COPENHAGUE : LA BOURSE
COI'ENIIAOUE : MUSÉE TIIOR VALDSEN
A défaut des théâtres, qui sont fermés l'été, Copenhague a en ce moment, outre Tivoli, un nombre d'expositions, l'exposition du « Rococo », par exemple, où l'on a réuni tous les objets d'art de ce style, et le Panoptikon. Ce Panoptikon est un musée de figures de cire, qui est fort bien installé, et qui est peut-être surtout fréquenté en raison d'un groupe qui console l'orgueil patriotique danois. Il représente le prédécesseur du roi Christian IX, Frédéric VII, entouré des généraux qui prirent part à la guerre glorieuse de 1848 contre la Prusse. Le roi Frédéric, demeuré populaire, est d'ailleurs représenté plusieurs fois. Aussi le voiton, dans une autre salle, fumant familièrement son énorme pipe. Il faut vous dire que la pipe danoise est démesurée, et que, à côté d'elle, la pipe allemande semble un joujou.
Dans ce Panoptikon, il y a un coin vraiment fantastique : c'est le Palais des Glaces — un vrai truc de féerie. Elles sont disposées de façon à produire des illusions affolantes. Votre image se représente sous mille aspects, et, seul dans cette salle, vous vous croyez entouré d'une foule. Au bout d'un instant, on est tout à fait ahuri.
En ce moment de l'année, les parcs de Copenhague sont merveilleusement fleuris. C'est la grande coquetterie de la ville. D'ailleurs, en aucune capitale, si ce n'est à Paris, on n'aime autant les fleurs. On en vend partout. Je rencontre môme des soldats, dans leur uniforme bleu, qui en
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portent sur leur veste. Ils ont, entre parenthèses, bonne tournure, les soldats danois, et ils ont l'air assez déluré.
J'ai parlé déjà deux fois de Tivoli. C'est que, à Copenhague, on a la fierté de cette sorte de perpétuelle kermesse.
C'est un vaste parc où sont réunis plusieurs théâtres.
Sur l'un d'eux on joue des pantomimes où parait, par tradition, un Pierrot éternellement berné et à qui arrivent toutes les mésaventures dumonde. Ce Pierrot est représenté par un acteur, populaire à Copenhague, le vieux Volkersen , qui , malgré ses soixante-douze ans, continue à recevoir avec aisance des coups de pied au derrière. Puis, c'est un caté-concert et une autre salle où l'on fait de la musique sérieuse. Plus loin, ce sont des équilibristes, ou un bal ; plus loin encore, sur une pièce d'eau, on danse sur le pont d'un navire moyenagesque. Ailleurs, c'est un bal-
CHATEAU DE ROSEXBORG
Ion captif. Des guirlandes de verres de couleur courent au milieu des massifs. Le terrain étant très accidenté, il y a cependant des parties du jardin qui demeurent obscures; mais on m'assure qu'on n'abuse point de cette obscurité.
On reste tard à Tivoli, après que les représentations et les concerts sont terminés. La vie ne finit point de bonne heure, d'ailleurs, à Copenhague, et la plupart des boutiques n'ayant pas de fermetures, la rue demeure assez gaie. Après minuit on aperçoit même un certain nombre d'ombres zigzaguantes.
Ce ne sont pourtant pas les sociétés de tempérance et de moralisation qui manquent à Copenhague ! Telle société a été jusqu'à se donner pour mission de préserver les gens un peu « allumés » de rencontres dangereuses. Ses membres suivent avec vigilance les ivrognes, et leur adressent de paternels sermons, à l'occasion, s'ils les voient sur le point de céder à de répréhensibles tentations.
Le patriotisme danois. — La question du Sleswig. — Les Sociétés secrètes. — L'Œuvre de l'imposition volontaire. — Les dons à la patrie. — Un encrier pour une forteresse. — L'obole des servantes. — Les livrets de contribution,
Il y a, au Danemark, une « question patriotique » qui est très intéressante à étudier. On peut dire qu'elle prime tout, bien que les luttes politiques soient vives, en raison même de la situation anormale du gouvernement et des accrocs donnés au système parlementaire.
