‹ De Paris à Strasbourg avec les embranchements de Reims, de Gray, deChapitre 13 sur 21 · Description de Reims, par M. Géruzez · texte numérisé non relu

Description de Reims, par M. Géruzez

i44 ITINÉRAIRE DE PARIS A STRASBOURG.

Reims ont été en possession du droit de sacrer les rois de France; un seul, Henri IV, ne fut point sacré dans celte ville , parce qu'alors les ligueurs y étaient en force.

La sainte ampoule, dont les archevêques se servaient pour oindre le nouveau roi, était conservée dans l'abbaye de Saint-Remi , qîi des chevaliers restaient en otage, le jour du sacre , pendant que l'abbé, monté sur une haquenée blanche, portait l'huile miraculeuse à la cathédrale. Les habitants d'un village nommé Chêne-le-Pouilleux , vassaux de l'abbaye, étaient tenus autrefois de se rendre armés au sacre, afin de défendre la sainte ampoule contre ceux qui auraient tenté de l'enlever. Quand Jeanne d'Arc eut amené Charles VII à Reims pour l'y faire sacrer, ce fut elle qui lui présenta les clefs de la ville, en lui récitant ces vers attribués à l'archidiacre Coquillart :

Notre roi, prince et souverain seigneur,

Trèà-chrélien nommé par excellence,

A qui est dû gloire, louange, honneur,

Subgestion, amour et révérence :

Votre cité de Reims, obéissance

Vous fait par moi qui ci vous la présente ;

Et de franc cœur, en vraie confidence,

Les clefs des portes humblement vous présente

Tradogon.

Roi très-puissant, mon souverain seigneur, Reims très -ancien ne, par grande humilité , Son cœur vous ouvre, par excellent honneur.

Vous promettant garder fidélité.

En 1484, Charles VIII, venant à Reims pour son sacre, fut reçu , à la porte de la ville, par une jeune fille vêtue de soie, ornée de fleurs, qui descendit du haut de la porte par une machine, et lui présenta les clefs, en lui récitant les vers de Coquillart.

A l'entrée d'Henri II, en 1547, on vit, sur un théâtre.

la porte de la ville , un soleil s'ouvrir et donner passage à un cœur qui , se séparant en deux , laissa paraître une jeune fille d'environ 40 ans, vêtue d'or et d'argent : celle-ci présenta au roi les clefs de la ville,, et récita six vers; puis le cœur se referma et retourna prendre sa place dans le soleil , qui s'entr'ouvrait de temps en temps comme une fleur.

Parmi les monuments qui font la richesse de Reims, il y en a qui remontent au temps des Romains. Le plus remarquable est la porte de Mars, composée de trois arcades et de huit colonnes d'ordre corinthien. Les Rémois rélevèrent en rhonneur de César et d'Auguste, lorsque le gouverneur des Gaules, Agrippa, fit faire les grands chemins qui traversaient leur ville.

On voit dans la cathédrale , au côté droit de la nef, le tombeau de Jovinus.qui, avant 1790, était dans l'église Saint-Micaise. C'est un des plus beaux sépulcres antiques que possède la France ; le bas-relief représente une chasse aux lions d'un très-beau travail, sur laquelle les savants n'ont pas manqué d'entasser mémoire sur mémoire. Ce monument, lorsqu'on l'ouvrit en le déplaçant, en 1793, renfermait quelques cendres, un objet qui avait la forme d'un pain , un vase et deux restes de bottines.

Les diverses fouilles faites à Reims ont amené la découverte d'un certain nombre de médailles romaines ; en 1806, on a trouvé, près du moulin de l'Archevêque, en creusant un fossé , une petite statue en bronze , d'environ 20 centimètres de hauteur, représentant le dieu Mars.

Des monuments du moyen âge, celui qui tient le premier rang est la cathédrale, édifice du xiu' siècle, commencé par Èbon et achevé par Hincmar. Robert de Coucy, célèbre architecte rémois, consacra trente années à cet immense travail. En 1241 , on y célébra le service divin pour la première fois , la veille de la Nativité de la Vierge. Elle n'est pas 63 i

tout à fait aujourd'hui ce qu'elle était alors. Le feu prit à la croisée, le ^^ juillet 14$d, consuma cinq clochers placés au-dessus, et fit fondre onze cloches pesant 33 000 livres. La croisée fut restaurée, mais on ne rétablit point les clochers.

