LES LOGIS DE BELLMAN
rail élégant sous lequel elle brave les frimas, les glaces de son lac et de ses canaux. Ses environs, qui sont délicieux, et où s'élèvent partout de petits châteaux royaux, dont les parcs sont libéralement ouverts au public, se prêtent à l'organisation de fêtes mondaines, d'un goût raffiné, par où le désir du plaisir triomphe des rigueurs du climat. En toute saison, Stockholm est une ville originale et intéressante.
Un trait caractéristique encore est que la gymnastique y est en grand honneur. Elle est là, non pas un simple exercice fortifiant, mais quelque chose comme une institution nationale, et les gymnases ont, en effet, une organisation somptueuse. Des officiers de l'armée, qui ont conquis un brevet spécial, ne dédaignent point d'enseigner à d'autres qu'à des soldats l'art de se rendre maître de tous les secrets du trapèze et des barres fixes. C'est le plus joli spectacle du monde que d'assister à une leçon où un peloton de jeunes filles, en robe courte, le corsage lâche, légèrement échancré, obéissent au doigt et à l'œil à leurs instructeurs... La séance terminée, elles reprendront sans doute leur revanche, en attestant — en dehors de l'arène — une indépendance plus coutumière à leur sexe.
Il y a bien des édifices qui valent la peine d'une visite attentive à Stockholm : le Musée du Nord, par exemple,, où l'on a ingénieusement disposé, avec les accessoires rustiques, les originaux cos-
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tumcs paysans qui, sauf en Dalécarlic et dans quelques rares coins d'autres provinces, s'en sont allés trop vite ; et comme je ne suis pas Norvégien, je peux contempler, sans nul sentiment de dépit, le traîneau historique qui servit à Charles XII dans sa dernière campagne contre la Norvège. La Galerie de peinture est intéressante, avec ses toiles de l'école française et ses œuvres nationales. Le Palais Equestre montre sa salle de la Noblesse ; la Grande-Église permet d'admirer des souvenirs gothiques ; la Bibliothèque contient la Bible de Luther ; on peut évoquer l'ombre de la reine Christine devant la maison qu'elle fit construire, et, devant la Bourse, les tragiques dénouements des luttes politiques anciennes, closes par de multiples exécutions. Mais j'ai emporté une impression particulièrement vive de ma visite à l'église, fermée au culte aujourd'hui, de Biddarsholm. C'est le Panthéon suédois.
Là, dorment leur dernier sommeil, côte à côte, ceux qui ont écrit sur de la chair humaine l'histoire de leur pays, heureuse ou malheureuse, les grands souverains et les obscurs, les conquérants et les vaincus. Toutes les annales de la Suède se résument sous ces voûtes de la vieille église, dont la simplicité est d'un effet imposant.
Ce sont des dalles presque grossières que l'on foule ; ce temple est froid et humide comme une cave, et — ô réalités positives de la gloire ! — une odeur de moisi flotte dans l'air. L'église est
nue
il ne reste plus rien qui rappelle le culte catholique auquel elle fut jadis consacrée ; il n'y a plus nul ornement religieux, et cependant l'aspect est majestueux.
Aux voûtes sont suspendus des trophées de drapeaux, et presque tous, noblement usés, ne sont plus que de fières loques. Le long des piliers montent des pyramides de choses militaires, tambours anciens armoriés, sur lesquels se battirent des charges furieuses ; longues trompettes, avec la pièce de soie brodée pendue à l'instrument, qui désignait le corps qu'elles appelaient au combat ; armes, armures, casques et shakos démodés ; — toute une héroïque défroque, non point parée, arrangée, mais dans sa vérité brutale, avec de visibles traces de sang. Tout cela fut pris aux Danois, aux Russes, aux Allemands, et c'est surtout l'aigle allemande qui sur ces étendards ou sur ces épaves guerrières apparaît aux yeux. On n'a point cherché l'effet artistique, à ce qu'il semble, mais rien n'est plus émouvant que cet amas confus de souvenirs, qui attestent, là, la part des humbles, des anonymes, de la foule qui se fit tuer pour payer la gloire de ses chefs.
