EN NORVEGE : MAISON ET PAYSANS DU SŒTERSDAL
Hanimerfest. Elles s'installent sur le pont, en s'isolanl, et elles tirent leur livre de prières de leur poche. La jeune sœur est presque jolie, malgré les taches de rousseur de son visage et en dépit de son misérable costume, si bizarrement coupé. La pauvre fille s'en va là-bas, dans l'extrême Nord, en cette ville plongée la moitié de l'année dans
l'obscurité, et dont elle ne sait rien que le nom, s'exiler avec résignation. Notre « président », ainsi que nous appelions déjà, en riant, notre chasseur du Spitzberg, n'a pu résister au désir de l'interroger. Elle a répondu très doucement, comme humblement. Elle ignore où se trouve Hammerfest ; elle n'a même pas demandé combien de temps durerait la traversée. Tout lui est indifférent. Elle obéit aux ordres qu'on lui a donnés. La vieille non plus n'a jamais fait ce trajet. Elle n'est pas plus curieuse que sa compagne.
Le paquebot de Hambourg nous amène deux voyageurs qu'une barque dépose à notre bord.
C'est un vieil Anglais, à barbe hirsute, une tète de pirate, — mais un pirate qui serait très correct, — et sa jeune femme, à la physionomie assez agréable de loin, mais, de près, presque dure. Elle a, sous le bras, un de ces romans anglais à couverture jaune cartonnée, avec un dessin en couleur. A peine est-elle montée sur le Kong-Karl qu'elle avise un fauteuil de paille, s'y assoit, et se plonge dans sa lecture, absolument indifférente aux beautés de la nature qui commencent, dès lors, à se dérouler; car peu de temps après que nous avons repris notre route, l'aspect des côtes que nous longeons change brusquement. Elles se relèvent, elles se hérissent, elles prennent un caractère de sauvagerie, et elles deviennent désertes. Encore quelques heures, et ce sont de grandes montagnes.
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Les îles se resserrent aussi, elles se multiplient, elles sont innombrables. Beaucoup d'entre elles ne sont que des rochers inhospitaliers, inhabitables. Mais en voici deux autres, couvertes d'une maigre végétation. Là vivent, sans nulle garde, quelques centaines de moutons, paisibles maîtres de ce coin déterre. De temps en temps seulement un bateau arrive, des hommes descendent et poussent, au hasard, autant de bêtes qu'il en faut. Puis des jours se passent sans que personne s'occupe de ces animaux, qui trouvent leur existence Dieu sait comme !
Par moments, le paquebot semble s'être engagé dans un lac. L'horizon est fermé devant lui, des montagnes barrent la route, comme d'immenses forteresses qui se seraient dressées par un prodige; car, dans cette navigation du Nord, tout est subit et inattendu. Au commandement du pilote, cependant, le navire pique droit sur une de ces forteresses ; on s'en approche à peu de distance, et l'on se demande s'il ne perd pas la tête. Mais tout à coup on aperçoit un canal jusque-là dissimulé dans le chaos de ces blocs énormes, et nous passons entre des rochers à pic.
Ces rochers, d'ailleurs, affectent des formes fantastiques. Vous connaissez cette ancienne lithographie qui représentait un paysage sauvage, un choc invraisemblable de montagnes dans lequel, au bout d'un instant, l'œil distinguait un Napoléon coiffé de son petit chapeau. Je ne voudrais
pas parler irrespectueusement du magnifique spectacle qui s'offre pendant ce voyage, le long des côtes norvégiennes. J'ajoute même qu'il est impossible de le contempler sans trouble, sans une sorte de stupeur admirative. Mais je ne trouve point d'aulre comparaison pour donner une idée exacte de ces côtes, vues de la mer, que cette énigmatique lithographie. On cherche instinctivement une signification à ces rocs gigantesques et fantasques, sculptures ébauchées par des Titans ; l'œil veut donner une forme précise à ces pierres colossales qui ont de multiples aspects selon la distance. Ce sont des visages démesurés, où il semble qu'on distingue le nez, les yeux et la bouche, tandis que leurs couronnements de sapins imitent les cheveux. Souvent, aussi, on dirait que le paquebot, en passant, va, avec le halètement de sa machine, réveiller un troupeau de lions géants couchés. Je remarque que celte forme est assez fréquente, et elle nous frappe tous. La crinière, la croupe, les pattes repliées sont figurées d'une façon singulièrement exacte. Mais, après quelques tours de l'hélice, tout s'évanouit, et les lions sont devenus introuvables. Une autre forme surgit alors, aussi bizarre. C'est une variété prodigieuse d'illusions.