La cathédrale a 146 mètres de longueur, 30 mètres de largeur dans œuvre, à la nef, et 50 à la croisée, 36 mètres de hauteur sous voûte , et 80 du pavé de l'église au sommet des tours. Le portail, de forme pyramidale, se compose de trois arcades; il est orné déplus de cinq cent cinquante statues, en grande partie mutilées et tombant de vétusté; l'arcade du milieu représente le couronnement de la Vierge ; celle qui est à droite, le Jugement dernier, et celle qui est à gauche, la Passion. Au-dessus de la rose, entre les tours, est le baptême de Clovis; plus bas se trouve le combat de David et de Goliath. Les deux tours, formées d'arcades, de piliers, de chapiteaux et de pyramides, sont richement découpées, et sculptées k jour; au lieu de porter des flèches, elles sont terminées par de petites pyramides à plusieurs pans. Autour du premier étage sont trente-cinq statues d'évêques, d'une exécution médiocre. On monte, par 480 degrés, k la tour méridionale, qui est un peu plus basse que l'autre, et qui renferme la grosse cloche appelée Charlotte, fondue en 1570 et pesant 11 SOO kilogrammes. L'église est couverte en plomb; la charpente est en bois de châtaignier. Un clocher, placé à l'extrémité de la toiture, s'élève à 18 mètres de hauteur, et supporte un ange doré. Partout , h l'extérieur, ce ne sont que statues et bas-reliefs, aux arcs- boutants aussi bien qu'aux portes latérales. L'église est éclairée par un grand nombre de fenêtres , la plupart à vitraux peints, et par des rosaces d'un très-bel effet.

Les statues ont été prodiguées h l'intérieur comme à l'extérieur. On en compte cent vingt-deux, au pourtour des portes^ seulement; il y faut ajouter le martyre de saint Nicaise,

D'ÉPERWAY A REIMS. 147

qui coaronne le pourtour de la grande porte. L'église est partagée en trois nefs , que séparent des colonnes et des coîonnettes; la voûte de la* grande nef est remarquable par sa hardiesse. Le chœur, entouré de cinq chapelles , est divisé en deux parties. Un des autels est orné d'un magnifique baldaquin qui appartenait autrefois à l'église Saint-Nicaise, superbe monument que la Révolution a détruit. Au-dessus des arcades des travées, règne une belle galerie et s'ouvrent de larges fenêtres à ogives géminées. De riches verrières du xiii» siècle décorent les fenêtres du chœur, dont chacune renferme quatre personnages : deux archevêques de Reims et deux rois de France. Parmi les autres richesses de la cathédrale, il faut encore citer un orgue fait en 1481; l'autel des fonts baptismaux, dont la cuve servit, dit-on, au baptême de Clovis; les vitraux des croisées du* rond- point; quatre tableaux de grands maîtres : le Lavement des pieds , par Mucian ; la Nativité, parleTintoret; r Apparition de Notre- Seigneur à la Madeleine, par le Titien ; la Manne dans le désert, par le Poussin; une ancienne horloge au-dessus de laquelle est une grille élégante du xiv* siècle; la pierre tombale de Hugues Libergier, architecte de Saint-Nicaise ; et, dans le trésor, un reliquaire du xii* siècle, dit de l'archevêque Samson, celui, ée saint Pierre et de saint Paul, qui date du xir siècle; le reliquaire du saint sépulcre, donné par Henri U; le vaisseau de sainte Ursule, présent d'Henri HI; un ostensoir du xiii* siècle, enfin quatorze tapisseries magnifiques données en 1530 par l'archevêque Robert de Lénoncourt; deux scènes d'une belle collection quiretraçait la vie de Clovis, et deux grandes pages des Gobelins, données en 1845 par le gouvernement : saint Paul à l'Aréopage, et saint Paul à Cystre avec Barnabe.

La plus ancienne des églises de Reims est Saint-Remi , qui date du xi* siècle. Elle fut commencée en 1041 par Thierry, abbé de Saint-Remi, et terminée par un autre abbé.

Hérimard. Léon IX en fit la dédicace en i049, le jour de la Saint-Michel. Le rond-point, le portail et les deux clochers furent bâtis par Pierre de Celles, en 1462. Sous Jean Conard, en 1388, on couvrit de plomb la toiture, et le petit clocher fut construit. La longueur de ce monument est de

L'église Saint-Remi , à Reims.

110 mètres. L'intérieur est d'architecture romane; deux clochers à flèches surmontent la façade , qui est plus moderne.

