‹ De Paris au Cap NordChapitre 18 sur 30 · UNE LAPONNE DE TROMSŒ · texte numérisé non relu

UNE LAPONNE DE TROMSŒ

l'avalanche. Mais quand on vit huit mois de l'année avec la neige, il faut bien s'habituer à la traiter en amie ! Les Finnois, plus industrieux que les Lapons, sont moins facilement résignés, en général, en ce qui concerne les intempéries. Aussi ont-ils des installations plus raffinées.

Singulier peuple que ces petits Lapons, jadis toujours refoulés vers le Nord, ayant toujours vécu dans une pacifique anarchie, trop vieux pour se modifier jamais profondément, malgré leur acquiescement aux obligations que leur imposent les gouvernements norvégien et suédois, n ayant aucunes traditions historiques... A ce compte-là, si le proverbe était vrai, ils seraient un peuple heureux ! . . .

LA SUÈDE

La frontière suédoise. — Chansons de noces. - Nouveaux aspects de la nature. - L'ile de Frôsôn. - Le dernier fidèle d Odm. — La Dalccarlie.

Me voici de nouveau à Trondjhem, qui après ce voyage le long des côtes, à travers une nature farouche, m'apparaît comme une grande cité. Je ne suis point fâché de me sentir pour de bon sur la terre ferme, désormais garanti contre les traîtresses surprises du mal de mer, délivré des moustiques qui font, plus d une fois, perdre patience, à l'extrémité septentrionale de la Norvège, et avec l'espoir de trouver un confortable un peu supérieur à celui des bateaux qui font le service de la poste jusqu'à l'océan Glacial.

Je vais, maintenant, prendre prosaïquement le chemin de fer pour gagner la Suède et Stockholm. Ce trajet peut se faire tout d'une traite en trentesix heures. Il est assez inexplicable que pour ce train, dit express, bien qu'il s'arrête à toutes les stations, il n'y ait pas de wagons de première «lasse. Il faut s'accommoder des secondes qui, à la vérité, sont infiniment supérieures à nos secondes françaises.

Le trajet de Trondjhem à la frontière suédoise, Storlien, est des plus curieux. Je sais peu de lignes en Europe aussi pittoresques que celle-là.

Après qu'on a longé pendant quelque temps le fjord de Trondjhem qui change plusieurs fois de désignation (on n'est pas chiche, en Norvège, de ces noms donnés successivement au même accident géographique), la voie s'engage dans la montagne, qu'elle ne va plus quitter pendant longtemps, et en quelques heures, on en a graduellement tous les aspects. Elle est d'abord riante, bien cultivée, semée de coquets villages, puis elle prend une physionomie plus sévère. Ce sont, à perte de vue, des lignes sombres de sapins, que troue brutalement le chemin de fer. Ou bien — comme on est déjà à une grande altitude — les yeux se peuvent étendre sur d'immenses panoramas. Ce ne sont que rocs colossaux, que cascades formidables, que gorges sauvages, que lacs qui forment des cuvettes gigantesques au milieu de ces paysages vertigineux. Les maisons deviennent rares; elles semblent des joujoux jetés, au hasard, sur ces pentes abruptes.

Il y a encore un joli coin, tout à coup, cependant : c'est Meraker. C'est un des derniers villages norvégiens. Il apparaît comme une oasis gracieuse au milieu de cette rude contrée.

A la gare — un chalet de bois minuscule — une trentaine de braves gens attendent l'arrivée du train, et l'on aperçoit toute une légion de karrioles qui les ont amenés, avec les bons petits chevaux piaffant. C'est une noce qui est venue, tout entière, chercher quelques invités de Florer

LA SUÈDE

ou de Gudaa, deux autres villages qui jouissent de l'avantage du chemin de fer. Il ne manque que la mariée. Les« convenances » lui défendent-elles d'aller à la rencontre de ses parents ou craint-elle d'abîmer ses beaux atours ?

Un petit homme, à mine joviale, entonne une chanson d'un air goguenard, en contemplant le spectacle des embrassades des arrivants et de ceux qui les reçoivent. Il chante encore tandis que les gens de la noce se huchent comme ils peuvent, à deux ou trois, sur la karriole à une seule place, et que ces légèresvoitures descendent à fond de train la route, cependant presque à pic. Bah ! quand on a l'habitude de la karriole, une chute n'est pas pour étonner beaucoup !

