TR01ISŒ. — LE SOLEIL DE MINUIT, VU DU PORT DE TRO.MSŒ
route du port, avec une imperturbable ingénuité, ils ne sont pas malins, ici ! »
Quels seront les récits que fera, au retour, ce bon grand enfant de matelot, sur la Norvège et les
Norvégiens? . .,
Tromsœ arme quelques navires baleiniers. Uu est le temps où on chassait la baleine avec des harpons lancés à la main? Cette chasse se fait maintenant avec des navires à vapeur, et le harpon est lancé par un canon. Ce harpon est luimême très compliqué, très redoutable, avec 1 obus dont il est muni. La baleine qui se laisse approcher d'assez près, sans défiance, s'enfuit éperdument quand elle a été touchée, entraînant par la corde qui relie le harpon au navire, le bateau dans une course vertigineuse, effrayante, ianlastique. La corde se déroule au fur et à mesure de ses terribles bonds. On imagine quel sang-froid, quelle expérience il faut aux marins, emportes avec une telle vitesse que la machine ne fonctionne plus, bien qu'on tente de ralentir cette course effrayante avec des appareils en forme de gigantesques rames. Cela dure une demi-heure, une heure; puis l'énorme bote, à bout de forces, cède, s'abandonne, ne se débat plus que fa.blement, et expire.
Cela, c'est la partie romanesque, poétique poui ainsi dire de la chasse. Le reste n'est plus qu une ignoble chose, et le dépècement du monstre, qui exige plusieurs jours, est bien l'opération la plus
LA NORVEGE
puante qui se puisse imaginer. Le métier de dépeceur de baleine peut passer, à nos yeux, pour un méfier original; mais pour le pratiquer, il ne faut vraiment pas être dégoûté. Ces usines où l'on tire parti, sous toutes les formes, de l'animal, ne peuvent se trouver que dans les lieux isolés.
Nous allons en rencontrer plus d'une, en nous avançant de plus en plus vers l'extrémité de la Norvège. Nous allons entrer, en effet, dans le vrai domaine des baleines, qui suivent, par un instinct inexplicable — ■ puisque leur palais est ridiculement petit et ne leur permet que l'absorption de menus coquillages — les bancs de barengs. La grande exploitation se fait toutefois plus au Nord encore, à Vardo ou à Vadsô, où se trouve l'établissement type qui porte toujours le nom de Svend-Foyn, son fondateur. Là, cent baleines environ sont annuellement dépecées, produisant d'énormes quantités d'huile, tandis que les os et les chairs, broyés, servent à faire un engrais réputé. Chaque capture prodtîU une somme de quatre ou cinq mille couronnes. L'industrie est donc bonne.
Nous apercevons bientôt, tandis que nous parlons, à bord, des péripéties de celte chasse, passionnante comme un véritable combat, un de ces monstres, lançant une formidable colonne d'eau. Mais celui-là est-il plus farouche que les autres? Bien que notre steamer n'ait aucune prétention à le poursuivre, il disparait rapidement, en faisant
des bonds qui semblent singulièrement capricieux pour une aussi grosse bête.
Les côtes que nous longeons, en passant à travers les îles, sont toujours abruptes, et elles sont dominées par de très hautes montagnes, qui atteignent surtout d'imposantes altitudes, pendant que nous nous engageons dans le magnifique Lyngenfjord. Ce sont des éblouissements de sommets immaculés, de glaciers immenses, cependant que, presque dans la mer, des cascades énormes roulent des eaux écumantes. Mais n'avons-nous pas épuisé déjà toutes les sensations d'admiration pour ces majestueux spectacles de la nature? Là, plus qu'ailleurs, il y a de vastes espaces inhabités, et quelques-unes de ces grandes îles ne sont peuplées que par les oiseaux, dont les légions compactes obscurcissent l'air parfois.
Est-ce parce que nous pénétrons dans l'océan Glacial, à la hauteur de l'île Arno? Mais la mer devient forte, et, de nouveau, une brume opaque s'étend autour de nous. Elle dure si longtemps que la forme singulière de l'île de Selden nous échappe à peu près. Nous sommes, maintenant, dans le Finmark, la dernière province norvégienne, puisqu'on s'est plu à jeter des divisions administratives sur ces vastes espaces, où la population est relativement si minime.