Pour quelques-unes de ces masses rocheuses, on est tombé d'accord sur la figure qu'elles évoquaient, et plusieurs de ces îles ont, en effet, un surnom et une légende. Ici, c'est une jeune fille
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(de belle taille) pétrifiée; là, un cavalier qui la poursuit. On ne passe pas devant l'île Leeko, par exemple, sans que quelqu'un se trouve pour dire ce conte de marin, un conte sommaire retraçant une bataille de géants, qui finit, non pas faute de combattants, mais parce que les combattants furent subitement immobilisés pour jamais.
Plus loin, on me parlera d'un trésor laissé dans une de ces îles par les géants. Des gens l'ont, parait-il, cherché sérieusement, sur la foi de ces traditions mythiques. Mais un bloc énorme s'est détaché, il y a quelques années de cette île, et on raconte que le trésor est désormais enfoui au fond de la mer. C'est un marchand de Brono qui me narre cette histoire, un petit homme, vêtu de gros drap gris et qui ne paye pas de mine. C'est bel et bien, cependant, un millionnaire. Il y en a plus d'un le long des côtes. On serait tenté de plaindre ces gens de vivre ainsi, absolument isolés, à d'immenses distances d'une ville, dans une maison de bois qui sert de magasin pour les tonneaux de morues sècbes, attendant d'être expédiées dans le Sud, et de boutique aussi, pour tout ce qui peut se vendre à des pêcheurs de passage ou travaillant pour eux, dans un rayon de vingt ou trente lieues, Mais ils s'accommodent fort de leur existence. Cette maison de bois est bien garnie à l'intérieur, et la cave est sérieusement pourvue. Ils vivent largement dans leur solitude, sur le pied de gros
revenus, sans s'inquiéter de l'avenir (de fait, tant qu'il y aura du poisson, leurs affaires iront bien), et ils ont peut-être quelque pitié pour les gens des villes, contraints à l'observation de mille habitudes tyranniques. Eux, sur leurs rochers, ils sont rois. Leurs femmes, qui ont plus de mal à tuer le temps, font de la toilette, se piquent d'être élégantes. Pour qui ? Pour les oiseaux de mer qui passent, à moins, ce qui est plus humain, que ce ne soit simplement pour elles-mêmes. Presque à chaque escale, un canot, venu d'une de ces stations composées... d'une maison, vient chercher de grandes caisses envoyées par quelque modiste de Christiania ou même de Paris. Ces dames ne se refusent rien. Souvent, en dépit de leurs belles toilettes, ce sont elles qui rament elles-mêmes et qui accostent très sûrement le paquebot. La mer, cela les connaît!
C'est chose amusante que d'examiner les indications des caisses qui encombrent le pont, pêlemêle, et qu'on est forcé d'enjamber pour aller de l'avant à l'arrière. Elles donnent bien une idée de la vie du Nord. Quelques-unes portent une étiquette faite pour intriguer, dans sa bizarrerie : A Monsieur, Monsieur le Médecin sans diplôme X... C'est quelque commerçant qui est autorisé par le gouvernement à distribuer les médicaments les plus nécessaires, en donnant aux marins des côtes des consultations dont l'autorité s'appuie sur sa seule expérience. C'est que les vrais mé-
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decins sont rares là-bas, et bien qu'ils ne s'effraient pas d'une visite à quelque dix lieues de distance, ils ne peuvent suffire parfois à leur tâche ; ils sont alors suppléés par ces confrères improvisés. Il paraît que, pour n'être pas pourvus de diplômes, ceux-ci font des cures tout de même, parfois ! Le « Président » va et vient au milieu de ces ballots, ne se gène pas pour entr'onvrir ceux qui ne sont garantis que par une simple toile cirée, et fait des réflexions caustiques sur leurs desti nataires, car il se pique de connaître tout le monde, sur la côte...
Soudain, nous voyons se former un petit groupe sur un coin du bateau : on se montre, avec animation, un point de l'horizon, où, enveloppé de brume, un petit archipel singulier émerge des flots, au loin. Ces îles-là sont d'une couleur pâle, d'un gris d'une indéfinissable nuance .