Trente ans ont eu beau passer, les Danois, malgré tout, portent le deuil de la province perdue, et ils ne se résignent pas à oublier le Sleswig et les deux cent mille « frères » de là-bas, qui, Allemands de fait, ne le seront jamais de cœur.
On attend toujours, quelle que soit la situation actuelle de l'Europe, un retour des choses, une revanche du droit. Comment ? On ne le sait pas ; mais on ne veut pas désespérer. Il ne semble pas possible que, quelque jour, la cause de la justice ne triomphe point définitivement.
Dans un aussi petit pays, on ne peut pas songer à une initiative. Mais l'on veut être prêt, si l'heure vient à sonner d'une occasion favorable, de quelque façon qu'elle se présente. Ce qu'on constate vite, en Danemark, c'est qu'on se souvient, et que, quelles que soient les relations auxquelles
on est contraint avec les Allemands, on ne les aime guère. i
Je ne puis, on le comprendra, qu'user très discrètement de certains renseignements qui ont été confiés à ma loyauté. Ce qu'il m'est permis de dire, c'est que, de Copenhague, on travaille activement et énergiquement à aider la langue danoise à se maintenir dans le Sleswig. Des sociétés, sur lesquelles je n'ai point le droit de donner de détails, ont un tout autre but que leur but apparent, scientifique ou littéraire. Leurs communications sont à double sens, et il faut être initié pour comprendre tel ou tel avis qui semble anodin.
On est en communication intime avec les patriotes sleswigeois qui, de leur côté attendent, eux aussi, imperturbablement, les événements mystérieux qui leur rendront leur nationalité. On leur envoie des livres, des journaux rédigés particulièrement pour eux, avec une prudence extrême ; mais ils peuvent lire entre les lignes. Si, malgré tout, ces journaux sont traqués, on a des moyens de les faire parvenir. Je me dois borner à ces rapides indications. Le fait important, c'est que « en attendant » — ce mot revient souvent dans les conversations — on s'attache à ce que la langue danoise ne perde pas de terrain en Sleswig.
Mais j'ai la faculté de parler plus longuement et plus explicitement d'une œuvre unique et touchante, V Œuvre de l'imposition volontaire pour la défense du pays. Elle atteste singulièrement
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le patriotisme danois. Elle existe depuis onze ans. La question se double d'une question politique ; mais dégageons-la de cette politique intérieure danoise, et ne voyons qu'un exemple qui paraît vraiment émouvant, donné par un petit peuple.
Le Danemark a besoin de fortifications solides, d'ouvrages défensifs plus sérieux, plus modernes que ceux qu'il possède. Ce sont des dépenses considérables à faire ; eh bien !
les particuliers se chargent d'une partie de ces dépenses, pour aider le gouvernement dans la construction de ces forteresses.
C'est le cadeau qu'ils font à leur pays.
L'idée de ces cotisations patriotiques a été conçue par un négociant, M. Nissen, aidé de deux amis,
dont l'un était officier. Tous trois, ils lançaient bientôt un appel éloquent, où ils exposaient la situation militaire précaire du Danemark, et où ils réclamaient des dons volontaires pour mettre la patrie en mesure de se défendre, en cas de danger.
Cet appel avait un retentissement considérable. En quelques jours, un demi-million était versé dans les mains du Comité qui s'était constitué.
Cette première somme était immédiatement employée à l'achat d'un certain nombre de pièces de siège. Une souscription des dames de Copenhague permettait, en même temps, d'acheter huit canons.
Le développement de l'œuvre est très intéressant à suivre. Peu de temps après sa fondation, quelques patriotes font don au gouvernement du terrain nécessaire pour construire un ouvrage avancé. L'argent commence à affluer. L'œuvre fait donner, sur ce terrain, le premier coup de bêche de la fortification permanente. Les plans sont, naturellement, approuvés par le gouvernement et se rapportent au système général de défense ; mais les travaux sont exécutés aux frais de l'œuvre et par ses ingénieurs. C'est cela qui rend ce mouvement si curieux, si caractéristique. C'est par le Comité que sont passés les marchés avec les maisons étrangères qui fournissent les commandes.
