‹ De Paris au Cap NordChapitre 23 sur 30 · STOCKHOLM : STATUE DE CHAULES XII · texte numérisé non relu

STOCKHOLM : STATUE DE CHAULES XII

ment, comme la première fois, d'une nouvelle expédition. Il sourit en me tendant la main :

Pa

«-Eh bien! c'est cela, dit-il ; au revoir,

ris ! » '

J'ai visité la prison des femmes. Elle est intéressante par les types qui s'offrent à l'étude d'un étranger. J'avais couru toute la matinée pour obtenir une autorisation, et je m'étais adressé tout d abord au préfet de police, M. Semmy Rubenson. Le « polismàtaren » m'avait courtoisement fait répondre aussitôt. Mais l'autorisation que je sollicitais ne dépendait pas de lui, paraît-il Je m étais alors mis en quête du pouvoir compétent qu on ne m'indiquait que fort insuffisamment et dans un de ces bons fiacres de Stockholm qui depuis longtemps marchent au compteur' J avais été de bureaux en bureaux sans parvenir a obtenir une solution satisfaisante, non que la chose parût impossible et qu'on me refusât catégoriquement, mais on m'objectait des formalités munies.

Je revenais, un peu dépité, au Grand-Hôtel quand un aimable lieutenant, dont j'avais fait là connaissance la veille, vint à passer. Je lui fis part de mes ennuis.

« Eh bien ! dit-il, si vous essayiez de vous passer d autorisation ? » h

En Suède, comme ailleurs, rien ne vaut une belle assurance. Je ne sais ce que dit l'obligeant lieutenant, en parlementant un moment avec le

LA SUÈDE

directeur de la prison qu'il était allé trouver, toujours est-il que, quelques minutes plus tard, les grilles — de vraies grilles de prison — s'ouvraient devant nous, et nous pénétrions dans la cour d'où s'envolaient, à notre approche, des bandes de pigeons.

Cette maison de détention a d'abord un aspect plein de bonhomie et ne semble pas trop farouche. Mais il ne faut pas se fier à cette apparence. 11 y a là certaines petites cellules, sous les toits, qui sont parfaitement redoutables.

Les premières détenues que j'aperçois — elles sont vêtues de grosse toile blanche, avec un numéro visible de loin sur leur tablier, et ont la tête couverte d'un mouchoir noué sous le cou — jouissent d'une ombre de liberté. Elles peuvent aller et venir dans les couloirs, se rendre seules du dortoir à l'atelier, ou même demeurer sans surveillance dans une salle. Mais ce sont de vieilles femmes, les doyennes de la prison qui, condamnées à un perpétuel emprisonnement, sont depuis longtemps des résignées. Elles sont réunies cinq ou six dans une pièce, ayant l'air de respectables bonnes dames. L'une d'elles est depuis tant d'années en prison qu'elle ne se rappelle plus trop pourquoi elle est enfermée. Elle est arrivée là toute jeune, et elle a vieilli dans cette maison aux fenêtres grillées, où toute sa vie s'est écoulée. Elle ne souhaite plus d'en sortir : elle a ses manies maintenant, ses petites habitudes, et elle ne

DE PAKIS AU CAP NOBD

saurait que faire de la liberté. Il parait seulement que, de très bonne foi, elle demande, de temps en temps, ce qui lui a valu sa condamnation. Oh ! un rien : elle. a tué jadis son mari. Le pauvre cher homme est bien oublié par elle, et, certes, son spectre ne trouble pas son sommeil.

Mais nous voici dans des ateliers où l'on tisse de la toile et où la règle est plus redoutable. Là, le silence est imposé, et peut-être est-il plus aisément accepté que dans les autres prisons d'Europe. La majorité des détenues, en effet, sont des paysannes, de ces taciturnes paysannes suédoises qui, dans la vi'e ordinaire, sont sobres de paroles, sont volontiers absorbées en elles-mêmes, échangent très peu de propos dans leur entourage.

Elles semblent toujours poursuivre un rêve. Il leur en coûte donc moins qu'à d'autres prisonnières d'observer un mutisme complet. Libres, elles ne feraient guère plus de bruit.

Leurs physionomies ont une impassibilité singulière. Elles ont l'habitude de la concentration. On lirait difficilement leur secret sur leur visage. Je ne vois guère de ces figures qui portent les caractères de la dégradation morale, selon les théories de l'anthropologie criminelle — une science sujette à l'erreur, d'ailleurs, et où le professeur Lombroso, tout savant homme qu'il soit, a mis bien de la fantaisie. Une certaine sournoiserie perce seulement dans les attitudes de ces recluses, qui attestèrent qu'elles étaient des créa-

LA SU È D E

tures passionnées. Et les crimes passionnels, dans les campagnes suédoises, sont plus fréquents, en effet, que les crimes d'intérêt. Il y a parfois d'étranges ardeurs chez ces silencieuses, et les romanciers réalistes suédois trouvent dans ces tragédies rustiques des sujets d'études curieux. Le vieux proverbe a raison, qui dit qu'il n'y a pire eau que l'eau qui dort.