Sur les murs sont peintes les armoiries des membres de l'ordre des Séraphins, depuis sa fondation. Je remarque là des armoiries françaises et l'aigle de Napoléon — ce qui ne devait point empêcher Bernadotte de se retourner contre sa patrie d'origine. C'est un étrange bariolage de tous les
STOCKHOLM : EGLISE LIE RIDUAKSIIuLM
symboles du blason, de tout ce qui signifie loyauté et courage dans le langage héraldique. Tous les membres de l'ordre se jurent une éternelle fidélité. Combien de fois pourtant ce serment ne fut-il pas tenu !
A côté de toutes ces couronnes, de tous ces signes de noblesse, les armes de la République française vont être peintes, elles aussi. Le dernier en date des membres de l'ordre n'est- il pas M. Carnot?
Les souverains de la Suède reposent, les uns dans des chapelles, les autres dans des caveaux. Gustave-Adolphe est couché dans un sarcophage de marbre vert, que recouvrent pittoresquement des drapeaux conquis par lui. Dans une autre chapelle, Charles XII est étendu dans un sarcophage de marbre noir, et un lion semble symboliser ce prince aventureux. A Bernadotte (Charles XIV), un sarcophage de porphyre, plus vaste que les autres, a été réservé. Il est le seul de ces rois dont la dernière demeure ait une vraie pompe.
Seuls, les cercueils des derniers souverains de la Suède ont été scellés dans la pierre souterraine. Les autres sont dans l'église même, contenus en ces monuments qui s'élèvent hors de terre.
Mais c'est dans les caveaux que le spectacle est étrange et pousse à des réflexions d'une philosophie banale sans doute, mais éternellement profonde. Là, il n'y a plus l'ombre de faste. Les cercueils, recouverts de draperies usées, sont placés
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simplement sur des tréteaux, par rangées — et c'est, à la lettre, un parterre de rois !
La brave femme qui me fait visiter l'église de Riddarsholm allume, avec l'indifférence que donne l'habitude, un bout de bougie, et elle me précède dans ce lieu sépulcral. Familièrement, elle touche du doigt ces bières qui gardent d'illustres dépouilles. Là, à quelques centimètres d'épaisseur,- ont achevé de pourrir ces puissants d'autrefois. Elle lève son bougeoir sale, et des taches de cire tombent sur les draps mortuaires dont les franges d'argent s'effiloquent. Sa main joue machinalement avec elles, ou elle dissimule par un pli quelque trou de l'étoffe. Un moment, sans doute fatiguée de tenir la bougie, elle la pose sans façon sur l'une de ces bières. Je regarde l'inscription d'une plaque d'argent : c'est la bière de Gustave III, le roi assassiné à l'Opéra de Stockholm, et je ne puis m'empècher de penser que cette humble gardienne des rois défunts de la Suède en use bien cavalièrement avec eux, tout de même. Mais qu'ils tiennent peu de place aujourd'hui, ces morts qui n'ont pas môme droit, comme le plus petit bourgeois parisien, à une pierre tombale particulière! Ils sont pêle-mêle, se disputant l'espace qui leur est étroitement mesuré.
On dirait une salle des morts d'hôpital, sauf les draps noirs écussonnés ( encore ne le sont-ils pas tous !) plutôt qu'un lieu de sépulture royale. La femme va et vient, très guillerette, parmi
ces cercueils, et comme on est arrivé au terme de la visite, elle réclame son salaire, de peur qu'on n'oublie de le lui donner. Comme je ne me trouve avoir que des billets de dix couronnes, elle me dit, en anglais, qu'elle a de la monnaie, et elle étale le plus simplement du monde ses pièces d'argent sur la bière de plomb de Charles XI.
C'est pour qu'une gardienne se fasse de petits revenus en montrant ce qui reste d'eux, que ces rois ont fait la guerre, ont gouverné tyranniquement, ont incarné en eux la patrie, ont souhaité la gloire, ont exercé leur volonté sur des milliers d'hommes !
On connaît l'enseigne célèbre d'un cabaret qui se trouvait en face d'un cimetière : « On est mieux ici qu'en face ! » J'y pense malgré moi, sans aucune pensée irrespecteuse, en me retrouvant dans la rue. De leur palais, en effet, les rois de Suède peuvent contempler cette église de Riddarsholm, où ils reposeront un jour, fatalement. Sa flèche à jour leur apparaît de leur fenêtre, comme un perpétuel mémento quia pulvis, et leur rappelle leurs prédécesseurs, que montre, pour une petite ïétribution, une bonne femme d'humeur gaillarde. Et cela peut contribuer à leur donner quelque philosophie : il en faut beaucoup aujourd'hui dans le métier de roi.