En vérité, j'ai quelque hésitation à renouveler des descriptions qui risqueraient de tomber dans la monotonie, quelle que soit la splendeur de ces
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paysages septentrionaux, éternellement austères et farouches. L'étonnement est de rencontrer subitement, entre ces rocs de granit, des coins verdoyants, des espèces d'oasis où reparaît une végétation presque florissante, plus touffue, bien que nous soyons plus dans le Nord, que dans les régions que nous avons traversées. Ainsi l'Altenfjord offre-t-il tout à coup des aspects charmants — j'allais dire souriants. Mais ce ne sont que des rencontres de hasard, on en a bien la sensation. Le véritable caractère de ces côtes est la désolation.
Voici, quelque douze heures après que nous avons fait escale à Tromsœ, que nous nous arrêtons à Hammerfest, qui se présente pittoresquement, au fond d'un bassin fermé par trois îles, avec une falaise à pic comme fond de décor. La ville est toute neuve aujourd'hui, car un incendie a détruit, il y a quelques années, à peu près toutes les maisons d'Hammerfest. Toutes les constructions étant en bois, il n'a pas fallu longtemps pour que cette cité — la plus septentrionale du monde — se reconstituât. La catastrophe, une fois le souvenir des pertes oublié, a, en somme, servi à Hammerfest. Les rues ont été mieux tracées; les maisons ne semblent pas, comme jadis, « avoir glissé de la montagne jusqu'à moitié chemin de la mer », et elles sont éclairées, maintenant, à la lumière électrique. Et, là aussi, on aperçoit des fils téléphoniques, qui attestent que cette ville
est vraiment la sentinelle avancée de la civilisation dans le Nord.
Toutefois il est visible que les habitants d Hammerfest se sont médiocrement préoccupés de l'agrément de leur séjour. 11 se passera encore beaucoup de temps, je crois, avant qu'on songe a sa décoration. Tout y est aménagé pour une destination pratique. Ce ne sont que séchenes de poisson, qu'usines d'huile de foie de morue, que fabriques de guano. A Hammerfest, il faut s'accommoder, quoi qu'on en ait, de cette nauséabonde odeur de poisson.
En fait de monuments, Hammerfest se contente de la modeste colonne de granit, avec chapiteau de bronze couronné d'une sphère, qui rappelle les travaux entrepris en 1816, terminés en 18o2 seulement, par des géomètres norvégiens, suédois et russes pour la mesure du méridien. « Extrémité N. du méridien 25.20, mesuré de l'océan Glacial au Danube », dit l'inscription latine, qui énumère les noms des souverains des trois pays qui ont patronné ces travaux.
Cette colonne se trouve sur une hauteur, d'où l'on a une vue étendue. Il faut bien contesser, quoi qu'en disent les Norvégiens de l'extrême Nord, que la capitale du Finmark offre un aspect d'ensemble assez mélancolique, bien qu'il y ait du mouvement dans le port, où l'on embarque sans cesse des tonneaux d'huile et de poisson, ou des cargaisons de peaux, tout aussi puantes. Du coté
LA NOBVEGE
de la ville, l'œil n'est arrêté que par trois ou quatre clochers dominant les maisons basses.
Qui croirait que les luttes religieuses sont assez vives en cette dernière ville du monde? Il y a une mission catholique qui cherche à taire des prosélytes, au nez du pasteur, et qui, dans ce but de propagande, a ouvert un hôpital. Les deux religieuses que j'avais rencontrées à bord du Kong- Karl. qui a poursuivi sa route tandis que je m'arrêtais à Bodœ, sont là, maintenant, les pauvres femmes, toutes secouées encore par leur longvoyage et tout effarées, sans doute, par le changement de nature et de climat. En vérité, on est un peu conduit à croire que ces disputes théologiques ne sont qu'un moyen de tromper l'ennui !
Un effet vraiment singulier est produit, de la colonne du Méridien, par les sécheries. Sur des échafaudages primitifs , qu'on imagine d'immenses perches, formant comme la charpente d'une construction qui serait demeurée interrompue. A ces poutres sont suspendus, parla queue, des milliers et des milliers de poissons, vite ratatinés. Qu'un souille de vent passe, et toutes ces formes bizarres s'agitent et produisent, en se choquant les unes contre les autres, de légers crépitements. Cela a je ne sais quoi de fantastique.
