I.E TAMBOUR MAGIQUE
la main gauche, se saisissait du tambour en mettant les doigts dans le trou du fond de la caisse.
Le côté où étaient peints les dieux devait être le plus proche de sa poitrine. Il s'agenouillait sur le genou gauche, et on l'imitait.
Il prenait alors l'anneau, le posait sur la peau du tambour, et frappait doucement. L'anneau sautait et se mouvait ça et là. Selon qu'il effleurait telle ou telle figure, le Noaïde interprétait les volontés des dieux et donnait réponse aux questions posées. Il était de bon augure que l'anneau revint à la figure du soleil. Dans le cas contraire, les présages étaient mauvais. Le tambour était consulté très souvent, en toute occasion, pour le moindre déplacement, comme en cas de maladie. Disons, en passant, que si au temps de Regnard les Lapons jouissaient d'une santé remarquable, le contact avec la civilisation leur a apporté des maux qu'ils ignoraient. L'alcoolisme surtout leur a été funeste. Il est aussi certaines maladies qu'ils ont dû à leur passage dans les villes.
Ces tambours, en si grand nombre qu'ils fussent, sont devenus rares. Les pasteurs, dans leur zèle, les confisquaient et, sans souci de leur valeur historique, les détruisaient. Il en existe dans les musées norvégiens, mais la plus belle collection de ces instruments magiques, envoyée à Copenhague au siècle dernier, a péri dans un incendie.
Malgré leur conversion, malgré l'instruction répandue obligatoirement chez eux par quatrevingt-onze maîtres d'école, — on conçoit toutefois
LA LAPONIE
que, avec des nomades, il y ait bien des infractions à cette loi ! — les Lapons actuels ont quelque reste de fétichisme. Ils écouteront complaisamment le sermon d'un prêtre, ils se feront marier à l'église, mais entre eux, avec quelque sournoiserie, ils se souviendront de quelques rites anciens, comme de faire frapper aux nouveaux époux deux cailloux l'un contre l'autre, pour en faire jaUlir une étincelle symbolique. Et ceci se passe très bien encore même à Karasjok, qui est une espèce de ville, la seule qui soit formée par une agglomération de Lapons sédentaires, ayant non des huttes, mais des sortes de maisons recouvertes d'écorce de bouleau.
Les tentatives d'assimilation de la race laponne se poursuivent, malgré des résultats médiocres et des expériences désastreuses. M. Gustaf af Geijerstam, de Stockholm, qui a étudié la question pour les Lapons suédois, me parlait avec pitié des pauvres êtres hybrides façonnés à l'européenne. On instruit à grand'peine quelques sujets, on leur enseigne un métier, on les installe dans les villes septentrionales. Ils s'y ennuient mortellement, ils sont inhabiles dans le travail auquel on a voulu les habituer; le dégoût les prend, ils ont la nostalgie de leurs terres désolées. Mais, revenus chez eux, ils sont cependant dépaysés, ils ne sont plus armés suffisamment pour la dure lutte de l'homme contre la nature, ils sont d'inexperts pasteurs de rennes, ils souffrent du froid, ils sont très infé-
rieurs à ceux de leurs compatriotes qui se sont toujours accommodés de la tente en cuir, percée au sommet d'une ouverture par où passe la fumée du foyer. En fait, ils ne sont plus bons à rien, ni d'un côté, ni de l'autre. Ces essais d'« acclimatation » des Lapons n'ont pas été heureux. Il vaut mieux les laisser tels qu'ils sont, étant donnée, surtout, leur parfaite soumission. A cet état de nature, ils ne manquent pas d'une intelligence particulière. Ils sont faits pour vivre à côté des civilisés, non pour se mêler à eux. Il leur suffit de venir vendre leurs produits à ces derniers. Ces marchés ne sont pas toujours avantageux pour eux, d'ailleurs : certains Norvégiens, qui font des affaires avec eux, ne se gênent pas pour les griser abominablement, et pour profiter de l'état d'ivresse dans lequel ils se trouvent alors.
Cependant, les Lapons, ont, eux aussi, leur astuce, et souvent dupés, ne demanderaient pas mieux que de duper à leur tour. Mais leurs procédés ne laissent pas d'être naïfs parfois. Tandis que j'étais à Hammerfest, des Lapons vinrent offrir un renne, fraîchement tué, au cuisinier d'un navire. L'animal était de belle taille, le cuisinier ne demandait pas mieux que de conclure le marché. En examinant la bête, il remarqua, seulement, que le foie manquait. Il en fit l'observation aux vendeurs, et ceux-ci, avec un extraordinaire aplomb, soutinrent longtemps avec mille serments, plaisants dans leur bouche, que les rennes
kflHM
LA LAl'ONIE
n'avaient point de foie ! En réalité, ils l'avaient gardé pour s'en régaler. Or, notez que ce mensonge ingénu, il prétendait le faire à un homme qui les connaissait bien, très habitué à vivre dans
TYI'E DE LAPON'
le Nord, et qui ne pouvait pas se laisser conter de pareilles bourdes.
