LE SOLEIL DE MINUIT
numents prétentieux, mais les pierres tombales disparaissent sous une végétation touffue, en cette saison. De petites urnes de bronze sont souvent déposées sur ces pierres, tranchant sur le vert du gazon. Ce cimetière est une promenade charmante. En tant que promenade, il ne déplaît pas, en effet, aux gens de Tronjhem. Après avoir rendu son culte à ses morts, un brave homme, tandis que je passais, s'était installé tranquillement sur son banc, et jouissait de la fraîcheur du matin en lisant son journal... J'avais vu mieux encore à Christiania : une famille déjeunant sur l'herbe, comme nos Parisiens au Bois de Boulogne, auprès de la sépulture des siens !
J'arrive sur le port, à l'endroit où attend le Kong-Karl. Mais il est encore loin d'être prêt à lever l'ancre.
J'aperçois là, philosophiquement étendus par terre, au soleil, deux Lapons, l'un dans son costume d'été, la blouse grise avec de rudimentaires broderies jaunes ; l'autre habillé — c'est bien la vision la plus grotesque qui me reste dans la mémoire ! — en citadin. Raddien Akke, ancien dieu des Lapons ! quelle figure bouffonne avait ce petit homme aux yeux bridés sous un chapeau melon, d'ailleurs défoncé, et avec quelle grâce il portait sa jaquette démesurément trop longue ! L'autre, au moins, était sale à souhait, mais pittoresque dans sa crasse.
Renseignements pris, on me conte que cet élé-
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gant Lapon, en complet à carreaux, vient de faire, pour quelque peccadille, un petit séjour à la prison de Trondjhem. C'est là qu'il a pris ces goûts raffinés et qu'il a appris à faire le faraud, avec un ignoble mouchoir à raies. Il ne veut plus entendre parler du « pjesk » national et des chaussures en peau de renne, et il se pique d'être civilisé. Je n'avais pas prévu ce type de rastaquouère lapon. L'autre Lapon est son frère. Il est aveugle. On a profité de sa libération pour lui envoyer l'infirme, qui, après avoir consulté les médecins de l'hôpital de Trondjhem, retourne à Tromsoë. L'ex-prisonnier lui sert de guide, mais il paraît un peu honteux, dans son élégance nouvelle, d'avoir pour compagnon ostensible un être aussi primitif. Cela ne l'empêche pas (sur ce point-là il ne s'est pas débarrassé de ses habitudes laponnes) de tendre effrontément la main aux passagers qui arrivent. L'argent ainsi recueilli lui servira sans doute à acquérir quelque nouvelle parure, pour éblouir ses compatriotes.
J'ai encore deux bonnes heures devant moi, juste le temps d'aller, en barque, visiter Vile Munkholmcn, à deux kilomètres en mer...
Cette île Munkholmen, d'où l'on a une belle vue sur Trondjhem, est toute petite. Elle a eu des dçstinées bien diverses. Elle fut un couvent, elle fut une prison; elle n'est plus aujourd'hui qu'une citadelle « décorative », où dorment de peu redoutables canons.
Ce n'est môme pas de là que l'on tire les salves d'honneur qui saluent l'arrivée de quelque souverain, mais d'une batterie qui se trouve à droite du port et qui, en apparence du moins, répond mieux aux exigences de la fortification moderne.
Ces salves, je devais les entendre une heure plus tard, au moment de l'arrivée du yacht le Hohenzollcrn, qui portait l'empereur d'Allemagne, revenant des côtes septentrionales qu'il paraît affectionner, car voici la troisième fois qu'il fait ce voyage, s'édifiant à lui-même, dans un besoin éperdu d'inaugurer quelque chose, de petites colonnes qui doivent attester à l'avenir qu'il a passé en touriste dans les îles de la côte si singulièrement découpée de la Norvège.