Les marchands d'Hammerfest se soucient peu de la coquetterie de leurs étalages. C'est un art qui leur est inconnu et dont, en réalité, ils n'ont guère besoin. Mais leurs magasins, où l'on fouille
au hasard, contiennent, en fait de pelleterie surtout, de magnifiques produits des régions de l'océan Glacial, d'admirables peaux d'ours blancs du Spitzberg surtout, où l'on en tue bien une centaine chaque année, parfois avec des moyens très primitifs. Il y a une histoire qu'on raconte volontiers dans le Finmark : celle d'un matelot norvégien triomphant d'un de ces animaux avec un canif emmanché au bout d'un bâton. Nordenskiold en a parlé quelque part, je crois.
On rencontre, çà et là, nombre de Lapons dont les campements sont voisins. Ils sont vêtus du pjesk national, en drap gris bariolé de grosses broderies ; à leur ceinture de cuir très large pend un couteau qui repose dans une gaine de cuivre découpé. Ceux-ci sont des Lapons pêcheurs, de pauvres diables tout à fait, et les meilleurs de leur race, toutefois. C'est leur costume d'été. Les quelques femmes qui les accompagnent ne sont guère reconnaissables au premier coup d'œil. Elles ont seulement un petit bonnet, qui leur serre étroitement le front, un bonnet qui a la forme de celui des bébés bretons à Pont-1'Abbé, composé également de pièces de couleur différente... Mais nous aurons bientôt à reparler des Lapons. Ceux-ci, les pauvres gens ! ne sont vraiment pas beaux. L'un d'eux me parait être abominablement ivre, mais c'est une ivresse qui le rend gai, et ses yeux bridés ont de drôles de petits clignotements.
LA NORVEGE
J'aurais voulu faire l'ascension, d'ailleurs relavement aisée, du mont Tyren, qui domine Hammerfest, pour avoir une vue d'ensemble à la fois sur l'océan Glacial et sur les montagnes de l'intérieur, moins élevées ici, et par cela même offrant un champ plus étendu ; mais le bateau va repartir, ayant débarqué tout ce qu'il ne porte pas à Vardô et à Vadsô. Je ferai cette petite ascension à mon retour du cap Nord.
Hammerfest est la ville la plus septentrionale du monde, mais ce n'est pas la dernière paroisse, et ce n'est pas là non plus que se trouve le dernier phare. Celui-ci est à Frisholmen. On ne saurait rien imaginer de plus sinistre que les rochers sur lesquels il est élevé. Au reste, les côtes sont de plus en plus tristes, inhospitalières, sauf pour les oiseaux qui y pullulent.
C'est à Maasô, trente-deux kilomètres avant le Cap, qu'on rencontre la dernière réunion de cabanes qui ait un semblant d'organisation administrative. Maasô a un port bien abrité. Mais il n'y a môme plus là de ces bouleaux nains qui « imitent » des arbres. Aucune culture n'est possible. C'est un sol affreusement nu. Comment peut-on vivre là, pendant le long hiver boréal ! Une des maisons est le bureau de poste, où l'employé a des loisirs. Maasô a son pasteur, qui est en même temps chargé de la direction d'un tout petit hôpital, car ce coin perdu est un centre pour d'autres coins encore plus déshérités !
Encore quelques heures, et voici que nous longeons l'île Magero, abrupte, sauvage, et, enfin, à nos yeux attentifs, apparaît la masse énorme du cap Nord, qui pourrait aussi s'appeler le cap Noir, car ce roc énorme, qui a résisté à tous les assauts des tempêtes qui, ailleurs, ont déchiqueté les côtes, se présente sous un aspect sombre, qui est vraiment tragique.
Le cap Nord !
Nous avons donc atteint, enfin, cette poinle où finit l'Europe, cette colossale forteresse placée par la nature en avant de notre monde civilisé, ce bloc gigantesque qui le termine majestueusement 1 . Il est là, devant nous, écrasant notre steamer de ses proportions formidables, entièrement à pic, défiant les flots, véritablement prestigieux dans sa sévère beauté. Comment ne saluerions-nous pas ce géant avec émotion?
Là, il n'y a plus d'îles. Il se dessine, seul, dans l'immensité, s'avancant audacieusement dans l'océan Glacial qui s'étend, mouvant désert, autour de lui. On a comme une impression de terreur
sacrée.
