‹ De Paris au Cap NordChapitre 20 sur 30 · NORD · texte numérisé non relu

NORD

stationnent, s'étant improvisé, au milieu môme delà ville, des abris de feuillage, des espèces de nids de verdure, tandis que, avec des égards touchants, ils ont disposé devant leurs chevaux, pour que ceux-ci prennent leur pitance en paix, des mangeoires très compliquées.

Ce sont partout des cafés où servent des garçons coiffés d'une casquette rouge, et où l'on fait constamment de la musique, car on raffole de musique à Stockholm. Des processions « d'abstentionnistes » passent devant leurs terrasses parfois; mais l'exemple de ces austères sociétés d ennemis des boissons alcooliques (un peu bien tapageuses -d'ailleurs, et ayant bien de l'ostentation dans la vertu) semble peu troubler les consommateurs. Ce sont d'élégants équipages d'un vrai bon goût, se rendant au « Bois » de Stockholm leDjurgàrden; ce sont des officiers en costumes éblouissants, qui se hâtent pour quelque parade, et — je retrouve aussi notre bonne badauderie les constants rassemblements à propos de tout et à propos de rien, pour le plus mince incident rassemblements dispersés avec bonhomie par des pohcemen à cheval, si élégamment habillés qu'on aurait quelque tendance à les prendre pour des généraux en petite tenue.

Mais à Stockholm il n'y a pas que la rue qui soit animée. Les innombrables canaux, qui font de cette capitale la Venise du Nord, sont continuellement sillonnés de légères embarcations à

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STOCKHOLM : LE NORRIiRO

vapeur qui évoluent lestement entre les gros navires ancrés et qui, en outre des ponts, permettent de communiquer d'une rive à l'autre.

Nos bateaux-mouches sembleraient des cuirassés à côté de ces petites chaloupes, qui se contentent, pour une redevance d'environ deux centimes, de transporter une quinzaine de passagers. Mais elles font sans cesse la navette, et elles sont toujours bondées. Il n'est personne, à Stockholm, qui ne fasse ses cinq ou six traversées par jour. Aussi, les vastes quais, sans parapet, sont-ils extraordinairement fréquentés.

Pour moi, l'endroit le plus beau et le plus caractéristique de Stockholm, celui d'où on jouit de la vue la plus imposante est la vaste place où se trouve le Grand-Hôtel. En face de soi, au delà d'une large nappe d'eau, on a le palais du Roi, dont le seul mérite architectural est, au vrai, son heureuse situation au centre de la ville, grande construction presque carrée à deux étages, avec une double rampe. La bonhomie des habitudes suédoises s'atteste par ce fait que, même lorsque le roi est présent, le public traverse la cour du chcàteau, pour éviter de faire un long détour. Puis c'est le pont qui conduit au Palais, le « Norrbrô », sous les sept arches duquel les eaux du lac Moelar se fondent à celles du Saltsjon, un des bras de la Baltique. Ce pont est plein de boutiques et de restaurants très animés. Sur un terre-plein, analogue à celui de notre Pont-Neuf dont on n'a jamais su

STOCKHOLM : MAIUA-HISSEN

tirer qu'un maigre parti, se trouve un petit mais joli jardin qui s'illumine le soir de mille lanternes multicplores, et où l'on donne des concerts, les orchestres militaires alternant avec les orchestres étrangers. Au delà du pont, on aperçoit confusément de multiples édifices et quelques-unes des treize cents îles du Moelar.

En portant ses regards vers la gauche, on a sous les yeux des coins du vieux Stockholm, palais et maisons bâtis sur des rochers à pic, sur le bord de l'eau; puis des ponts, des forêts de mâts de navires". A droite, c'est un beau square où se trouve la statue de Charles XII, représenté l'épée à la main, nu-tête, l'autre main tournée du côté de la Russie, son ennemie. « Homme unique plutôt que grand homme », a dit Voltaire, et dont les grandes qualités ont fait le malheur de son pays ! C'est, plus loin, le théâtre royal, le palais du prince héritier, et le commencement des grandes rues qui partent du Norrbrô.

Mais il y a deux autres points, d'où l'étendue de Stockholm peut être embrassée en un panorama plus vaste, qui se développe jusqu'à une riante campagne. C'est d'abord du haut de l'ascenseur qu'on nomme « Maria-Hissen ». Cet ascenseur, d'où l'on a une si belle vue, n'a pas été construit seulement dans un but d'amusement. Il sert aux Stockholmiens (je hasarde cette terminaison sans être trop assuré de sa correction) à éviter un grand détour et une perte de temps pour gagner

LA NORVEGE

les vieux quartiers qui se trouvent à une certaine élévation, ceux qui furent naguère bâtis sur une sorte de falaise. Au sommet de la tour de l'ascenseur se trouve un pont en fer, très hardi, un peu vertigineux même, par où l'on accède directement à ces hauts quartiers. Une plate-forme est réservée aux touristes ou aux flâneurs, moyennant un léger supplément de prix. De là, on a autour de soi tout Stockholm, avec sa prodigieuse complication de canaux, ses îles, ses palais de pierre et de brique, ses églises, ses nombreux jardins, ses théâtres, ses statues.

L'autre point, d'où l'étranger peut faire synthétiquement la connaissance de Stockholm, est plus curieux. C'est la tour des téléphones. De là-haut, on est au milieu môme du mouvement de la ville. Cette construction a, dans son architecture hardie, hardie jusqu'à être déroutante par son dédain de toute régularité, quelque chose de fantastique ; on dirait la réalisation d'un de ces dessins inquiétants de Robida dans son A Y" Siècle. A Stockholm, les fils du téléphone ne sont pas souterrains, mais aériens. Ils viennent aboutir, par milliers, à cette espèce de clocher. Avec un aimable compagnon, qui avait bien voulu me servir de cicérone, je suis monté, par une série d'échelles en fer, jusqu'à la pointe de cette tour, d'où je confesse, malgré l'étrangeté pittoresque du spectacle, que j'ai été bien aise de redescendre. Nous étions-là, dans le vide, avec la singulière musique de tous ces fils,

secoués par le vent, qui se croisaient en tous sens, et, en me cramponnant aux échelons, il me semblait tout de même que je contemplais Stockholm d'un peu trop haut. Je confesse que ce n'est pas sans quelque satisfaction que je me suis retrouvé, d'une façon plus solide, dans la grande salle où les gentilles téléphonistes suédoises mettent les abonnés en communication les uns avec les autres, sous l'œil vigilant de deux inspectrices qui ont, très bizarrement, un appareil attaché aux oreilles, comme une espèce de casque.

En Suède, on admet, môme dans la capitale, les femmes à beaucoup d'emplois. On retrouve des femmes à la poste, au télégraphe, dans des offices de change, dans des maisons de banque. Comme elles sont la plupart du temps assez jolies, cela n'a rien de désagréable pour ceux qui ont affaire à elles, et l'on m'assure que le service n'y perd rien. Au contraire, l'Etat y gagne. Tel négociant multiplie les dépêches à ses correspondants, pour le seul plaisir de remettre sa dépêche à une gentille employée...

Le soir, Stockholm se transforme en un immense concert. Des flots d'harmonie retentissent. Pas un coin où il n'y ait au moins un orchestre. On écoute la musique en causant, et — pour le plaisir d'échanger de multiples « skal ! » (à votre ■ santé. 1 ) — en buvant du punch glacé que les solides têtes suédoises supportent gaillardement. Ce punch suédois est si fort cependant, qu'on sert,

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