C'est le premier élan. Il a produit plusieurs millions de couronnes (la couronne équivaut à 1 fr. 40). Mais le zèle ne se ralentit point. Des sous-comités se forment. Voici que commencent les souscriptions « par classes », par professions. Ainsi le pasteur Hansen prend l'initiative de la souscription des prêtres, le docteur Brodersen celle de la souscription des médecins, le chef d'institution Thyssen celle de la souscription des membres de l'enseignement, etc.
Bientôt des lettres arrivent, nombreuses, au
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Comité, demandant si ceux qui n'ont point d'argent disponible et qui, pourtant, veulent contribuer à la défense de la patrie, peuvent envoyer des objets ayant quelque valeur. Le premier don en nature qui arrive alors est une bouilloire d'argent, qui est vendue au profit de l'œuvre. On m'a raconté, à ce sujet, des choses qui sont vraiment touchantes. Je ne crains point de verser dans la sensiblerie en les rapportant à mon tour. Ces dons en nature sont venus presque tous, naturellement, des humbles, du petit peuple, des ouvriers, qui faisaient naïvement cadeau de ce qu'ils possédaient de plus précieux. Un pêcheur apporte ses deux médailles de sauvetage, dont l'une est en argent. Une vieille femme envoie un sucrier d'argent, avec cette lettre ingénue que je me suis fait traduire : « Je n'ai pas d'argent à offrir; mais si ma patrie a besoin de ressources pour sa défense, elle aura ce que je possède de meilleur : mon sucrier d'argent. Je pourrai toujours me servir d'un sucrier de verre, pour le temps qui me reste à vivre... » Une petite fille vient de la campagne, de très loin, pour remettre un collier dont elle a hérité de sa mère, tremblant qu'on ne le veuille point accepter.
Ces exemples, que je choisis entre mille, ne sont-ils pas typiques ? Ces fortifications de Copenhague proviennent ainsi de bien des petits sacrifices. J'avoue, quant à moi, que je trouve cela très grand, vraiment très émouvant.
Une autre forme de contribution est adoptée par beaucoup de personnes. C'est un livret de caisse d'épargne. Seulement, l'épargne est destinée à la patrie. L'initiateur de ce système, qui a fort réussi à l'œuvre, est le comte d'Ahlefeld-Laurvigen. On voit, les jours de paye, nombre d'ouvriers prélever ainsi un petit pécule pour ces livrets, établis pour une somme totale de 335 francs.
Quand le livret est rempli, on délivre au titulaire un diplôme contenant la déclaration qu'il a fourni sa quote-part des dépenses calculées pour la défense du pays.
Une femme, M me Jensen, répand le système analogue, mais avec des facilités de paiement plus grandes: des « cartes de contribution ». En Fionie, il y a partout des tirelires où l'on dépose son offrande. Le capitaine Schnell fait, infatigablement, des conférences dans tout le Danemark.
Les journaux offrent de se charger des frais d'imprimés. Ainsi, partout et de toutes façons, contribue-t-on à l'œuvre, et cela d'une façon permanente, sans qu'on se lasse de l'effort. Chaque tourelle blindée qui s'élève, chaque pièce d'artillerie qui est installée emplit le cœur danois d'une joie patriotique.
Il n'y a pas une classe de la société qui n'ait apporté son obole : les servantes de Copenhague ont donné mille couronnes environ, jusqu'à présent, et les agents de police près de cinq mille. C'est bien avec l'argent de toute la nation que
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sont payés les travaux de défense; ils appartiennent donc à tous.
Encore un petit trait, qui ressemble peut-être aux édifiantes histoires de la morale en action; mais, ma foi! je ne me sens nulle envie d en sourire. Un vieillard arrive, ces jours-ci, aux bureaux de l'œuvre, porteur de son livret de contribution.