Une légende finnoise dit que la déesse Luonnotar, la mère de l'onde, le fit surgir en étendant la
1 Le cap Norkyn forme l'extrémité du continent européen. Le cap Nord termine l'île de Magero. Le cap Norkyn n a pas résisté comme le cap Nord à la violence des vagues. Il s'est effrité, il a éclaté sous l'effort des lames furieuses. Si, geographiquement, le cap Nord est un peu moins avancé que le Norkyn, il est bien, par sa masse, le dernier rempart de l'Europe.
UT
main, elle qui creuse des golfes en touchant la terre du front. Il a bien, en effet, quelque chose de prodigieux.
Le premier qui le reconnut fut le norvégien Othéré il y a plus de mille ans. Il fit le récit de son voyage au roi Alfred, dont il était devenu le
prisonnier.
« J'habite, lui dit-il, aux extrêmes confins de la Norvège... Un jour je voulus savoir jusqu'où le pays s'étendait au Nord, et si, par delà le désert, ne vivaient pas encore des hommes. Je naviguai alors le long des côtes, ayant, tout le long du voyage, cette contrée solitaire à tribord et la pleine mer à bâbord. Trois jours après, j'atteignis les parages que les baleiniers ne dépassaient pas, même dans leurs courses les plus avancées. Pendant trois jours, je suivis encore la même direction . . Au delà , le rivage infléchissait ver s 1 bst ... » Ce point, au delà duquel le rivage infléchissait vers l'Est, c'était le cap Nord.
Les matelots qui le doublaient, autrefois, par un vieux reste des coutumes païennes qui ont longtemps survécu en Scandinavie, même depuis le christianisme, ne manquaient guère de faire quelque sommaire sacrifice pour qu'il leur tut
favorable. .
Moins poétiquement, nous avons été vider, au sommet de cette prodigieuse falaise, une coupe de Champagne. C'est le « sacrifice » traditionnel aujourd'hui. On a frayé un vague chemin, pour
LA NORVÈGE 217
l'ascension, avec, par moments, un sémillant de rampe, et, dans une fragile cabane que l'on reconstruit tous les ans, on accomplit ces libations, qui n'ont vraiment rien de trop sacre', avec des bouteilles apportées du bord. Dans ce désert sauvage retentissent alors, pendant une heure ou deux, des éclats de rire.
Quand on gravit le cap jusqu'à la colonne qui rappelle le passage du roi Oscar en 1873, alors que, après son couronnement à Stokliolm et à Trondjhem, il visitait ses États jusqu'à leur extrémité, on reconnaît vite que, bien qu'il soit vraiment à pic, ses murailles de granit sont pleines d'anfractuosités redoutables. On s'avance et non sans peine au milieu d'un chaos de rochers. Ce géant est rempli de pièges. On ne saurait imaginer un décor plus effroyablement romantique, avec ses noirs escarpements.
En tournant le dos à la mer, on a devant soi le large et sombre panorama de l'île de Magero, où, en cette saison, la neige, en fondant, laisse place, par endroits, à une mousse de couleur sombre. Si maigre soit-elle, les Lapons la viennent chercher pour les rennes, qui ne pourraient paître dans le peu d'espace libre que laissent les rochers. On me raconte que l'hiver, la récolte de cette herbe pauvre se fait d'une façon très singulière. Les Lapons connaissent les lieux situés entre les rochers où elle croît en été. Comme elle continue à croître en hiver sous la neige, on fait d<
rous
dans cette neige et l'on retire ce triste fourrage avec de longs crochets, opération qui n'est pas sans danger, en raison des avalanches fréquentes. Mais là, pour arracher à la terre avare le peu qu'elle accorde, l'homme est contraint à de perpétuels défis contre la nature...
LA LAPONIE
Les Lapons. — Les recensements. — Le tambour magique.
L'hynoptisme chez les Lapons. — Les demi-ciYilisés. — Le renne sans l'oie. — Un Lapon actionnaire.