Chez Nordenskiôld. — Ce qu'est devenue la Véga. — Projets d'exploration. — Le capitaine Palander. — Une collection géographique. — La première carte. — Rendez-vous à Paris. — La prison des femmes. — Une doyenne. — Les infanticides. — Les cellules. — Une cause célèbre.
On a parlé souvent des nouveaux projets de l'illustre explorateur Nordenskiôld et de l'expédition scientifique qu'il rôve d'accomplir dans les régions antarctiques, cette fois. L'occasion était bonne de savoir exactement où en était la réalisation de ses audacieuses conceptions.
Par bonheur, le professeur Nordenskiôld, qui a dû, avec assez d'indifférence, accepter, malgré ses sentiments libéraux, le titre de baron depuis le voyage célèbre de la Véga, se trouvait dans le moment à Stockholm, d'où tout le monde est absent en été. Il n'est pas de pays où l'habitude de la villégiature soit plus tyranniquc qu'en Suède. Bon gré mal gré, on doit passer trois mois à la campagne, dans les îles de l'archipel de la Baltique ou dans celles du lac Mœlar. Le plus petit marchand, ses affaires dussent-elles en souffrir, obéit à cette coutume. Il ne demeure à Stockholm que ceux qui sont véritablement rivés au pavé de la capitale.
Mais Nordenskiôld, en raison de ses fonctions à l'Académie des sciences, était venu passer deux jours à Stockholm; c'est à l'Académie,
où il habite, que j'ai eu l'honneur d'être reçu par lui.
Cette Académie des sciences Scandinave est un monument d'assez modeste apparence, au toit rouge, sillonné par les fils téléphoniques qui se croisent partout à Stockholm.
Le savant, universellement respecté et admiré, occupe un rez-de-chaussée très simple. Son cabinet de travail, où se sont élaborés des plans si hardis, se compose de deux pièces d'un ameublement presque primitif, au parquet de bois blanc. Les rayons d'une bibliothèque courent le long des murs, dont les rares espaces laissés libres sont couverts de photographies évoquant les voyages du professeur ou rapportées par son fils — qui se prépare à marcher sur ses traces — des régions polaires. Dans la première pièce, le seul ornement est un grand vase d'argent qui fut offert à Nordenskiôld au moment de son retour triomphal.
Dans la seconde, à demi caché par un paravent, . un petit lit de fer, lit de soldat ou de combattant pour la science, peu accoutumé à se donner ses aises.
Nordenskiôld vient à moi, la main tendue, dans ,sa tenue de travail, en veste blanche. On peut dire qu'il n'a point changé depuis que nous l'avons vu à Paris. Malgré ses soixante-sept ans, c'est toujours le même homme robuste, à la taille droite, sur qui les épreuves physiques semblent n'avoir point de prise. (Depuis le voyage de la Véga, il a
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fait un autre grand voyage au Groenland.) Seulement, son épaisse moustache blonde et ses sourcils énormes et broussailleux ont grisonné, sans avoir entièrement perdu cependant leur couleur primitive. L'âge n'a rien modifié à cet énergique tempérament. Il le montre bien — en attendant d'autres aventures — au Parlement, où il est député de Stockholm, jouissant d'une égale popularité parmi ses amis et ses adversaires. Les députés campagnards, qui sont nombreux (plusieurs ont conservé le pittoresque costume dalécarlien), ont gardé en tout leurs habitudes d'économie et ont quelque tendance à lésiner quand il s'agit d'ouvrir un crédit pour des dépenses scientifiques. Ce n'est guère que dans ces occasions que Nordenskiôld paraît à la tribune. Mais, avec sa parole entraînante, avec son éloquence familière et vivante, il a tôt fait de retourner ces représentants trop parcimonieux et de les convaincre de la nécessité de la dépense. C'est, en fait, à lui qu'on doit la création de chaires nouvelles ou l'envoi de missions qui importent au bon renom de la Suède.
J'aborde tout de suite la question de l'expédition qui doit être le pendant, dans le pôle antarctique, de la victorieuse expédition accomplie dans le pôle arctique.