— La Fata Morgana! dit quelqu'un qui consulte une carte et n'y trouve point ces îles.
Un tour de la fée Morgane ! C'est de cette façon poétique qu'on désigne le phénomène du mirage, qui est fréquent l'été, dans ces parages. Il semble qu'on distingue des clochers et des toits... Plus loin, ce sont comme d'immenses menhirs, comme des pierres droites qui se dressent, séparées les unes des autres par la mer... Puis, tout s'évanouit, comme par un coup de baguette. L'illusion n'a duré que quelques minutes.
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Tout est pièges, écueils, prodiges, tout est fantastique dans ces mers du Nord. La nature y jette de perpétuels défis à l'homme qu'elle se fait un jeu d'écraser et à qui elle rappelle sans cesse son humilité.
Les pécheurs du Noi'dland. — Le Thorghatlen. — L'antre d'un Titan. — La montagne des Sept-Sœurs. — Le pays de Seraphita. — Passage du cercle polaire. — Le « Pure Arctique ». — Les jours sans lin.
Plus nous allons, plus la nature devient sauvage. Des sommets neigeux apparaissent, maintenant, derrière les escarpements tourmentés des montagnes qui forment le premier plan. C'est un chaos perpétuel. On est dans le domaine du formidable. Tout prend des proportions grandioses. Quelles secousses, quelles convulsions ont jadis agité ce sol déchiré? Le paquebot longe parfois de près ces rocs terribles, ce pays de la désolation et de l'effroi, et avec une sorte de stupeur on découvre dans ce désert une maison, si petite, si frêle, si dérisoire, sous cet amoncellement de blocs colossaux ! Un pêcheur vit là, seul, à des lieues et des lieues d'autres êtres humains. Et je songe quelle peut être cette existence, quand vient la saison où les ténèbres régnent presque sans interruption ! Il a été cependant dans les villes, au temps où il était matelot, et lui, — cet abandonné, cet exilé, — il plaint les ouvriers, et à leur servitude il oppose sa vie libre. Mais quelle liberté payée cher !
Sur des tas de pierres, sèche le poisson, objet de toute sa sollicitude. Il faut le garantir contre la pluie, contre le vent qui l'abîmeraient. Le pêcheur
connaît les mêmes soucis que le cultivateur, interroge le ciel avec la môme inquiétude. Une averse menace-t-elle ? il doit se hâter de venir recouvrir le poisson avec de larges pierres, qui le préservent de la pourriture. Il est l'esclave de tous les éléments, cet homme libre ! A quoi songe-t-il durant ses journées sans tin? Quel philosophe est-il... ou quelle brute? Philosophe plutôt, car cet isolé, naguère, a couru le monde.
Mais voici qu'une haute montagne se dresse tout à coup, couronnée par un rocher immense, que troue un tunnel naturel. C'est le Thorghatten, une des curiosités les plus singulières de cette route où tout est étrange.
Le capitaine du Kong-Karl, sur les instances des passagers, consent à nous débarquer quelques heures, pour que nous puissions faire l'ascension, qui est sans danger aucun, mais assez pénible. Un canot nous fait aborder l'île, qui est tout entière un éboulis de pierres monstrueuses. Presque tout le monde est descendu à terre, sauf la jeune Anglaise que, dans l'ignorance de son nom, j'appelle la « femme du pirate ». Que diable est-elle venue faire en ces parages? Elle demeure sur le pont du bateau, avec son inséparable livre à couverture jaune, qui l'intéresse décidément plus que tout.
Nous nous engageons au milieu des rochers, mettant le pied là où nous pouvons, contraints, parfois, à faire des bonds assez hasardeux, ou
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grimpant sans vergogne à quatre pattes. Nous montons, nous montons, dérangeant des oiseaux de mer dont le vol s'éparpille au-dessus de nos têtes, à travers des sites tragiques, et nous finissons, les genoux un peu meurtris, par atteindre
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le pied de la colossale muraille. C'est d'une effrayante beauté. Sous la voûte immense que la nature a creusée avec une régularité étonnante, nous semblons des pygmées. Des blocs se sont détachés des parois de cette voûte et forment de sauvages barricades. Nous jetons des pierres, et de là encore des milliers d'oiseaux s'échappent effarés. Il nous semble que nous sommes dans
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l'antre de quelque géant, et, vraiment ! si j'emploie souvent ce mot, c'est qu'il est impossible d'échapper à cette obsession que toute cette côte a été faite par d'autres êtres que nous. L'homme est là ridiculement disproportionné, dans sa pauvre petite taille, avec ces énormités.