Gomment n'avoir pas la curiosité de chercher à étudier de près les Lapons? N'est-ce pas la chose la plus singulière qui soit, que ce peuple qui vit côte à côte avec les civilisés, sans se modifier, ou à peine, qui continue à exister à l'état nomade, qui ne songe en aucune façon à imiter ce qu'il voit si près de lui, qui garde obstinément ses habitudes primitives bien qu'il ne soit nullement farouche, et sur qui les exemples des institutions européennes ont si peu de prise que les récits de Regnard sur son compte, ces spirituels récits vieux de plus de deux siècles, sont toujours presque absolument exacts? « Voila, monsieur, écrivait-il, la description de ce petit animal qu'on appelle Lapon, et l'on peut dire qu'il n'y en a point, après le singe, qui approche plus de l'homme. » Et le poète justifiait cette conclusion plaisante en narrant les épisodes de son voyage à travers les campements lapons, se transportant « selon la commodité de la poche ou selon les nécessités de la nourriture des rennes », où, sous la hutte de cuir soutenue par quatre perches, il avait
'mrnm
reçu l'hospitalité de ces petits hommes au visage larec et plat, au nez écrasé, aux yeux bridés, aux loues bras. Regnard, qui était toujours d'humeur caustique, s'amusait fort de l'indifférence des Lapons de * son temps en matière de fidélité conjugale • « Tandis que ces gens-là font revivre le siècle d'or, ajoutait-il en riant, nous nous en taisons un de cornes ! » , C'est surtout après qu'on a dépassé le cap Nord, après qu'on a atteint Vardo et Vadso, et qu'on s'est engagé dans le grand fjord de Varauger, quon a chance d'observer, dans toute leur pureté, ces eu rieuses mœurs. Je ne saurais avoir la prétention, après tant de sérieux travaux ethnographiques, d'apporter de nouveaux éléments d'observation. Je tâcherai seulement de dire ce que sont les Lapons d'aujourd'hui, tels que je les ai vus, et, mal-ré le fond immuable de leurs coutumes, de dégager la petite part de progrès qu'ils ont pu réaliser dans le sens de la civilisation. Ces progrès, je le confesserai tout de suite, ne m ont pas paru servir à grand'chose.
Un peu d'histoire - très peu - est pourtant
nécessaire.
Les Lapons sont les premiers habitants des provinces les plus septentrionales de la Norvège, le Finmark et Tromsœ. L'immigration des Norvégiens sur ces côtes n'a guère commencé qu'au quatorzième siècle, époque où furent découvertes et commencées les grandes pêches.
Les Lapons ont-ils une origine celtique ou une origine mongolique ? Le professeur Friis, de Christiania, penche vers cette dernière hypothèse. Ils sont apparentés aux Finnois, comme les Français sont apparentés aux Espagnols, par exemple. Ceux qui sont de race pure ont le teint brun ; le visage est large, avec l'os zygomatique saillant, les cheveux noirs et plats. Mais la race pure est à présent fort rare. Les Lapons se sont croisés avec les Finnois surtout, et ce mélange ne leur a pas nui. Les Norvégiens n'ont pas trop dédaigné non plus les jeunes Laponnes, qui ne sont point si laides vers quatorze ou quinze ans.
On ne saurait dire que les Lapons d'aujourd'hui soient une race dégénérée : leur nombre, au reste, n'a vraisemblablement jamais été plus grand qu'à présent. En 1724, le missionnaire Thomas von Westen tentait leur recensement et arrivait à un total de 1 472 familles, se décomposant en quelque 8 000 individus, total sans doute au-dessous de la réalité. Le recensement de 1845, fait; sur des bases plus sérieuses, donnait, en Norvège, une population laponne de 14 464 individus; celui de 18SS, dé 15 999 ; celui de 1865, de 17 178. On voit donc que les Lapons, contrairement à l'opinion répandue, ne disparaissent pas. La race s'altère seulement par la fusion avec les autres habitants de la Norvège.
Le nom des Lapons vient-il du mot lappa, grotte ? C'est l'opinion du savant suédois M. Sve-
LA LAPONIE
nonius, parce que, avant de domestiquer le renne, au temps où ils n'avaient d'autre animal familier que le chien, ils vivaient dans des grottes.
REMUE DOMESTIQCE
Aujourd'hui encore, dans certaines parties de la Laponie, celles surtout qui se rapprochent do la Russie, ils utilisent volontiers les grottes naturelles.