L'homme les salue de son chant un peu railleur, que répètent patriarcalement les employés de la gare. Un de mes compagnons de route me traduit obligeamment les paroles de cet air qui retentit encore tandis que le train s'ébranle.

La littérature populaire norvégienne est riche en chansons de noces. Voici quelques-uns de ces couplets :

« Quand une fille va sur ses quinze ans, — elle a des caprices ; — quand elle en a vingt et que se présente un amoureux, — elle devient toute pensive. — Mais si elle reste seule avec dix ans de plus, — vous pouvez me croire et vous le verrez, — elle consentira. »

Une autre chanson a ce refrain moqueur :

« Il y en a beaucoup, parmi les femmes, — qui font ce qu'il y a de pire... »

Mais celle-ci, une chanson d'amoureux, a vraiment une naïveté jolie :

« J'aimerais à me marier maintenant ; — voulez-vous de moi? — Ne craignez rien, je ne vous battrai pas ; — je ne vous tracasserai pas. — Quelquefois je ferai triste figure; — mais, sûrement, toute ma vie, — je vous aimerai ! »

La grâce de ces paroles ingénues se double de celle de l'air, qui est charmant, encore qu'un peu grave.

Bientôt, le décor devient d'une aridité tragique. Il n'y a plus de végétation; rien que des rochers, un désert de pierres, d'énormes boulis. La voie est protégée contre ces éboulements par d'étranges tunnels, en troncs d'arbres, à peine équarris.

L'air est vif. C'est vraiment le froid. On atteint le sommet de la montagne, et l'on passe entre des places couvertes de neige. Devant soi, on a les blancs sommets de l'Areskutan. Derrière soi, c'est l'escarpement prodigieux que l'on vient de gravir lentement, avec des halètements poussifs de la machine, et l'on se demande avec surprise comment elle a pu franchir ces hauteurs. Le spectacle est superbe.

Enfin, quelques tours de roue encore, et l'on est en Suède. Storlien n'a guère, à la vérité, qu'une gare, une grande gare couverte tout en bois, naturellement. A quelques pas de là se trouve

LA SUÈDE

une maison de santé qui jouit d'une grande réputation pour la guérison des maladies nerveuses, pour les cures à l'air de montagne. Puis, deux ou trois bicoques. Le contraste est curieux entre cette gare, relativement imposante, avec un buffet presque somptueux et la quasi-solitude de ce point frontière, qui n'est absolument qu'une station.

Dans la gare, des Lapons suédois — qui descendent en tribus jusque-là — proposent avec nonchalance aux voyageurs d'affreux petits objets, tels que des bourses ou des blagues à tabac, où la peau de renne s'unit peu harmonieusement à des morceaux de drap bariolés.

Les wagons norvégiens ne vont pas plus loin.

Il faut prendre place dans le train suédois. Nous sommes cinq ou six voyageurs au plus qui continuons la route. Mais, aux stations voisines, nous n'allons pas tarder à récolter des bandes de touristes anglais, dans leur inévitable attirail de voyage, avec la culotte bouffante, les bas de laine, le plaid sur l'épaule, le pic et l'alpenstock à la main. Mon Dieu ! qu'il y a donc d'Anglais de par le monde ! Ceux-ci, las sans doute des glaciers de la Suisse, viennent d'excursionner à travers les formidables sites de l'Areskutan.

On est toujours sur les hauteurs, dans une contrée sévère avec de rares villages. L'un d'eux, Are, offre une particularité bouffonne. L'église est d'un côté de la route, le clocher de l'autre. Vraisemblablement, il a dû entrer dans les projets des habi-

tants d'Are de couronner leur édifice religieux par ce clocher qui, pour quelque difficulté, est demeuré en attendant sur le sol. Maintenant, il est déjà quelque peu lézardé. Tant il est vrai qu'il n'y a partout que le provisoire qui dure !

Peu à peu, cependant, on quitte la montagne.

