‹ De Paris au Cap NordChapitre 12 sur 30 · I-E SVARTISEN · texte numérisé non relu

I-E SVARTISEN

flottant, se penche sur le col d'un cheval apocalyptique. Ce « cavalier » déjoue la curiosité' des ascensionnistes les plus hardis. Le sommet de cette montagne pleine de crevasses et de précipices (ce sont ces fentes profondes qui constituent les traits de cette statue naturelle) est vierge encore de tout pas humain.

C'est ici la contrée la plus inaccessible, d'ailleurs. On va jusqu'au pied de ces effrayantes montagnes, mais on ne les escalade point. Elles gardent leur mystère, et ce n'est que de la mer qu'on les peut contempler dans leur majesté farouche.

La plus redoutable est le Svartisen (littéralement : glace rude). Comment décrire ces beautés tragiques? Qu'on imagine un champ de neige, un blanc plateau, qui ne semble point avoir de fin, s'étendant à une altitude extraordinaire. Des glaciers descendent jusqu'à la mer. La splendeur du Svartisen, c'est son immensité, donnant la sensation de l'infini, c'est la continuité de ces pyramides blanches, garnies de cristaux étincelants, c'est la prodigieuse répétition des mêmes blanches horreurs. Et l'on songe au décor de la Seraphita de Balzac, qui devinait tout, les sites inviolés comme les âmes : « Là donc se rencontraient toutes les majestés du froid éternellement assis sur le pôle, et dont le caractère principal est le royal silence au sein duquel vivent les monarques absolus... Là, rien ne traduisait la vie. Une seule puissance,

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la force improductive de la glace, régnait sans contradiction... Quel œil assez vif eût pu soutenir 1 éclat de ces précipices, et les rigides reflets des neiges à peine irisées à leurs sommets par les rayons d'un pâle soleil, qui, par moments, apparaissait comme un moribond jaloux d'attester sa vie?... »

Les romanciers de génie sont les vrais évocateurs d'un pays. N'est-ce pas Balzac qui, rêvant aux majestueux spectacles offerts par ces rivages sans grèves, par cette multitude de criques, d'anses, de baies dont aucune ne se ressemble et qui sont des abîmes sans chemin, écrivait que la nature s'était plu à dessiner par d'ineffaçables hiéroglyphes le symbole de la vie norvégienne en donnant à ses côtes la configuration des arêtes d un immense poisson ? C'est une des merveilles du Nord, que ce Svartisen, qui défie toute ascension. Plus que jamais on éprouve, en passant devant lui, ce sentiment d'écrasement qui ne nous quitte guère durant le voyage du Cap.

Tandis que, sans nous lasser, nous l'admirons mais vraiment avec une émotion qui ressemble à de 1 épouvante, nous avons franchi le cercle polaire. A la vérité, personne ne s'émeut beaucoup du passage de cette division géographique (66° 1/2) et presque tous les passagers du Kong-Karl, soni sx bien habitués à aller plus loin, qu'ils ne prêtent aucune attention à l'accomplissement de celte étape.

Quand la corvette la Reine-Hortense, qui menait naguère le prince Napoléon dans les régions septentrionales, passa le cercle polaire la putéde l'équipage imagina une cérémonie devant fane pendant à la solennité traditionnelle du passage de la ligne. Sur le pont, une sorte de géant, vêtu d une peau d'ours, avec un burlesque chapeau d'amiral d'où descendaient de longs rubans blancs semés de plumes d'oiseaux de mer se présenta tout à coup, et, d'un ton terrible, mlerrogea 1 of

ficier de quart : ,

__ D'où venez-vous? Qui ètes-vous? De quel droit entrez-vous dans mon domaine?

L'officier, se prêtant à la plaisanterie, fit mme

*jffiÇS?U êtes Francis, passez!

di Et S p é :: L ne pas être en reste de politesse avec l'officier, il lui donna sa carte. C'était une planche .oudronnée. sur laquelle on lisait en vastes lettres blanches, ce nom : « Le Père Arctique. » A son signal, des légions de dieux marins, qui

tente travestis selon leurs caprices et selon les Sources dont ils disposaient, firent irruption

■"J Sèment, reprit le « Père Arctique », il

fe S5" vergues tombait une pluie de farine qui symbolisait la neige. Après quoi, un

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bal improvisé déchaîna Ja belle humeur de ces grands enfants que sont parfois les marins. Il paraît qu'un des savants qui accompagnait l'expédition ne fut pas des derniers, tout membre de l'Institut qu'il fût, à esquisser — faisant vis-à-vis à quelque gabier — des pas échevelés.

Pour nous, nous avons été infiniment plus calmes, et nous nous sommes mis simplement à table, la cloche annonçant le souper. Mais, comme par une coquetterie du mystérieux « Père Arctique » — le vrai — le temps a singulièremcnl fraîchi dans la soirée, bien qu'il fit assez beau. ^ Voici la troisième nuit que je passe à bord — si je puis appeler « nuit », ne sachant comment faire autrement, ce passage de la lumière du jour à une autre lumière étrange, troublante, diaphane,^ qui dure jusqu'à l'aube. Et je pense à ce vers d'un poète anglais qui dit de 'ces nuits du Nord « que le matin et le soir se réconcilient comme des frères qu'une futile querelle a momentanément désunis ».