Tout le monde sait que le renne est la provi-
dence du Lapon 1 et qu'il lui fournit tout, nourriture et vêtement. On compte actuellement plus de 102 000 rennes domestiques, bonnes bêtes, pas belles, ayant seulement, quand elles sont attelées, leurs petits moments de mauvaise humeur et de révolte. Mais les rennes sont si bien privés que l'on voit fréquemment un de ces animaux relever, avec de singulières délicatesses, quelque bébé lapon, qui est tombé. Quant aux rennes sauvages, on en trouve jusqu'à l'hivernage de Barents, dans la partie la plus septentrionale de la Nouvelle- Zemble.
Aujourd'hui, la pâture des rennes donne lieu à de nombreux conflits avec les paysans norvégiens et suédois, lorsque, descendant vers le Sud, ils pénètrent sur des régions où recommence la délimitation de la propriété. Des lois nouvelles sont en préparation pour régler ces questions. En attendant, les paysans protestent, mais ces conflits ne tournent pas en rixes. Les Lapons sont la plupart du temps très doux. Ils se retirent aux premières injonctions : seulement, ils reviennent un moment après, avec une imperturbable obstination.
Les Lapons — les Lapons nomades plus que les Lapons pêcheurs •— attachent beaucoup d'importance aux noms de famille, et ils remontent aisément à leur origine, à travers une longue période. On a beaucoup tenu, en Norvège et en Suède, à
1. En lapon, le renne peut se désigner par vingt-deux noms différents.
LA LAPONIE
la conversion des Lapons ; ils se sont docilement laissé convertir depuis trois siècles, et aujourd'hui ils obéissent volontiers aux pasteurs, fréquentant les églises, se soumettant aux exigences du culte, comme ils se soumettent à toutes les obligations des lois les concernant, qui leur ont constitué un état civil régulier et qui leur imposent une redevance envers l'État. Ils ne résistent à rien, ils acceptent tout ce que l'on veut. Seulement, on ne modifie pas beaucoup leurs pensées intimes.
Dans cette docilité des Lapons il y a peut-être trace d'un phénomène de suggestion. Par leur état nerveux, ils sont très accessibles à la suggestion, comme à tous les phénomènes d'ordre hypnotique. Ils tombent très fréquemment dans le sommeil magnétique que provoque un cri inattendu, la crépitation d'une étincelle, la vue d'un objet brillant. Leurs anciens sorciers, les Noaïdes, étaient d'habiles magnétiseurs. A ce propos, il convient d'insister sur ce fait que ces sorciers n'exerçaient aucune fonction hiérarchique chez ce peuple qui sut toujours se passer de maîtres. Leurs services étaient rétribués et ils ne jouissaient que d'un prestige moral. Ils disaient que, pendant leurs extases, leur âme, de par le secours d'un oiseau de l'empire des morts [saiiwo-lodde) se transportait dans des régions supra-humaines. Les augures, les présages se tiraient au moyen d'un tambour {gobdas) sur lequel étaient grossièrement dessinés les dieux lapons, chacun dans un
rayon de l'instrument. Le soleil, la lune, les étoiles, les animaux sauvages, les Lapons eux-mêmes, avec leurs tentes et leurs rennes, étaient aussi figurés sur ce tambour, qui avait la forme d'une grande coupe en bouleau. Des ficelles, munies de bagues de laiton ou de morceaux d'étoffe vive, pendaient par de petits trous en signe de gratitude de la part des consultants. Il fallait que quelquesunes de ces figures fussent peintes avec le sang provenant du cœur d'un ours.
La peau du tambour était, naturellement, de la peau de renne fortement tendue par des chevilles, et était couverte de caractères magiques peints avec une décoction d'écorce d'aulne, bouillie dans du sang de renne, et qui étaient d'autant plus nombreux que le Noa'ide se piquait d'être plus habile.
On frappait sur ce tambour au moyen d'un petit marteau en corne de renne en forme de T. Le manche, orné de ciselures, était muni d'un trou, par où pendaient aussi des ficelles et des lanières de drap. Mais ce marteau ne servait qu'à la cérémonie préparatoire, pour ainsi dire. L'« indicateur » magique consistait en un anneau de laiton, avec quatre anneaux plus petits qu'on laissait glisser sur le tambour. On commençait toujours par mettre 1' « indicateur » sur le dessin du soleil, au milieu du tambour.
Le procédé employé pour avoir la réponse de l'oracle était celui-ci : en vêtements de fête, tout
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le monde s'assemblait autour du Noaïdc qui, par