« Hélas ! me dit Nordenskiold , il y a des années que j'aurais voulu partir, mais quand serons-nous prêts?... Et j'en rage, car je me sens
devenir vieux, et il se pourrait alors que je ne pusse la diriger moi-môme. »
A la vérité, il y a comme un peu de coquetterie dans cette affirmation de la vieillesse. Bien des hommes jeunes envieraient sa solidité, sa vivacité d'allures et sa pleine possession de soimême.
La raison de ces retards ? Elle est, en réalité, dans la question d'argent. M. Dickson, de Gothembourg, qui avait si libéralement payé les frais de l'expédition de la Véga, a bien versé d'avance une large contribution formant un imposant total. 11 manque encore toutefois, en dépit des souscriptions de l'Australie, intéressée directement aux résultats de ce grand voyage, quelques centaines de mille francs.
« Ce qui est terrible comme prix, ajoute en souriant Nordenskiôld, — qui n'est pas inquiet, au reste, de l'appoint nécessaire, s'il se fait un peu attendre, — ce qui est terrible, c'est- la construction des appareils de sondage nouveaux dont je veux me servir.. . On me demande des prix fous ! . . . C'est que, aussi, je dois être très exigeant sur ce point. »
Et, s'enthousiasmant, car il n'a rien de la froideur et ;du flegme d'un homme du Nord, il dit le vaste champ d'études comparatives avec ses études sur les régions boréales qui s'offrira làbas. Les expéditions antarctiques datent de loin déjà. Tout est à refaire, et, de ces observations
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entreprises avec des méthodes modernes, toutes les sciences ont du proiit à retirer... Il y a bien longtemps qu'il songe à ce voyage, qu'il en a tracé le plan...
Il s'anime, tout en marchant dans son cabinet, allant d'une pièce à l'autre, trahissant, en de menus gestes, son instinctif besoin d'activité, cherchant des notes, des photographies, en rajustant son pince-nez. Et pour le profane que je suis, il parle avec une cordialité et une simplicité dont on ne peut pas ne pas être touché, de la part de cet homme de génie, Tout de même, il me parait bien difficile à admettre, alerte comme je le vois, qu'il se résigne jamais à confier à un de ses collaborateurs l'exécution de ses projets.
« — Et le capitaine Palander, votre hardi compagnon, que Paris mêla à l'ovation qu'il vous fit, prendra-t-il encore le commandement du navire?
— Ce sera un gros crève-cœur pour lui s'il en est autrement, répond Nordenskiùld ; mais il est maintenant commandant et aide de camp du roi, et peut-être sera-t-il retenu à Stokholm par son service...
— Et qu'est devenue la Véga, ce navire que vous avez rendu illustre ?
— La Véga, ce brave bateau, a repris sa destinée de chasseur de phoques et de haleines... »
Puis Nordenskiold, furetant dans sa bibliothèque, se hissant sur la pointe des pieds, ou se baissant, me montre quelques-unes des raretés qu'elle
contient : par exemple, un journal rédigé par un Groenlandais, notre lointain confrère, Lars Moller, qui, s'étant mis en tête d'inaugurer la presse dans ses désolées contrées natales, rédige, imprime et distribue lui-même son humble feuille, la plus voisine du pôle. Ou bien ce sont quelques-unes des cartes et des vieux portulans dont le savant est un passionné collectionneur. Ainsi a-t-il acheté, à Venise, la première carte qui ait été imprimée. Elle date de 1450 et elle a été tirée sur une planche gravée par des nielleurs italiens. La configuration des pays est assez vague encore, et cet ancien géographe avait, notamment, bien avantagé le petit Danemark. De naïves légendes évoquent les fastes de chaque pays en un latin délicieusement... décadent.
Nordenskiôld a des centaines de ces vieilles cartes, soigneusement rangées dans d'immenses portefeuilles.
« Cela, voyez-vous, dit-il avec bonhomie, c'est... — quel est le mot en français ?... — c'est ma marotte! »
Cette hésitation est peut-être aussi de la coquetterie, car Nordenskiôld s'exprime le plus facilement du monde en fançais. Il l'a bien prouvé naguère pendant le passage de notre escadre à Stockholm.
En prenant congé de cet homme illustre, qui est le plus simple des grands hommes, je prends la liberté de lui donner rendez-vous à Paris dans
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quelques années, quand il reviendra triomphale-