Une nuit sous le cercle polaire.- Le domaine du Rêve- Le fatalisme norvégien. - Une ville du Nord. - Ur i smguker « Grand Hôtel ». - Un voyageur allemand. - La boutique a treize. — La vie à Bodoe.

C'est sur ces contrées d'une poésie farouche, comme la poésie des Eddas, où le géant Ster- Kolder aux six bras et le géant Hymer aux quatre têtes, ramassent des rochers pour se combattre, que luit le soleil de minuit. Le phénomène résulte, dit la science, de l'obliquité de l'écliptique sur l'équateur et de ce que l'horizon touche les tropiques célestes. La poésie ne s'embarrasse point de ces explications :

Qu'est-ce donc a la nuit? Un lent reflux circule Dans la paix du livide et stagnant crépuscule, Et, comme soulevé par des ensevelis, Le blanc linceul du Nord s'émeut en ses grands plis- La rougeur s'épaissit, s'élargit, veut éclore, Pousse, opaque rondeur, les ombres, croit encore, Plane et domine au loin les polaires pâleurs : C'est le soleil nocturne, effroi des loups hurleurs !

Ainsi parle Catulle Mendès, donnant peut-être, avec son imagination de poète, une couleur bien épique à ces heures où le temps semble secouer le joug de toute division mesquine. On serait plutôt tenté de s'écrier, comme lord Duffenn, devant cet admirable et prestigieux spectacle : « Le roi est mort, vive le roi! » On dirait, en effet qu'il s'agit d'un autre soleil, rajeuni, timide

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encore, bien qu'entouré d'une cour de nuages vermeils. Mais il ne faut pas que l'horizon soit nébuleux, sinon cette féerie, si justement vantée, risque de produire un effet un peu décevant. Cela arrive souvent.

Heureusement, le spectacle reste vraiment magique pendant une longue suite de nuits d'été, moins curieuses sans doute au point de vue astronomique, mais non au point de vue pittoresque. Voici ce qu'est cette « nuit » de la fin de juillet pendant laquelle, dans un immense apaisement de la nature, dans un silence qui a quelque chose de religieux, notre steamer fend les eaux calmes, si calmes! du Tjongsfjord. Une brise un peu fraîche s'est élevée. C'est elle seule qui marque la fin du jour normal. Mais le ciel reste embrasé de feux qui effleurent la surface de la mer, où ils se reflètent. Ce sont comme les lueurs d'un incendie qui s'éteint, avec de soudains et opiniâtres pétillements, comme s'il avait retrouvé un nouveau foyer. Toutes les nuances du rouge, de l'or, de l'orangé, se mêlent, se heurtent, se succèdent, mais comme à travers un 1res léger voile qui atténuerait h peine les violences de ces Ions et leur donnerait une divine harmonie. Cette bande merveilleuse se resserre, se rétrécit, en même temps qu'en longueur elle occupe un plus vaste champ.

C'est le jour encore, en ce sens que tout est distinct, que sans effort la vue embrasse le paysage

sauvage qui se déroule du côté de la terre, mais c'est un jour pâle qui évoque je ne sais quelles idées mystiques, et où tout paraît impalpable. Il semble qu'ils fuiraient loin, insaisissables, ces rivages, si l'on tentait d'y aborder; qu'ils se reculeraient, comme de spectrales visions. La lune monte, inutile, dérisoire, avec une sorte de brutale réalité dans ce domaine du rêve. Tout est vague, tout semble lointain, et l'on éprouve une impression inquiétante, une sensation d'énervement. Cette couleur grise épandue n'est pas uniforme cependant : elle a des gradations infinies, selon les choses qu'elle entoure, selon les couleurs naturelles qu'elle absorbe ; mais ces gradations d'une extraordinaire ténuité, comment les exprimer? Par quels mots rendre cette symphonie du gris? Ce manteau diaphane que revêt la nature, se fonce à peine par place; c'est comme si le vent léger avait par hasard rejeté ses plis les uns sur les autres, pour former une double trame de cette étoffe qui ne peut être opaque.

Des profondeurs infinies se dessinent, et des hallucinations. vous prennent, et Ton songe à la vieille saga qui parle de la tristesse immense qui se répandit sur la nature, à la mort du dieu Balder, alors que, dit le texte antique, « elle soupirait après la lumière vivifiante disparue ». Sur la mer, les rougeoîments du ciel ne sont pas abîmés dans les flots : ils persistent; les teintes se sont seulement fondues les unes dans les autres, et

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c'est de la pourpre sans éclat. Dans ce crépuscule, où tout est mystère, le navire ne semble plus marcher, mais glisser. Les distances deviennent inappréciables ; on ne se rend plus compte du chemin parcouru, au milieu de cette universelle pâleur.