• Saint-Remi renfermait de grandes richesses et de précieux travaux; la Révolution a tout dévasté. Il ne reste de rancien mausolée de saint Rémi que douze statues représentant les

douze pairs de France, et le groupe du saint et des anges. Ces sculptures, en marbre blanc et d'une belle exécution, font aujourd'hui partie d*un nouveau monument , érigé en i 803 et placé dans le chœur, derrière le grand autel. Des pavés incrustés représentant des scènes de l'Ancien Testament, des émaux de Landin de Limoges, dix tapisseries où sont retracés divers épisodes de la vie de saint Rémi , et quelques ta-

Hôtel de ville de Reims.

bleaux composent aujourd'hui avec le mausolée toutes les richesses de cette remarquable église.

Au milieu du xvv siècle , il existait un usage bizarre, la procession du hareng. « Le mercredi saint, dit M. Géruzez, après les ténèbres, tout le clergé de la cathédrale allait faire une station dans l'église Saint-Remi. Précédés de la croix , les chanoines, rangés sur deux files, comme dans les pro^ cessions ordinaires , traînaient derrière eux un hareng atta-

ché à une corde.... Chaque chanoine s'efforçait de marcher sur le hareng de celui qui le précédait , et n^oubliait rien pour empêcher celui qui le suivait de marcher sur le sien. »

Près de la cathédrale se trouve l'hôtel de la Maison-Rouge, sur la porte duquel on lit cette inwîription ; « L'an 1429 , au sacre de Charles VII, dans cette hôtellerie, alors nommée Y Ane-Rouge, le père et la mère de Jeanne d'Arc ont élé logés et défrayés par le conseil de -la ville. » La dépense s'éleva à 24 livres parisis.

Deux places méritent d'être visitées : la place Royale et la place de rHôlel-de-Ville; elles communiquent par une rue qui sera la mieux bâtie de Reims , lorsqu'elle sera terminée. Les maisons de la première , sauf une qui malheureusement reste à bâtir, ont des façades à soubassement perce d'ar- <^des avec refends, ornées d'un ordre dorique qui embrasse Aeux étages, et couronnées d'une balustrade sans comble apparent. Un des côtés est formé par l'ancien hôtel des Fermes, qu'occupe aujourd'hui le bureau de mesurage des toiles et tissus. Au milieu s'élève une statue de Louis XY.

Plus petite et moins régulière, la pla^e de l'Hôtel-de-Ville tf a de remarquable que le monument dont elle a pris le nom. Cet édifice, bâti sous Louis XIII, se compose d*Hn corps à frontispice et de deux ailes terminées par un pavillon. Il y a malheureusement, quant aux détails, une disparate choquante entre ces deux ailes , dont l'une est neuve. Les pavillons ont deux étages , tandis que le reste du bâtiment n'en a qu'un. Au-dessus du vestibule, dont la colonnade est d'ordre dorique , règne un balcon en pierre ; plus Jbaut est un bas-relief colossal de Louis XIII, et plus haut jencore la tour de l'Horloge, dont la structure est élégante et légère.

, Une des salles de Fhôtel de ville est occupée par la bibliothèque pablique, composée de 32 000 volumes, dont la plupart concernent la théologie, l'histoire et les coilciles, et

D'ÉMRNAY a REIMS.

d'environ 1500 manuscrits, dont un certain nombre ne sont pas dénués d'intérêt.

La ville de Reims manquait d'eau ; dans son voisinage coulait la Vesle , sans, contribuer ni à sa commodité ni à son embellissement. La bienfaisance du chanoine Godinot, vieillard de quatre-vingts -ttns , et la persévérance du maire de la ville, M. de Pouilly, surmontent tous les obstacles; un minime, habile mécanicien, le P. Féry, construit en

sept années une machine, et ces nouveaux Moïses font,

en 17Î53 , jaillir de dix-sept fontaines une eau salutaire qui va se distribuer dans tous les quartiers de la ville.

Les Rémois reconnaissants ont élevé à la mémoire de leur bienfaiteur une fontaine monumentale au milieu d'une place à laquelle ils ont donné le nom de Godinot.

Des bornes- fontaines ont remplacé dans ces derniers temps les fontaines du P.

Fëry, dont quelques-unes n'étaient pas sans mérite.

Signalons encore aux curieux la maison des Musiciens, rue Tambour, qu'on dit contemporaine de Notre-Dame; un hôtel de la Renaissance, rue de Mars; l'hôtel Montlaurent; la boutique du bijoutier de la place du Marché ; des vestiges romains dans le quartier Saint-Remi; deux églises nouvellement bâties dans le style gothique : Saint-André et Saint-Thomas ; la statue du -maréchal Drouet d'Erlon ; et

La fontaine Godinot, i Reims.

enfin des caves qui rivalisent de magnificence avec celles d'Épemay.