Il faut bien dire que le séjour de l'empereur Guillaume dans le port de Trondjhem avait médiocrement ému les habitants, bien qu'ils considèrent ce monarque nomade comme un bon courtier de publicité pour leur pays. Je dois à la vérité de constater que, avec leur esprit positif, c'est à peu près ainsi qu'ils envisagent cette voyageuse personnalité. Le vice-consul d'Allemagne s'était mis en frais d'un modeste tapis ( oh ! un tout petit tapis !) au cas où Guillaume II descendrait à terre, et il l'avait fait bien soigneusement étaler à l'endroit où V « auguste visiteur » débarquerait. Mais Guillaume II était souffrant, et il demeura sur son grand yacht à roues peint en jaune.
A Trondjhem, nul moyen d'échapper aux sou-
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venirs historiques. C'est peut-être, au fond, le charme mélancolique de cette ville. Dans cette île minuscule se passa un drame poignant de captivité. Si nous avons l'Homme au masque de fer, les Norvégiens ont leur prisonnier légendaire en la personne de Griffenfeld. Ceci remonte au temps de la domination danoise.
L'aventure du chancelier du roi Christian V est la plus dramatique qui soit. Il passa vraiment par toutes les extrémités humaines. Griffenfeld était, comme on sait, sorti des rangs du peuple : en ce temps-là, il s'appelait simplement Schumacher. Il était cependant devenu l'intime conseiller du roi, et pendant plusieurs années il fut quelque chose comme le Richelieu du Nord.
Mais, dans une heure de vertige, de folie, il trahit ce roi qui avait fait de lui un ministre toutpuissant, et il engagea de criminelles négociations avec le roi de Suède Charles XI. Pour un homme qui disposait d'un pouvoir illimité, il fut fort peu adroit. Il correspondait si ostensiblement avec le roi de Suède, qu'il était impossible que des soupçons ne prissent point naissance. On commença par arrêter son confident, le bourgmestre Falkcr qui, comme on dirait aujourd'hui, « mangea le morceau ». Griffenfeld était bien mal servi par sa police, et ce ministre, devant qui tout tremblait, était faiblement informé. Il ne se trouva personne pour l'instruire de l'arrestation de Falker, et, le lendemain, comme si rien ne s'était passé, il en-
tra, avec sa coutumière arrogance dans les appartements de Christian.
Il y trouva, à sa grande surprise, le lieutenantgénéral Arensdorff, qui l'invita à passer dans la bibliothèque du château. Il y demeura une journée, ayant fort peu envie de parcourir les volumes précieux accumulés sur les rayons et se demandant ce qui allait advenir de lui. Le soir venu, il vit entrer des soldats qui le garrottèrent sans plus de façon et le conduisirent en prison.
Il le prit de haut, menaçant encore, quand il était accusé. Mais il perdit toute son assurance, quand il connut les griefs relevés contre lui. Il fut condamné à mort, et ce parvenu si hautain s'abaissa en d'inutiles supplications.
Il reprit cependant contenance peu à peu, et quand on vint le chercher pour marcher au supplice, il fit preuve de quelque fermeté. Il regarda même sans faiblir le cercueil recouvert de drap noir qui attendait son corps, et se mit à genoux sans consentir à ce qu'on lui bandât les yeux.
Le bourreau, après avoir brisé son écusson, levait sa hache. Elle allait retomber, quand un cri retentit : « Arrête !» Le général Schalck arrivait, au galop, portant un ordre du roi qui faisait, au dernier moment, grâce de la vie au condamné. Il commuait sa peine en celle d'une détention perpétuelle. — Griffenfeld, si bien préparé qu'il fût à la mort, eut une heure de délire à cette nouvelle. Lui, jadis si fier, il tomba aux pieds du
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général, et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il baisa la main du bourreau ! Vivre n'importe comment, mais vivre ! Il avait eu quelque crânerie devant la mort, il fut piteux devant cette nouvelle de la prolongation de son existence. La foule, tout à l'heure, l'avait acclamé pour sa sereine attitude ; elle le huait à présent... Une philosophique tragédie, comme vous voyez !
C'est alors qu'il fut envoyé dans l'île Munkholmen, enfermé dans une cellule, n'ayant même point la faculté de se promener sur ce rocher. El vingt-trois ans il demeura ainsi captif...
