CAMPEMENT I.AI'ON
une méthode particulière, qui s'appelle le « Rashkem ».
On pousse les rennes dans quelque vaste espace, et là on les prend au lasso (suopan). L'animal est alors examiné à l'oreille, où l'on a eu soin de lui faire une petite marque. Chaque famille a sa marque propre, en signe de propriété, et dans chaque famille tous les membres ont leur « griffe » spéciale. Le tri se fait ainsi assez vite.
Mais les Lapons connaissent si bien leurs bêtes, que souvent ils n'ont même pas besoin de cet examen. Un Lapon volé saura très bien distinguer, après longtemps, une renne qui lui a appartenu. L'histoire est légendaire, dans le Finmark, d'un Lapon qui, dans un endroit habituellement assez désert, aperçut une hutte. Il eut la curiosité de savoir qui campait là. Il se glissa doucement sur le toît, et, par le trou ménagé pour la fumée, il regarda ce qui se trouvait à l'intérieur. Un enfant dormait, étendu sur une peau de renne. Le Lapon eut aussitôt la conviction que cette peau provenait d'un animal qui lui avait été dérobé. Il entra dans la hutte, secoua assez rudement le gamin, lui arracha la fourrure sur laquelle il reposait, et aperçut en effet, sa marque. Alors, sans plus de façon, il reprit son bien, se contentant de la dépouille de l'animal mort, puisqu'il ne pouvait plus l'avoir vivant. Ces vols de rennes sont fréquents : ce sont les méfaits communs.
LA LAPONIE 243
Vous plait-il d'assister par pensée à un festin lapon ? Voici que les « invités », à l'occasion d'une noce ou d'un enterrement, arrivent dans la hutte où a lieu la fête.
L'hôte voit avec satisfaction que personne ne manque au rendez-vous; mais ce n'est pas pour le seul plaisir de constater qu'une société nombreuse
honore sa fragile maison. Voici, en effet, que l'on se range en cercle, sur les peaux de renne disposées sur la mousse ou sur les traîneaux en forme de bateaux. Un plat de poisson est apporté, recouvert d'un morceau d'étoffe qui contient une sorte de poche.
Alors l'amphitryon fait sans vergogne la quête, en commençant par s'adresser aux plus âgés. Il reçoit la pièce de monnaie sans la montrer, la
cache sous l'étoffe et proclame la valeur du don. Mais il a bien soin de l'exagérer, afin que le suivant se pique de ne pas paraître moins à son aise et d'être au moins aussi généreux. Cette façon de donner à dîner dénote des instincts assez pratiques. Mais il faut observer que, selon le code du « savoirvivre » lapon, l'invitation sera rendue dans les mêmes conditions. L'amphitryon actuel sera l'hôte, à son tour, d'un de ses convives présents. Ce n'est donc qu'un échange de menus cadeaux monnayés.
Le Lapon n'est pas, au reste, toujours aussi âpre et aussi avide qu'il semblerait, d'après cette piquante coutume. Il lui arrive d'être hospitalier, même en sachant qu'on ne s'acquittera jamais envers lui. Je crois que le Suédois M. de Duben l'a très bien jugé quand il a dit qu'il voyait dans son caractère ce mélange de naïveté, de simplicité, de ruse, de sensibilité et d'insensibilité, de finesse et de grossièreté, de lenteur et de fougue subite, qui distingue l'état primitif de l'humanité.
Après qu'on a expédié le quartier de renne et le poisson fumé, tous les convives absorbent des quantités énormes de café, avec délices, et quel café ! L'odeur qui se répand dans la cabane serait, par exemple, de nature à affecter les odorats sensibles, mais ce n'est pas le cas des Lapons ! La transpiration, la fumée, l'huile de veau marin employée pour amollir la peau des vêtements et, ajoutons-le véridiquement, la saleté, tout cela
El# M ■
■ .îfTfc ■
ffl W^iT-f
réuni forme des émanations dont les relents sont suffocants.
Le costume d'hiver est pittoresque, en fourrure blanche, avec ses rubans de drap rouge, bleu et jaune, qui flottent sur les épaules ; avec cette sorte de jupe qu'il forme à la taille ; avec ses broderies que recouvre un peu de laine d'agneau ; avec son arlequinade de peaux de toutes sortes de bêtes ; mais on ne saurait imaginer ce qu'il peut devenir à l'usage, et ce qu'il est susceptible d'emmagasiner!
Apres le repas, on conte volontiers des histoires. Il en est qui ont été plus d'une fois recueillies, comme le conte du renard jouant un mauvais tour à son compère l'ours, et l'engageant à tremper sa queue dans l'eau d'une source pour pêcher du poisson. L'eau gèle, l'ours se trouve prisonnier; des hommes accourent, qui l'assomment à moitié, et le malheureux et trop crédule animal laisse sa queue comme trophée aux mains de ses ennemis. On a traduit aussi le conte des animaux se rendant ingénument au festin donné par un prêtre qui ne songe qu'à les asservir, malgré le conseil d'un jeune garçon leur prédisant leur sort. Je rapporterai de aiulitu un autre conte, moins connu, qui est plaisant. Il a pour titre :
IÈS ET LA SORCIÈRE « Un Lapon était allé une fois à la chasse à
LA LAPONIE
l'écureuil. Il avait perdu sa route et ne savait que devenir, quand il aperçut dans une clairière une pauvre hutte. Il y entra pour s'y reposer, heureux de sa découverte. Elle était déserte. Il alluma du feu, et, disposant surl'àtre le chaudron qu'il portait dans son bagage, il se mit en devoir de faire cuire son gibier.