Si les monuments à Reims paraissent moins nombreux que ne semblent le comporter Timportance et surtout l'ancienneté de cette ville , il ne faut pas oublier que la plupart de ceux dont elle se faisait honneur ont été détruits ou dégradés par le vandalisme révolutionnaire. Il en était un pourtant, Téglise de Saint-Nicaise , plus intéressant encore que la cathédrale par son architecture et par ses souvenirs historiques, qu'on aurait pu conserver en y faisant quelques réparations, et dont on a laissé disparaître Tun après l'autre jusqu'au dernier débris.

Située au milieu d'une vaste plaine, la ville de Reims était entourée de remparts dont les murailles étaient en pierre de craie ; il n'en reste plus que quelques débris. Sa forme est à peu près celle d'un soulier. On y entrait par cinq portes , dont deux voûtées, celles de Dieu-Lumière et de Mars; la porte Fléchambault est en bois ; celles de Gérés et de Vesle ont des grilles. On admire la grille de la porte de Vesle , qui a été faite en 1774, pour le sacre de Louis XVI, par un serrurier rémois, nommé Masson. C'est à la porte de Vesle que commence le Grand ^ Cours , promenade qui s'étend jusqu'à la porte de Mars, entre les remparts, la plaine que bornent des montagnes couvertes de vignes, et la Vesle qui coule le long d'un petit bois appelé le Bois (T Amour, L'espace occupé par la ville est proportionnellement plus grand que ne l'exige le chiffre de sa population; mais il faut remarquer que les rues sont larges et que la plupart des maisons n'ont qu'un étage.

Guillaume Baussonnet, poète rémois du xvii* siècle, a fait pour Henri IV l'inscription suivante, quand ce prince vint à Reims :

Si Reims ne vit son roi, ce grand Mars des guerriers. Lorsqu'il plantait Tolive en plantant des lauriers,

D'ÉPERNAY A REIMS. i53

Aussi ne le vit-elle assaillir sa campagne :

Mais, prévoyant le frait de ces deux plants divers, Le roi n'a voulu voir Thonneur de la Champagne Que quand il se verrait l'honneur de Tunivers.

Le surintendant des finances Colbert était sorti d'une famille de marchands de vins et de marchands de draps de la ville de Reims. « Ayant voulu, dit M. Géruzez, faire un de ses fils grand bailli de l'ordre de Malte, voici comment il s'y prit pour avoir les quatre quartiers de noblesse qu'on lui demandait. Il fit fabriquer une épitaphe pour un de ses ancêtres prétendus, né dans le xiii* siècle, et nommé Richard Colbertly, Écossais. Il s'agissait de la placer dans l'église des Cordeliers , où était la sépulture de plusieurs de ses aïeux. On promit au P. Valéry , alors gardien , un évéché qu'il n'eut pas, et l'épitaphe fut mise, la nuit, dans cette église , où on la voyait encore avant la Révolution. »

Ce fut un teinturier de Reims , nommé Gobelin , qui fit bâtir h Paris la Folie-Gobelin , achetée par Colbert pour y établir une des richesses manufacturières et artistiques de la France.

Voltaire passa quelque temps à Reims, en 1749. Il y confia la copie de son Catilina à un avocat au conseil, nommé Jean Lethinois. Celui-ci, que la gravité de ses fonctions n'empêchait point de rimer assez agréablement, joignit ces vers à l'envoi du manuscrit copié :

Enfin le vrai Catilina Sur notre scène va paraître ; Tout Paris dira : c Le voilà ! »

Nul ne pourra le méconnaiître.

Ce 8célà*at par sa fierté, César par sa valeur altière, Cicéron par sa fermeté,

Montreront leur vrai caractère;

Et, dans ce chef-d'œuvre nouveau, Chacun reconnaîtra, par les Coups de pinceau, César, Catilina, Cicéron et Voltaire.

Au nombre des illustrations rémoises il faut compter Nicolas-Henri Linguet , écrivain fécond et original , historien, orateur, poète, publiciste, critique, journaliste , mort sur réchafaud, le 8 thermidor 1793; Antoine Pluche, auteur du Spectacle de la nature, de la Mécanique des langues, etc. ; le bénédictin dom Thierry Ruinart, collaborateur de dom Mabillon ; Drouet d*£rlon ; le célèbre graveur Robert Nanteuil.

Page 1