Le sommeil vous fuit. On ne tente même pas de s'y abandonner. Qui pourrait descendre dans l'étroite cabine, pendant que dure cette nuit effarante ! On arrive à un état de nervosité singulier, de quasi-somnambulisme. On reste là, silencieux, sur le pont, ou, si l'on parle, on parle bas, involontairement.

C'est dans ce vague delà nuit arctique que nous doublons le cap Kunnen, à la pointe duquel se dresse un phare dont la forme massive, avec sa tourelle pour la lumière, évoque un château fort. Il est là, unique maison sur cette longue bande de terre, dans une solitude vraiment effrayante, au milieu de tous ces mirages. Une barque, point noir dans cette blancheur continue, s'en détache, comme une apparition fantastique, et on est presque étonné, tant l'esprit est devenu visionnaire, de voir, pendant que le Kong-Karl stoppe un instant, un simple brave homme de marin, cravaté d'un gros cache-nez de laine, qui vient chercher les avis officiels et les lettres qui mettent ces isolés en communication avec le monde civilisé.

Mais voici que le ciel semble se déchirer tout à coup. Le soleil perce victorieusement ces crêpes

gris de l'horizon ; il monte, au milieu d'une triomphante fanfare de couleurs radieuses, succédant brusquement à ces ternes lueurs ; il illumine la crête des montagnes, il jette de roses traînées sur la lividité de la neige des sommets, il embrase les rochers, il éclabousse l'Océan, redevenu bleu, de paillettes d'or, et là-bas, — très au loin maintenant, — les éternels glaciers de l'immense Svartisen deviennent éblouissants, transformés, pour quelques instants, en des plaines sanglantes. Salut à la vraie lumière, à la vie ressuscitée ! Le plus indifférent a envie d'entonner un hymne à cette clarté familière et réelle retrouvée, conquérante enfin des troublantes brumes. Le dieu Balder, le dieu souriant des Eddas, fils d'Oden et de Frigg, jette, sortant de son tombeau, des rayons des poils de ses paupières, selon la fable antique, et en cette aube splendide, le Nord se réchauffe à leur flamme. Jamais lever de soleil ne m'a ainsi causé une joie enthousiaste.

Ce sont encore des montagnes, encore des rocs monstrueux, âpres, redoutables, menaçants ; mais, à cette heure ineffable, je suis tenté de les trouver souriants.

On s'aperçoit bien, cependant, que nous sommes en une dure contrée. Les pins qui couronnaient ces rochers immenses ont peu à peu disparu; ils ne sauraient plus vivre sous ces latitudes, et ce sont de maigres bouleaux qui leur succèdent.

L'homme n'a presque plus rien là à demander

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à la terre : c'est de la mer qu'il a tout à attendre. La terre se refuse à le nourrir, et, par ces barricades de montagnes désolée, elle lui défend même de s'aventurer au delà des côtes, où, avec peine, il trouve un étroit abri.

Mais la mer, si elle est généreuse envers lui, lui fait payer parfois durement ses dons. L'été est bien court, et de quels pièges, de quels dangers il est entouré dès que recommencent à régner les redoutables brumes, qui s'étendent perfidement sur ces écueils ! Si bons marins que soient ces pêcheurs norvégiens, combien de bateaux se perdent au milieu de ces rochers! On comprend assez celte sorte de fatalisme du Nord, qui n'est pas peu complexe. Dompté comme il l'est par la nature, l'homme de ces contrées a l'esprit religieux. Il a une tendance invincible à sentir la main rude d'un maître qui tient ses destinées ; il s'incline, résigné, devant ce Dieu qui ne se manifeste guère à lui que par sa sévérité. Le protestantisme, morne partout, est ici particulièrement triste. En même temps, par un contraste, les appétits matériels prennent leur revanche. Le lendemain est si incertain! Pourquoi se priver de ce qui peut apporter quelque répit dans cette existence âpre? Et, de là, celte espèce de prodigalité de tous ces gens des régions extrêmes, mais une prodigalité sans joie, sans expansion et sans apparent contentement.

Après quelques heures de pleine mer, pendant

lesquelles le Kong-Karl est très ballotté, nous apercevons de nouveau des cimes neigeuses, au loin : ce sont celles du haut Sulitjéraa, avec ses glaciers sans nombre , de l'autre côté duquel se trouve la frontière suédoise (ce mot de frontière

a je ne sais quelle ironie quand il s'agit d'espaces inhabitables). Nous voici encore dans un très vaste fjord, et quand nous en sortons, en longeant la rive opposée à celle que nous venons de suivre, une ville enfin apparaît à nos yeux.

C'est la première des trois dernières villes du monde européen, Bodœ, Tromsœ, Hammerfest.

Quand, après cette longue traversée, où l'on n'a rencontré que quelques maisons groupées, ou — plus fréquemment — isolées, on aperçoit Bodœ, ce mot de ville se justifie, mais pour accepter cette désignation, il faut avoir accompli ce voyage. Partout ailleurs l'agglomération de ces maisons de bois, édifiées un peu au hasard, formerait un simple village.

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