« Il avait déjà dépouillé un des écureuils de sa peau, quand une sorcière fit soudain irruption dans la pièce.
« — Comment t appelles-tu ? demanda-t-elle au Lapon.
« — Je m'appelle lès (ce qui signifie moimême) », répondit ironiquement le Lapon.
« Puis, comme il n'aimait pas à être dérangé quand il dînait, il prit une cuiller, la remplit de cendres brûlantes et la jeta, sans façon, à la tète de la sorcière, qui s'enfuit en poussant des cris épouvantables.
<< — lés mu boldi! les mu boldiî (Moi-même m'a brûlé ! ) hurlait-elle.
« — Si tu t'es brûlée toi-même, tu dois souffrir toi-même », répondirent les parents de la sorcière, en cherchant à la faire taire, car ses plaintes emplissaient les montagnes.
« Le Lapon se croyait débarrassé de la fâcheuse visiteuse ; mais elle revint bientôt, se frottant encore son visage abîmé.
« — Moi-même m'a reconnue, dit-elle, et Moimême m'a brûlée ; mais Moi-même verra! »
« Le Lapon haussa les épaules, ferma la porte de la cabane et s'endormit profondément.
« Quand il se réveilla, il se sentit de violents tiraillements d'estomac. Il fouilla dans son sac à provisions et fut tout surpris de le trouver plein de moisissures. Il lui sembla aussi, quand il mit le nez dehors, que la hutte était bien délabrée. Autour de lui, enfin, les arbres s'étaient agrandis.
« Cependant, il parvint à s'orienter et il arriva à sa cabane. On fut fort étonné de l'y voir : on le croyait mort depuis longtemps. Il finit par comprendre ce qui lui était arrivé : la sorcière lui avait jeté un sort, et son sommeil avait duré plusieurs années. »
C'est à ce qu'on voit, l'histoire d'une sorte de Rip lapon. Les sorcières jouent un grand rôle dans les contes de ces grands enfants. Toutes ne sont pas forcément méchantes : il en est de compatissantes. C'est aussi le cas des Kadnihak, ou gnomes, qui, dit-on, se montrent dans des vêtements rouges, les cheveux pendants jusqu'à la ceinture. Comme les Lapons, ils sont nomades, et ils ont des rennes et des chiens. Ils ne laissent pas, parfois, d'être serviables, mais il ne faut pas les offenser, car alors ils se vengent très sévèrement.
Ces contes sont le plus souvent débités par des aveugles, et il y en a beaucoup en Laponie, en raison de la malpropreté et de l'atmosphère per-
LA LAPONIE
pétuellement enfumée des huttes. Ils sont traités avec beaucoup d'égards dans leur famille..
Des contes et quelques chansons, voilà toute la « littérature » laponne. De ces chansons, M. Pilet en a noté quelques-unes en les transcrivant d'après les indications d'un vieux Lapon des bords de la Tana, nommé Ole Olsen Lille. C'étaient de naïfs couplets satiriques sur l'aventure d'une fille qui s'était vantée de posséder, comme dot, un grand nombre de rennes. On avait, en fin de compte, découvert que son imagination seule était riche. Une autre chanson avait pour thème l'histoire d'une Laponne qui faisait beaucoup d'avances à un jeune garçon ; car, dans ce pays-là, ce sont parfois les femmes qui « courtisent » les hommes. Lui se laissait adorer tant qu'elle le souhaitait ; mais quand il s'agissait de mariage, il se hâtait de tourner les talons. Le fond de ces chansons est, comme on s'en peut rendre compte, très peu compliqué ; elles font allusion à de menus événements et ne vont pas au delà. La musique de ces couplets, d'un art tout primitif, était également du cru des Lapons. Ils ont, en général, la voix grêle et criarde.
Dans le vocabulaire lapon, il y a une particularité assez remarquable. Il y a des noms multiples pour désigner tous les degrés de parenté, et les mots changent suivant Tâge de ces parents. Ainsi, un oncle dans la force de ses quarante ans, par exemple, ne sera pas désigné de la même
façon qu'un oncle déjà vieux. On conçoit qu'il soit assez malaisé de s'y reconnaître, au milieu de ees subtiles qualifications.
Les Lapons ont, en cas de maladie, volontiers recours aux médecins norvégiens. Mais ils ont leur médecine particulière, qui est assez simple. Leur grand spécifique consiste en emplâtres d'agaric du bouleau. Le bouleau leur est bon à tout : ils couvrent leurs huttes avec son écorce, ils mangent cette écorce en cas de disette et ils se guérissent avec sa végétation, dont ils usent comme d'une panacée universelle.
Mais leur résistance à la maladie est très grande. On m'a raconté certains traits qui semblent incroyables et qui sont parfaitement exacts cependant. Il arrive parfois qu'un Lapon soit surpris par quelque tourmente de neige d'une telle violence qu'il ne peut plus avancer. Alors, il ne s'obstine point. Il se laisse littéralement recouvrir par la neige, en maintenant seulement avec son bâton une sorte de petit puits pour respirer. Faisant contre fortune bon cœur, il reste ainsi pendant des journées entières, en philosophe, attendant que la neige ait cessé de tomber et qu'il puisse se dégager. Rien ne signalerait qu'un être humain est là, enfoui sous cette plaine blanche, passagèrement retranché du monde, parfaitement tranquille sur son sort cependant. Je ne crois pas qu'on puisse aller jusqu'à dire, toutefois, qu'il prenne plaisir à se trouver ainsi prisonnier sous
LA LAPONIE