Ce sont des horizons plus tranquilles, d'un calme mélancolique, qui apparaissent. Des grands bois bordent de larges cours d'eau, ou des lacs, ou ce sont des landes immenses, avec des rochers crayeux. Le paysage devient vraiment « suédois ». Au lieu du hérissement des pics norvégiens, ce sont, au loin, des collines grisâtres. « Notre pays est pauvre, s'écriait lyriquement Runeberg, mais nous l'aimons ainsi, et c'est pour nous un pays d'or. Nous aimons le fracas de nos fleuves, les bonds de nos torrents, le murmure de nos forêts!...» Ni fleuves, ni forêts, ni torrents ne manquent sur cette route.

Des heures et des heures se passent. Voici une ville enfin ! Ostersund, une pacifique petite cité, où les gens ont l'aspect vraiment débonnaire et semblent ignorer la hâte. La gare est sur le bord même du lac Storsjon, qui porte le pittoresque surnom de « cœur de Jemtland ». Le Jemtland est la province dont Ostersund est la capitale. Un grand pont de bois relie la ville à l'île Frôsôn, qu'on n'aperçoit point sans que l'imagination évoque de très anciens souvenirs.

Mais où sont les temps héroïques ! Cette île

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Frôsôn, ce fut le suprême rempart du paganisme, et de vieilles pierres runiques disent encore le culte d'Odin, qui, parmi les guerriers tombés sur le champ de bataille, élisait ceux qu'il jugeait dignes d'habiter avec lui le Walhalla.

Et je pense au poème de Geijer, qui chanta le dernier païen, tandis que, dans la magie du crépuscule, des spectres semblent se mouvoir sur la brume des flots.

Le héros de ce poème est assis sur les bords de ce lac — de ce lac que côtoie maintenant le chemin de fer, — sa puissante épée dans sa main. Une nouvelle ère s'est ouverte, son temps est passé, sa force brisée, son front blanchi. Le son des cloches, qui lui arrive d'un monastère voisin, déconcerte ce rude preux, qui, quand sa pensée s'est élevée vers le ciel, n'a jamais songé qu'aux martiales joies de ce Walhalla, où les guerriers morts revivent pour échanger des coups de hache et des coups d'épée, tandis que les Walkyries leur présentent l'hydromel écumant et que les scaldes racontent les combats d'autrefois...

Alors, lui, qui fut longtemps l'invincible, il se tourne du côté d'où viennent ces sonneries de ' cloches chrétiennes, avec air de défi, et il s'écrie : Dieux, regardez-moi ! Je suis trop vieux pour

confesser le Christ blanc. Je ne veux

pas me

tourner vers d'autres dieux dans le ciel... Le sang d'ennemis égorgés fut mon baptême ; je méprise la consécration de l'eau. Tous mes frères d'armes

sont partis. Resté le dernier, je suis abandonné de tous mes amis. Qui voudrait Être le mien, maintenant ?

« Dieux ! voyez cette épée ! Elle pèse à présent aux mains du vieillard. Vous le savez, je n'ai jamais prisé beaucoup ni mon sang ni ma vie, et le guerrier mourrait honteusement sur une couche moelleuse! Des hommes noirs, à capuchons de moines, viendraient déposer mon corps dans un vil limon! Pas un tumulus, pas un quartier de roche appelant le regard ! Odin, prends-moi avec toi ! Il y a encore assez de place dans le Walhalla pour le dernier de tes guerriers ! »

« Du haut de la roche escarpée, il regarde fièrement au fond du gouffre. Son sang bout d'impatience. De la profondeur, une voix semble le conjurer. Soudain, il se précipite dans l'abîme. Heureux celui à qui il est donné d'habiter la demeure d'Odin ! »

Cependant, le cliquetis des armes résonne encore dans cette île toujours farouche d'aspect. Il y a là un camp d'exercice pour les troupes de réserve.

On perd de vue, peu à peu, l'imposante ligne de l'Areskutan qui, jusque-là, se dessinait encore à l'horizon ; la contrée s'apaise tout à fait ! Toujours des plaines, des bois et des lacs au bord desquels, d'aventure, s'élève quelque usine isolée ou quelque scierie avec ses immenses piles de planches rangées un peu au hasard.

