LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE SUÉDOISE
Nous commençons à nous intéresser aux littératures du Nord. Après les Russes, qui provoquèrent un engouement de quelques années, ce sont les Norvégiens qui nous ont été tout d'abord révélés, et le grand nom d'Ibsen a éveillé la curiosité vers d'autres écrivains, ses compatriotes. Les écrivains suédois nous sont généralement moins connus, à l'exception peut-être de Strindberg, mais nous ne savons guère que le titre de ses livres, et nous attendons d'autres traductions de son œuvre que celle des Mariés. Il y a pourtant en ce moment en Suède un mouvement littéraire intéressant.
Ce mouvement date de 1879, époque de la publication de la Chambre rouge, qui détermina un curieux courant réaliste. C'est depuis ce moment que Strindberg est chef d'école, et son influence a été considérable sur les nouveaux venus, parmi les écrivains suédois.
La « Chambre rouge » est le surnom donné à un cabinet d'un restaurant de Stockholm où se rassemblaient les auteurs et les artistes méconnus. Le livre est l'histoire du Stockholm contemporain, avec une force satirique âpre, avec une vigueur singulière d'ironie et une extrême puissance de description. Il fit grand bruit et un peu de scan-
dale, soulevant autant d'admirations que de colères. M. af Wirsen, le critique du Journal officiel, partit en guerre contre l'auteur avec violence. Mais la renommée de Strindberg était faite, et ce roman l'avait mis au premier rang. Il avait déjà écrit cependant nombre de drames et de nouvelles.
Cette peinture exacte de la vie, dans sa réalité cruelle telle qu'il en avait donné assez brusquement la formule, devint l'objectif de toute la jeune littérature.
En 1882, Strindberg, en pleine période de lutte, donnait les Mariés. C'est, à ce qu'on sait, un livre hardi, et il n'était pas peu étrange, dans ce pays protestant, d'entendre parler librement du mariage, qui ne suffit pas à l'union des cœurs. Le livre fut poursuivi : Strindberg était alors à l'étranger, en France, je crois; il bondit, il vint à Stockholm, présenta lui-même sa défense avec une rare éloquence — et fut acquitté.
Il est pourtant plutôt l'homme des audaces de la pensée que l'homme des audaces de l'action. Cet écrivain d'un si libre esprit, affecte d'habitude, dans la vie, une certaine timidité. Il vil dans une quasi-solitude dans les îles, dans ce qu'on appelle là-bas « l'archipel », et il vient le plus rarement possible à Stockholm, malgré le peu de distance qui le sépare de la capitale. On a même répandu autour de lui une légende de misanthropie, et les femmes lui reprochent le mal qu'il a dit d'elles, d'aventure. Mais ce bouillant
LA SUEDE
STRINDBERO