Le soldat qui me faisait visiter la forteresse me montrait la tour où était son cachot. Elle subsiste à peu près seule des anciennes constructions. C'était un soldat sensible ; en répétant cette leçon pour les touristes, il avait l'air positivement ému. Peut-être ne savait-il pas, le brave garçon, que ces événements s'étaient passés au dix-septième siècle et que, depuis ce temps, on peut vraiment, comme on dit, « s'être fait une raison ».
Mais pourquoi plaindre ce prisonnier? Il eut dans sa disgrâce la plus belle des consolations : il connut l'amour désintéressé et fidèle jusqu'à l'héroïsme. Sa jeune femme s'était volontairement enfermée avec lui à Munkholmen. Elle ne le quitta pas un instant pendant ces vingt-trois ans et elle lui sacrifia sa vie. Un pareil amour compensait bien les pires supplices !
Je ne comprenais pas un mot de ce que disait
IU
le soldat. Il continuait cependant son récit appris, avec une belle animation. Las, à la fin, de son éloquence en pure perte, il avisa une femme qui était venue porter du linge au sergent qui commande ce petit fort, et tous deux se répandirent en bruyantes doléances sur cette victime politique de jadis. Que les guides, en Norvège, ont donc l'âme sensible ! La femme, à son tour, faisait de grands gestes en désignant la tour, et elle avait presque les larmes aux yeux. Il faut que je confesse toutefois que l'offre de deux « couronnes » à ce militaire sentimental, en échange de ses explications auxquelles je n'avais rien compris, fit cesser comme par enchantement ces lamentations quelque peu exagérées...
A ce moment, le Kong-Karl se met' à siffler.
Quelques coups de rame, et me voici à bord. Je retrouve là mes deux Lapons. Je ne m'étais pas trompé : le « civilisé » est allé acheter un foulard truculent, mais il ne l'a pas passé autour de son cou ; je ne sais par quel caprice, il l'a serré autour de ses cheveux plats et huileux.
Il y a, heureusement, d'autres passagers, avec lesquels je pourrai avoir de courtoises relations. Ce sont deux officiers de la marine norvégienne, dont l'un, le lieutenant Sparre, va étudier sur place des projets d'ouvrages défensifs des côtes ; l'autre, un capitaine de frégate, inspecte les télégraphes. Puis c'est un agent d'assurances de Christiania, qui doit rejoindre à Tromsoë un ami avec lequel
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il a l'intention d'aller chasser Tours au Spitzberg : il m'avait promis de m'envoyer de ses nouvelles. Je souhaite qu'il ait eu là-bas quelques beaux coups de fusil. On les mérite bien quand on va les chercher si loin! Ce, Nemrod, un peu « tartarinesque », est plein de belle humeur. Le lieutenant reste, toutefois, assez sceptique sur les exploits de ce Gascon du Nord.
Je suis le s.eul touriste sur ce bateau, du moins au départ de Trondjhem. La saison est, au reste, déjà un peu avancée. Il y a à bord un commisvoyageur allemand et juif, qui parlant très bien le français, se dit Suédois... par politesse pour moi. Il a avec lui un nombre considérable de caisses contenant d'abominables bibelots allemands, qu'il va offrir aux habitants du Nordland et du Finmarck. Puis ce sont quelques gros commerçants du Nord, un géologue autrichien qui s'en va, en mission de son gouvernement, sur les bords de l'océan Glacial; une jeune fille de Bodœ qui accomplit, seule, sans le moindre embarras, un long voyage, et quelques seigneurs sans importance.
A bord de chaque navire, il y a un employé des postes. Celui du Kong-Karl, quand il monte à bord, a avec lui un volumineux étui de toile cirée, que je prends pour quelque sac contenant des valeurs, tant il a de soins et de précautions pour ce paquet. Mais, à peine a-t-il mis le pied sur le pont qu'il le défait, et ce postier senti-
mental arbore un luth antique dont il pince les cordes avec attendrissement. Il ne le quittera plus pendant la traversée.