LA SUÈDE

La vie industrielle ne s'atteste réellement qu'aux confins de la Dalécarlie, cette province dont les habitants ont eu le bon esprit de garder leurs pittoresques costumes. Le costume des femmes, notamment, est charmant avec le singulier bonnet pointu de drap à liséré rouge, le tablier multicolore, le fichu de toile à fleurs, le corsage de laine damassée, la ceinture composée de petites plaques de plomb reliées les unes aux autres, les bijouxde métal grossier, mais d'un dessin original. Toutefois, c'est la population agricole de la Dalécarlie qui est surtout restée fidèle à ses anciennes modes.

On traverse un pays minier qui semble souvent totalement grillé, où le sol apparaît noir, dévasté, et trahit les travaux qui s'accomplissent dans ses profondeurs. Si l'on fait un crochet pour pousser jusqu'à Falun, on rencontre les plus importantes mines de cuivre de la Suède. Plus loin, à Sala, ce sont des mines d'argent, qui commencent à être épuisées. Mais des coins délicieux de nature se

UNE DALliCARLIE.N'NE

retrouvent entre ces contrées ouvrières, des coins d'une fraîcheur toute rustique, avec des menues cascades serpentant entre des rochers moussus, au milieu des sapins...

Upsal. — Les « nations ». — Les étudiants. — La vie universitaire et les coutumes. — Mésaventures» d'un fils île roi. — Les brimades d'autrefois. — Les sociétés de chant.

Upsal apparaît de loin, comme une ville toute rouge, avec ses constructions en brique. Cette vieille cite', si riche en souvenirs, semble toute moderne. Ses maisons ont des aspects de cottages anglais. Elles s'alignent soigneusement le long de rues droites qui, les incendies aidant, ont peu à peu remplacé les ruelles tortueuses de jadis. Le passé n'est guère visiblement représenté que par la cathédrale gothique, œuvre d'un architecte français et même parisien, Etienne de Bonneuil 1 (mais il n'avait pas prévu l'addition peu heureuse de deux tours, postérieures de quatre siècles à la construction de l'édifice), et par l'énorme et massif château demeuré inachevé que fit bâtir Gustave Vasa, où est installé aujourd'hui — trop au large — le gouverneur de la province.

Quant à l'Université, elle occupe présentement un bâtiment terminé il y a quelques années seulement, qui a remplacé la vieille maison, illustre

1. L'Intermédiaire des Chercheurs donnait récemment d'assez •curieuses indications sur Etienne de Bonneuil et sur ses descendants, qui furent des compagnons d'armes de Charles VII, puis d'Henri IV. Sous l'Empire, un Léonard de Bonneuil donna quatorze garçons â son pays, et treize succombèrent pendant la retraite de Russie. 11 existe encore aujourd'hui des membres •de cette famille qui, presque tous, exercent la médecine ou la pharmacie.

depuis le quinzième siècle, où des générations et des générations d'étudiants vinrent prendre leurs grades.

L'originalité d'Upsal est, en réalité, dans les institutions universitaires qui, bien qu'avec beaucoup de modifications imposées par le temps, ont gardé une couleur qui leur est propre.

Je visite Upsal avec un médecin suédois qui — tandis que nous parcourons le jardin botanique, sans oublier de saluer la statue de Linné, que nous traversons les galeries de la bibliothèque, où il est de règle d'admirer le Codex Argenteus, un merveilleux manuscrit des Évangiles en lettres d'or et d'argent, et que nous passons dans les autres salles de la « Carolina», ce centre de la vie universitaire, — évoque pour moi ses souvenirs d'étudiant.

— « Ah ! me dit-il, le bon temps d'Upsal !

Chaque fois que mes affaires me rappellent ici, je me sens rajeunir. Un de nos écrivains, M. de Geijerstam, a pu émettre, peut-être justement, cette théorie que l'Université devrait être dans la capitale de notre pays, qu'il est inutile d'isoler ainsi les jeunes gens. Quelles heureuses années j'ai passées là pourtant! J'ai bien travaillé; car, chez nous, vous savez que les études médicales sont beaucoup plus longues que chez vous ; mais ai-je assez chanté et ai-je assez bu de punch, ai-je assez péroré dans nos réunions et organisé de bals ! Ah ! notre génération, à nous, n'engendrait pas la

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