A travers ce tunnel, on aperçoit la mer qui, de cet abîme d'ombre, semble d'un bleu étincelant, et les îles, les îles sans nombre qui la peuplent. On dirait qu'on les contemple d'une lorgnette monstrueuse.
L'île Torgen est habitée par une dizaine de familles. Des gamins et même des femmes nous ont suivis, et, tandis que. nous ne nous lassons pas de regarder ce spectacle d'une beauté souveraine, ils ont étalé à terre les éléments d'une rudimentaire collation. D'autres ont disposé un carton ouvert qui contient quelques photographies à demi effacées. touchante naïveté dans V « industrie des étrangers », comme on dit — infiniment plus savamment — en Suisse ! Ces gens-là sont si bien silencieux que l'idée ne leur vient pas de solliciter votre attention par quelques appels. Ils se tiennent là, timidement, prêts à plier bagage, avec résignation, sans avoir rien vendu. Ils semblent plutôt avoir l'air de s'acquitter d'un usage, de quelque chose comme d'un rite très ancien, sans l'espoir de gain.
Le Kong-Karl, cependant, en tirant, d'une de ses pacifiques petites pièces, un coup de canon
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dont l'écho se prolonge au milieu de ces montagnes, nous fait signe de revenir. On mange assez mal sur les steamers norvégiens, mais j'ai fait honneur, après cette ascension, au repas, aux langues de renne fumées, au saumon, à l'éternel saumon, et aux abominables petils croûtons qui tiennent lieu de pain.
Par un contraste dont on s'étonnerait si on devait encore s'étonner de l'imprévu, dans cette traversée, voici que le paysage change. Le paquebot, au bout de quelques heures, pénètre dans un fjord profond, le Ranenfjord, qui est presque gracieux, où la nature s'humanise, s'apaise, s'adoucit. Sur des eaux calmes, délicieusement, le navire glisse entre des rives couvertes de forêts et où, comme par miracle, quelques pâturages apparaissent. Du bord, nous entendons les clochettes des bestiaux, qui sont le seul bruit qui rompe le silence. Quelques maisons de bois, un petit clocher : c'est Hemnœs, qui se présente à nous presque coquettement. Une expression que l'on n'a plus guère souvent l'occasion d'employer dans ces contrées !
C'est un coin d'une poésie charmante et pénétrante, et je m'explique assez la mésaventure arrivée à une nouvelle passagère, que nous re-
cueillons. C'est une Anglaise
une Anglaise à
lunettes, variété fréquente de l'espèce ! ~*~. qui, pendant l'escale du bateau précédant le nôtre, a voulu descendre à terre, son album à croquis sous le bras. Elle n'a pas entendu, séduite par quelque
point de vue, les appels du paquebot, et, séparée des amis avec lesquels elle voyageait, elle a dû demeurer quelques jours à Hemnœs, demandant l'hospitalité où elle pouvait; car, bien entendu, il n'y a pas là d'hôtel. Une famille a fini par lui donner asile, et il paraît qu'on s'est plu de part et d'autre, car on la reconduit jusque sur le pont du Kong- Karl, et ce sont des effusions, comme si elle se séparait de ses parents les plus chers. Tout de même, elle nous attendait avec impatience, car c'est vite vu Hemnœs et sa douzaine de maisons.
Nous sortons du fjord, et la sauvagerie recommence. L'horizon, pour le moment, est fermé, au loin, par une montagne singulière, avec ses sommets de hauteur à peu près égale. La neige les recouvre entièrement. Rien de bizarre comme cette régularité dans cette découpure, en quelque sorte géométrique. On dirait les créneaux d'un château fort trouant le ciel. C'est la montagne des Syvsostre, des «Sept-Sœurs ». La légende, décidément peu variée, fait de ces sommets des jeunes femmes victimes de l'éternel « accident » de la pétrification. L'explication fabuleuse devient un peu banale. Mais qui ne radoterait, sinon les vieilles sagas !
Et ce sont toujours des côtes déchirées, rongées par la mer, tantôt nues, tantôt couvertes d'une végétation rabougrie ; car ce ne sont plus les majestueux sapins de l'intérieur, mais des arbres maigres, trop secoués par les vents de la mer,