UN CAFE A STOCKHOLM
en même temps, une carafe d'eau frappée qui sert de transition nécessaire entre deux verres. Si l'air est un peu vif, les garçons vous apportent des couvertures, dans lesquelles on s'enroule. L'aspect de ces consommateurs, frileusement emmitouflés par les nuits toujours fraîches, ne laisse pas d'étonner un peu, tout d'abord ; cette couverture fort hygiénique se concilie, cependant, avec les habitudes élégantes.
Mais c'est surtout au Djurgârden, dans ses nombreux cafés chantants, qu'on se porte l'été, et ce parc est en effet magnifique. Dans ces cafés, des musiques militaires, installées dans des kiosques d'une architecture fantaisiste, se font entendre et ne manquent pas de jouer quelques-uns des airs populaires de Bellman, dont la statue se dresse près de là, reproduite d'ailleurs à nombre d'exemplaires dans plus d'un de ces lieux de divertissements.
Bellman ! c'est un nom cher à tout Stockholm. Ce chansonnier, mort à la fin du siècle dernier, est quelque chose comme le Béranger suédois, mais un Béranger qui ne serait pas démodé!
Tout le monde sait par cœur les chansons qu'il improvisait sur son légendaire violon, et où il évoquait la vie familière de ses compatriotes. Tout le monde connaît ses joyeuses chansons bachiques, comme celle-ci, sur un air de menuet « bon pour tous les instruments, mais surtout en pinçant du bas-violon ».
LA SUÈDE 283
« Ecoutez, fils d'Orphée, — accordez vos instruments, — en pinçant toutes vos cordes — en l'honneur d'Apollon. — Vous qui vous jetez à genoux, — implorant la déesse de l'Amour, —
PORTRAIT UE BELLMAN
dans le temple de Freya, — suivez vos caprices ! — Vous qui huvez de la vieille bière, — à votre santé! — A vous des cheveux argentés — et une ouverture de larynx à tout avaler ! »
On fait autour de la statue de Bellman, le
jour anniversaire de l'inauguration de son monument, le 26 juillet, un véritable pèlerinage. On montre avec piété ses logis, on s'attendrit en répétant ses petits poèmes sentimentaux. Bellman exerce sur Stockholm une sorte de royauté posthume , qui s'appuie sur son souvenir plein de bonhomie.
M. Albert Vandal a pourtant raconté une piquante historiette, qui a un côté si joliment humain, que je ne résiste pas au désir de la rapporter après lui.
L'inauguration du monument de Bellman eut lieu quelque trente ans après sa mort. Sa veuve vivait encore et elle y assistait, entourée et fêtée : le culte que l'on avait pour le poète se reportait sur elle. La reine lui adressa la parole avec bienveillance et lui dit qu'elle comprenait combien cette cérémonie devait remuer de souvenirs en elle.
« — Ah! oui, madame, répondit la veuve ; si Votre Majesté savait combien il était ennuyeux à la maison ! »
L'hiver, le Djurgârden n'est pas moins animé qu'en ces journées d'été. Mais ce sont alors des traîneaux qui passent comme le vent, au lieu de voitures, sous les arbres dont les branches sont poudrées par la neige, tandis que de merveilleux patineurs accomplissent des prodiges d'audace et d'adresse. Stockholm, belle sous sa parure de vert feuillage, a des séductions nouvelles dans l'atti-