérents, passe à 110 mètres au-dessous du point culminant de la montagne, et ne compte pas moins de 3 kilomètres et demi; il faut cinq minutes pour le traverser.
A la sortie du tunnel, on s'arrête un moment à /î///y, dont la vieille église élève, à droite, son clocher roman au pied de la montagne, entre deux collines où reparaissent les vignes de la Champagne. De Rilly on court à travers la plaine de Reims, on passe devant Monlbré, Trois-Puits,Puisieux, on traverse la route impériale, la Vesle, le canal de l'Aisne à la Marne, et l'on arrive à Reims, dont on a déjà depuis longtemps aperçu les deux plus beaux fleurons : la cathédrale et Saint-Remi.
L'histoire est muette sur l'origine de Reims ; on sait seulement que cette ville existait, et qu'elle était même une des principautés des Gaules, avant l'invasion de ce pays par les Romains. Alliée fidèle du peuple conquérant, elle acquit une grande influence et joua souvent le rôle de médiatrice entre lui et les Gaulois, Son nom était alors Durocortorum; elle prit plus tard celui de Reims , des Bemi ou Remigi, ses fondateurs. Son territoire comprenait tout le pays situé entre la Seine , la Meuse et la Marne. Elle professait la religion druidique. Saint Sixte et saint Sinice vinrent y prêcher l'Évangile, vers l'an 360, et Jovinus, consul rémois, engageait par son exemple , en 366, le plus grand nombre de ses concitoyens à embrasser le christianisme. La ville de Reims , en 406, tombe au pouvoir des Vandales , qui massacrent saint Nicaise sur le seuil même de la cathédrale qu'il venait de fonder. Saint Rémi , l'un des successeurs de cet évêque , convertit Clovis et le baptise, en 496, après la bataille de Tolbiac. Vers 577, Chilpéric, attaqué par les Rémois qui se sont armés pour venger la mort de leur roi Sigebert, les
i4â ITLNÉRAIRE DE PARIS Â STRASBOURG.
repousse , et s'empare de leur ville qu'il dévaste; elle est de nouveau saccagée en 719 par Charles Martel, qui la prend d'assaut; Charles de Lorraine, rival de Hugues Capet, lui fait subir le même sort en 990 : elle avait eu à soutenir, dans le X* siècle, quatre sièges en cinquante-neuf ans. En i359, investie par Edouard, roi d'Angleterre, qui envahit la France à la tête de 100 000 hommes, elle force ce prince à la retraite et bat son arrière-garde. Moins fidèle en i42l, elle traite avec les Anglais , et se trouve livrée à la fois aux horreurs du pillage , de la famine et de la peste. Mais Charles VII y est conduit vainqueur par la Pucelle , et sacré par Renauld de Chartres. Depuis Philippe Auguste, tous les rois de France avaient adopté l'usage de se faire sacrer à Reims, dont l'église avait cessé d'être épiscopale en 774, pour devenir archiépiscopale. Sous Louis XI, en 1429,. l'impôt sur le sel occasionne dans Reims une révolte à laquelle on a donné le nom de Mique-maque ; la sédition apaisée, Louis XI fait punir deux cents coupables : six ont la tête tranchée; trois sont pendus; plusieurs ont les oreilles coupées; le reste est banni ou emprisonné. En 1585, la ville de Reims, à l'instigation de son archevêque Louis de Guise, embrasse le parti de la Ligue et ouvre ses portes au duc de Mayenne ; elle se soumet à Henri IV après la bataille d'Ivry. La milice rémoise, commandée par le comte de Grandpré, remporte, en 1657, une victoire sur Montai, qui commandait Rocroi pour les Espagnols. Pendant la campagne de 1814, occupée tantôt par les armées étrangères, tantôt par les troupes françaises , soutenant des sièges sans être fortifiée , prise et reprise plusieurs fois , pillée et rançonnée , la ville de Reims eut à subir, en deux mois, toutes les alternatives et tous les désastres de la guerre.
, Lorsque César entra dans les Gaules , Reims était une sorte de république aristocratique. Cette forme de gouvernement se maintint sous Clovis, avec quelques modifica-
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tions ; le pouvoir exécutif fut confié à un comte nommé par le roi , et les sénateurs furent remplacés par des échevins. Les archevêques réunirent plus tard dans leurs mains les pouvoirs temporel et spirituel, ce qui amena de longs conflits entre le peuple et ses seigneurs , et enfin la reconnaissance, en 1182, du droit de commune accordé par Louis le Jeune quarante- trois ans auparavant.
Il existait à Reims une compagnie des arquebusiers , fondée en i 527 par François !•', et qui ne fut supprimée qu'à la Révolution. « Cetle compagnie était composée de deux capitaines, d'un enseigne et de soixante chevaliers en uniforme écarlate. Le capitaine en chef pouvait, sans payer au» cun droit, vendre soixante pièces de vin par an; le capitaine en second, cinquante, et l'enseigne, quarante; mais ce dernier fut privé de ce droit , que l'on affecta aux écoles de dessin, d'après les conclusions du conseil de ville, des 25 et 28 avril 1746. Chaque année, le lendemain de la Trinité, on dressait, au haut de la porte de Gérés et ensuite de Mars, une longue perche au bout de laquelle était attaché un oiseau en fer-blanc, rempli de sable. L'arquebusier qui le perçait était nommé roi de l'oiseau , et conduit en triomphe au château de l'Arquebuse. Il pouvait , pendant l'année, faire entrer quatre-vingts pièces de vin , ce qui lui valait cent pisloles. Les arquebusiers avaient, au bout de la rue Large, près des remparts, un château bâti en 1568, et un beau jardin servant de promenade. Ce château, vendu en 1793, appartient k un particulier, et la promenade est devenue un jardin potager. Le chevalier qui atteignait l'oiseau trois années de suite se nommait empereur, et pouvait faire entrer sans droits , pendant toute sa vie , trente pièces de vin par an*.... *
Depuis 1179 jusqu'à la Révolution, les archevêques de