UNE FAMILLE DE LAPONS
— Qui a parlé? fit le géant, étonné.
— Moi ! reprit le jeune garçon.
— Eh bien ! mon ami, dit le géant, en le toisant dédaigneusement, tu ne tiens décidément pas beaucoup à tes os !
— Voyons toujours ! »
On convint des conditions du combat. Le géant, en un rien de temps, apporta lui-même de grosses pierres qui devaient former l'arène. Il fut décidé que chacun des adversaires attaquerait l'autre trois fois de suite.
Singulier duel, en vérité ! Les deux ennemis, selon les dispositions acceptées de cette lutte, allaient s'aborder en marchant sur les mains et en s'envoyant des coups de pied dans la poitrine.
Le géant commença. Trois fois il se précipita sur le jeune garçon, sans même le faire reculer d'un pouce. Celui-ci, alors, très tranquillement, se mit en position, s'avança, et du premier coup, il ébranla le géant ; du second, il le fit reculer de quelques pas; du troisième, il l'étendit mort.
Le vainqueur apparut aux Lapons, à ce moment, d'une beauté surnaturelle, puis son corps sembla se fondre, devint diaphane, et il disparut mystérieusement. C'était quelque bon génie qui était venu à leur secours. Quant aux pierres formant le champ clos, elles sont demeurées telles qu'elles avaient été placées par le géant.
En nombre d'occasions, les Lapons d'aujourd'hui témoignent qu'ils mêlent assez facilement
LA LAPONIE
les traditions de leurs aïeux aux pratiques du culte protestant, dont l'austérité froide ne contente pas ce peuple enfant. Un seul Dieu leur suffit malaisément, à eux qui, autrefois, révéraient tant de dieux de toutes espèces !
On m'a conté que quelques gens, vivant encore, avaient connu le dernier Lapon païen. Il s'appelait Rastus, et, seul, il se refusait, avec une obstination rare chez les hommes de sa race, à renoncer à ses fétiches. Pourtant, en 1837, — à la suite de malheurs qui l'accablèrent, malheurs que les pasteurs, humiliés de la résistance de ce seul individu les tenant en échec, expliquèrent par son entêtement à repousser leur enseignement, — il finit par se convertir. L'année 1837 marque donc, pour les curieux de dates religieuses, la disparition du dernier païen d'Europe.
Une autre date, par contre, est à retenir. L'an dernier, un Lapon, Jonas Jonassen, imagina de rédiger un journal— le premier journal en langue laponne. Il ne pouvait songer à le faire imprimer. Ce n'était qu'un manuscrit, qu'il essayait de faire circuler dans les tentes et dans les huttes. Il se lassa vite de ce travail. Il n'en reste pas moins une timide tentative qui valait la peine d'être mentionnée.
Ce nom de Jonas Jonassen est purement norvégien. Les Lapons, en même temps que ces noms qui constituent leur état civil régulier, ont presque toujours gardé un nom primitif. Certaines
familles ont ainsi une sorte de noblesse, due à quelque légende. Ainsi y a-t-il une famille Tschudda, dont les membres s'enorgueillissent d'un srand ancêtre.
Cet ancêtre était venu camper près de la Laponie russe. Un jour, pendant qu'il péchait dans un lac, il aperçut que la rive, habituellement déserte était peuplée d'une foule suspecte. Il eut vite reconnu des Tschuddes, ces maraudeurs russes, en quête d'un mauvais coup.
L'histoire, je vous en préviens, est tout à fait extraordinaire. Le pauvre homme hésita longtemps avant de débarquer, avec son fils qui l'accompagnait. Cependant, il ne pouvait pas rester éternellement au milieu de l'eau. Il prit une grande résolution : il sauta à terre, retourna sa barque lestement et s'en fit un bouclier, qui le protégea contre les flèches des Tschuddes. Il courut ainsi d'une traite jusqu'à sa hutte, où il se barricada. Son fils gardait la porte. Lui, tranquillement, il alluma son feu dans le foyer qui se trouve au milieu de toutes les huttes laponnes, la fumée s'en allant par une ouverture ménagée au sommet du toit de la cabane ou de la tente.
Sur le feu, il plaça son plus gros poisson, et quand le moment fut venu, il en exprima l'huile (je raconte l'histoire sans chercher à l'expliquer, et pour cause) dans. une tasse. L'huile, transparente, jouait l'office de miroir, et dans cette glace limpide il apercevait le visage de ses ennemis,
LA LAPONIE
grimpés sur le toit et s'efforçant, par l'ouverture, de regarder ce qui se passait à l'intérieur de la hutte. Notre Lapon ne donnait nul signe d'émoi, mais il ne perdait aucun geste des ïschuddes, guettant le moment de faire une brusque irruption dans la primitive maison.
Tout à coup, il enflamma l'huile. La fumée asphyxia a demi les Tschuddes, et, profitant de leur désarroi, le Lapon, sortant brusquement de chez lui, les assomma à coups de massue. Avouez qu'il avait bien gagné le nom qu'il prit désormais !
Une autre famille porte le nom de Bœwé, en souvenir de l'acte cavalier d'un aïeul, qui, n'étant pas content de ses dieux, brisa ses fétiches pour les châtier de n'être pas plus puissants à le secourir.
Les Lapons sont d'intarissables conteurs d'histoires, et elles sont, la plupart du temps, étrangement compliquées. Mais il y a une chose qu'ils aiment encore mieux que de conter ou d'entendre conter des histoires : c'est dormir. Ce qui n'empêche pas qu'ils soient vifs et alertes quand il le faut. Ils le prouvent, l'hiver, en parcourant des dislances considérables sur leurs longs patins, des skis, qu'ils adaptent à leurs chaussures de peau de renne, garnies de poils. Un professeur suédois de l'Institut carolin a raconté qu'un Lapon fit pour son compte, en quarante heures, presque sans s'arrêter, un voyage de cent cinquante kilomètres,
bien qu'il fût chargé d'un poids de dix kilogrammes. Ils se montrent lestes surtout dans la poursuite des loups, qui sont leurs grands ennemis. Il peut arriver parfois, en effet, qu'un Lapon perde dans une seule nuit trente ou quarante rennes.
Ces rennes sont gardés par des chiens bizarres, bonnes bêtes, mais qui ont un aspect caricatural et baroque, n'ayant pas. l'ombre de queue. Dès que les chiens signalent la présence des loups, les Lapons se précipitent, font avec leurs skis d'immenses enjambées, et, très hardiment, essayent d'assommer avec des bâtons ces rôdeurs à quatre pattes.
La crainte de ces traîtres ennemis est telle chez les Lapons que les années où les loups ne se montrent pas sont appelées « les années de paix », et que la formule coutumière de salutation évoque cette hypothèse heureuse.
Pendant l'été, les familles se réunissent, gagnent les côtes, — les rennes ayant besoin de faire chaque année une sorte de cure avec l'eau de mer, — installent à proximité les unes des autres leurs tentes, forment de grands campements, et l'on aperçoit alors d'immenses troupeaux. On se sépare en automne, chacun tire de son côté, regagne les montagnes et les plateaux, en se servant des indications, souvent très subtiles et mystérieuses pour d'autres que des Lapons, qui marquent les étapes. Mais comment chaque propriétaire retrouve-t-il ses bêles, qui se sont librement mêlées? Par