Parmi eux, il est aujourd'hui de riches propriétaires : il n'est pas rare de rencontrer un Lapon des montagnes qui possède un troupeau de quatre mille rennes 1 . Ce n'est pas, au reste, chose aisée
]. Le plus riche Lapon est un certain Lars Jansen Sikko, très connu à Tromsce, où il vient souvent.
que d'exercer une surveillance sur un pareil nombre de bêtes, avec cinq ou six membres de la
famille.
Quelques-uns de ces richards nomades se sont laissé convaincre et se sont décidés à placer leur argent. Un d'eux est actionnaire de la Compagnie des bateaux à vapeur de Bergen. Il est resté assez défiant, toutefois. Fréquemment, il va attendre le passage d'un des navires de la Compagnie à Hammerfest; il harcèle le capitaine de questions, il demande si les affaires vont bien, il se fait montrer les écritures du bord, il les discute, et, avec une mémoire singulière, il oppose les chiffres qu'il a recueillis dans ses précédentes enquêtes à ceux qu'on lui donne. Il s'imagine que le bateau est à lui, il le passe en revue, — et ce brave petit Lapon est parfaitement insupportable.
Les superstitions laponnes. — Histoire du géant et du jeune garçon. — Le dernier Lapon païen. — La famille Tschudda. — Les rennes. — Comment on dîne en Laponie. — lès et la sorcière. Les degrés de la parenté laponne. — Une panacée universelle. — Sous la neige.
Je parlais des pratiques superstitieuses qui peuvent encore subsister chez les Lapons. D'anciennes pierres runiques sont parfois l'objet, chez eux, d'une certaine vénération. Elles évoquent, à leurs yeux, d'anciennes croyances ataviques. Un officier suédois, le lieutenant Sandeberg, qui voyait des Lapons de montagne s'arrêter avec quelque complaisance devant quelques-unes de ces pierres droites, formant un cercle, les interrogea, et ses hôtes lui racontèrent cette histoire à laquelle ils paraissaient ajouter une ferme créance.
Jadis, il y avait un géant qui exigeait un tribut des pauvres Lapons et qui savait les retrouver, où qu'ils allassent, pour réclamer la redevance qu'il leur avait imposée. Pour lui étaient les meilleurs de leurs rennes, pour lui les plus gros poissons qu'ils péchaient dans la mer ou dans les lacs. Ils subissaient avec résignation cette tyrannie. Qu'eussent-ils pu faire? Le géant, avec un rire féroce, n'avait-il pas dit qu'il ne renoncerait à ce tribut que le jour où un audacieux, acceptant de lutter avec lui l'aurait vaincu. Or, qui eût osé se mesurer avec ce farouche colosse ?
Des pêcheurs s'embarquaient un jour dans leur canot sur un lac, quand un jeune garçon s'approcha d'eux et leur demanda de l'emmener. Il n'était point vêtu comme eux , il ne portait qu'une tunique de drap, serrée à la taille. La barque était petite. Les pêcheurs refusèrent d'abord, mais il insista tellement que les Lapons finirent par l'accepter comme compagnon. La pêche fut particulièrement heureuse.
Ils revenaient, au bout de quelques heures, chargés de butin, et le jeune garçon était prié de nettoyer les poissons, de leur couper la tète et de les vider. Il s'acquitta prestement de cette besogne, qu'il avait accomplie avec des gants.
A son tour il demanda aux Lapons de lui nettoyer ses gants et de les laver dans l'eau. Un d'eux les plongea dans le lac et les exposa à l'air pour qu'ils pussent sécher. Le jeune homme haussa les épaules, reprit ses gants et les tordit si bien que, en un instant, ils n'étaient même plus humides.
Ce sont là de ces détails inutiles et puérils dont sont surchargées les traditions laponnes ; je les reproduis parce qu'ils sont typiques pour montrer ce que sont ces récits.
On en était là quand parut le géant. Il était, ce matin-là, de belle humeur.
« — Hé bien ! dit-il avec un rire terrible, personne ne voudra donc jamais lutter avec moi?
— Si fait ! répondit une voix.
LA LAPONIE