Je revois, en écrivant, une femme qui était une nouvelle arrivée et qui, très docile, recevait les instructions de la surveillante du travail. Ses vêtements de toile neufs avaient encore une roideur qui l'embarrassait. Elle ne manquait pas d'une certaine distinction, native cependant. Très myope, elle portait des lunettes qui lui donnaient l'apparence d'une maîtresse d'école de village, et, sans son costume, je l'eusse prise pour une institutrice patiente de ces dévoyées. Par des signes de tête elle répondait, avec une expression de parfaite douceur, qu'elle avait compris ce qu'on lui commandait de faire, et elle témoignait une bonne volonté attentive. Qui eût vu en elle une coupable? Elle aussi, pourtant, elle avait envoyé un peu vivement dans l'autre monde son mari.

^ Le crime le plus fréquent est l'infanticide. Il s'explique par la persistance de la crainte de l'opinion, en ces pays protestants. Rien ne semble plus terrible, là-bas, que la situation de fillemère. La malheureuse succombe sous sa honte.

Aussi arrive-t-il souvent que, après avoir héroï-

quement dissimulé sa grossesse, elle accouche clandestinement et tue son enfant.

Cette prison, c'est surtout celle des victimes du préjugé, pauvres petites amoureuses qui tremblèrent devant les conséquences d'une faute, et, épouvantées de la réprobation qui devait peser sur elles, perdirent la tète et devinrent criminelles, avec l'horreur du crime pourtant. Dans ces ateliers (qui, par une organisation administrative ingénieuse, subviennent presque entièrement aux dépenses de la prison), la plupart de ces prisonnières que j'examine sont jeunes. Il en est môme qui sont encore presque des fillettes. Quelle misère ! La loi suédoise est impitoyable, et si quelque commutation de peine n'intervient pas, c'est la détention perpétuelle. Mais les grâces atténuent les implacables rigueurs du Code, et la captivité se termine au bout de dix ou quinze ans, d'habitude. Et après? Que deviennent-elles, ces malheureuses, qui n'osent plus retourner dans leur village ? qui, à l'opprobre de leur crime, ajoutent l'infamie de la prison? La loi ne se préoccupe pas de cela.

Une cloche sonne. Les métiers à tisser sont aussitôt abandonnés. Les prisonnières se forment en rangs et descendent au réfectoire, une pièce sombre, presque une cave, qui est sinistre, et, après que chacune d'elles est allée chercher à un guichet sa portion, elle s'asseoit autour d'une longue table pour y manger silencieusement le gruau

LA SUEDE

national, qui constitue l'éternel menu des repas.

L'obéissance est, me dit-on, facilement, obtenue, et quelques surveillantes , en très petit nombre, suffisent à assurer avec une fermeté qui s'allie pourtant à quelque bienveillance, l'observation de la règle. La résignation semble venir assez vite aux détenues, qui apportent, dans leur caractère, un certain fond de* fatalisme.

Elles ont aussi le souvenir douloureux des cellules où, selon le règlement, elles furent enfermées d'abord, à leur arrivée, et cette cellule tragique serait le châtiment de la moindre révolte. Oh ! là, la prison n'a plus rien de débonnaire ! Ces cellules sont situées le long d'un étroit corridor au dernier étage. Ce sont de petites pièces, de trois mètres au plus, où il n'y a rien que le lit replié, lit sommaire, glacial, qui semble une sorte de civière.

Par une galerie extérieure, les surveillantes peuvent voir ce qui se passe dans la cellule, sans être vues. La porte elle-même a un cran d'arrêt, après qu'elle a laissé une ouverture de quelques centimètres, par où une main mystérieuse passe sa pitance à la détenue. Celle-ci n'aperçoit donc jamais, jamais personne, même quand elle descend, quelques minutes par jour, dans un préau exigu, sur un signal qui lui est donné par un appel convenu. Le régime cellulaire est, là, appliqué dans son horreur stricte.

Par une anomalie singulière, c'est à la prison

qu'on conduit d'abord, dans une chambre spéciale réservée à cet effet, à l'infirmerie, les enfants trouvés. Deux berceaux attendent les pauvres innocents abandonnés et les hébergent jusqu'à leur transfert dans un hôpital très bien aménagé, mais qui est bâti à l'une des extrémités de Stockholm, très loin du centre. Lugubre symbole d'une destinée amère, que cette prison offerte comme premier asile à ceux que la société est bien obligée de recueillir ! La misère n'y ramènera- t-elle pas plus tard quelques-uns de ces déshérités ?

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