Tels sont mes compagnons de route. C'est un moment amusant que celui où l'on s'observe mutuellement, où chacun examine ceux avec lesquels il va vivre, dans une intimité forcée, pendant quelques jours. Notre chasseur d'durs paraît avoir une admirable vocation de major de table d'hôte. Il est curieux en diable, et bon gré mal gré, il faut qu'on lui conte son histoire. Il est très gai, d'ailleurs, très liant, et il se crée par sa jovialité une situation de quasi président de la compagnie rassemblée là par le hasard. Nous sommes encore dans le port qu'il connaît déjà nos noms à tous et le but de notre voyage.
Le Kong-Karl pousse quelques sifflements rauques. Nous levons l'ancre. Nous voici en route pour le Nord. Dans deux jours, nous aurons dé- Dassé le cercle polaire.
Vers le Nord. — Les cùles. — Le pays des géants. — Fabuleuse aventure d'une jeune fille et d'un cavalier. — Un trésor perdu. — Les marchands. — « Médecins sans diplôme.» — Le mirage .
Nous voici dans les mers septentrionales. Ce n'est que lentement, toutefois, que l'aspect des côtes change. Il faut d'abord sortir du fjord de Trondjhem. Il n'y a point encore de hauteurs abruptes ; il y a même trace de cultures qui doivent être pénibles. Mais les habitations se font rares .
Le paquebot s'engage entre les îles, à ce moment très espacées. Il marche, en cette première partie du voyage, d'une allure assez rapide, suivi — le tableau ne manque pas de grâce — par une troupe de mouettes effrontées, qui se grossit d'instant en instant de nouvelles recrues. Les régions où nous entrons sont le domaine des oiseaux et des poissons.
Il fait un temps magniiique — par hasard, car la pluie ne m'a guère quitté depuis que je suis parti. Le soleil illumine la mer et fait paraître d'un blanc aveuglant les pâles rochers. Mais cet effet dure peu : on dirait que quelque rayon africain s'est, par hasard, égaré dans le Nord, et, ayant reconnu son erreur, se hâte de retourner dans le Sud. Malgré la chaleur, l'horizon se noie de nouveau bientôt dans une teinte grise, dans cette éter-
nelle teinte grise qui s'offrira partout à nos yeux désormais.
Des barques de pèche passent, avec leur primitive voilure, qui ne s'est pas modifiée depuis des siècles, et leur avant élevé, comme les bateaux des anciens Wikings. Elles louvoient dans le golfe, très pittoresques, formant, dans leur structure archaïque, un contraste curieux avec notre moderne paquebot à vapeur. En dirigeant la lorgnette sur elles, on ne serait pas étonné, à ce qu'il semble, si, au lieu de pacifiques pêcheurs, on apercevait des guerriers casqués et cuirassés.
Une longue bande de terre, très plate, une basse presqu'île apparaît, avec quelques maisons au toit peint en rouge. C'est Béjan, le point où l'on croise le paquebot, également norvégien, qui vient de Hambourg. Nous devons l'attendre, dût-il nous contraindre à rester immobiles pendant dix ou douze heures.
Il a bien voulu montrer, au bout de quatre, son panache de fumée. Quatre heures assez longues à tuer, toutefois, pendant lesquelles on s'amuse à pêcher, avec un rudimentaire engin dont l'hameçon est formé d'un petit poisson de métal; il suffit d'agiter quelques instants cette ligne à bras, en faisant un mouvement régulier de bas en haut et de droite à gauche, et l'on amène sur le pont de grosses pièces, que le cuisinier du bord vient examiner assez dédaigneusement. L'espèce est en effet médiocrement estimée.
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Pendant ce long arrêt du Kong-Karl, j'aperçois deux passagères que je n'avais pas encore remarquées : une jeune et une vieille ; toutes deux étrangement fagotées, la tète disparaissant sous un énorme bonnet tuyauté. Ce sont deux sœurs catholiques allemandes, envoyées à l'hôpital de