« Ça ne va pas fort, dit-il, mes forces déclinent, j'ai peur de mourir avant d'avoir payé toute ma dette à la patrie... Tenez, voici toute la somme que je m'étais engagé à verser par termes. »
Et il dépose sur le bureau ses petits billets de cinq couronnes.
Vraiment, tout ceci ne me semble pas banal.
Cette œuvre de l'imposition volontaire pour la défense de la patrie est une des choses les plus originales du Danemark, et elle est tout à son honneur.
Un Mécène danois. — La brasserie et le musée de M. Jacobsen. — Ledmerdes matelots français. — La Glyptotheque —Le musée Thorvaldsen. — Un tombeau poétique. '
On ne peut s'arrêter à Copenhague sans aller rendre visite à M. Jacobsen, le Mécène danois, le collectionneur illustre, le grand ami de la France qui, naguère, royalement, au moment du passage de l'escadre à Copenhague, invitait tous nos matelots à un dîner qu'il présidait avec M me Jacobsen.
C'est dans un grand hall de l'immense brasserie que dirige M. Jacobsen qu'eut lieu la fête. D'innombrables breaks avaient été chercher les marins sur le port, pour les conduire dans la salle du festin, où ils allaient retrouver les ouvriers de la brasserie. Vous jugez si nos « mathunns » étaient ravis de l'accueil! Avant la fin du dîner, Danois et Français, sans avoir eu besoin de vocabulaires, se comprenaient à merveille. Un premier-maître de notre marine porta un toast au Danemark et à l'amphitryon, qui fut salué par d'enthousiastes hurras.
La brasserie et le musée de M. Jacobsen, la « Glyptotheque », se trouvent côte à côte. Ce sont tous deux de grands bâtiments en brique, séparés seulement par une cour.
Le premier est véritablement le palais de la bière, avec le signe runique, qui sert de marque de fabrique, sur son fronton. La promenade dans
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les caves, où sont alignés des milliers de formidables fûts, finit par être fantastique, à la lueur des falots qui projettent leurs tremblantes clartés sur les panses de ces gigantesques tonneaux.
De son cabinet, très simple, orné seulement de quelques tableaux qui attestent tout de suite les goûts artistiques du maître de la maison, M. Jacobsen, tout millionnaire qu'il soit, s'occupe activement de la brasserie, et par le téléphone est continuellement en rapport avec ses chefs de service.
C'est là que j'ai eu l'honneur de lui être présenté. M. Jacobsen est un homme d'une cinquantaine d'années, à la barbe blonde, grisonnante. Il porte à la boutonnière la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Il parle bien le français, avec un accent traînant. Il a voulu lui-même me servir de cicérone à travers son admirable galerie, une des plus riches d'Europe. Il la léguera à la ville de Copenhague, quand on aura construit un édifice vraiment digne de ce musée. Il contribue du reste pour la moitié à l'édification du monument.
Actuellement, la Glyptothèque est un grand bâtiment carré, sans aucun luxe extérieur... M. Jacobsen traverse la cour de la brasserie, ouvre une petite porte particulière, et nous pénétrons dans cet incomparable musée privé de sculpture. Il se compose de huit grandes salles et de sept petites, très sobrement décorées. Au fond de l'une d'elles, devant un massif de verdure au milieu duquel
coule une petite source artificielle, se trouve un buste du roi.
Voici qui nous rappelle, par exemple, que nous sommes en pays protestant! Des sentences, tirées de la Bible, sont peintes sur les murs, n*ayant aucun rapport avec l'art. Mais on ne perd pas une occasion de faire aux visiteurs quelques pieuses recommandations ! Ajoutons encore que quelques nudités sont cachées par de pudiques feuilles de
vigne.
Personnellement, d'ailleurs, M. Jacobsenest un homme austère. On raconte que, quelle que soit sa fortune, il ne laissera à ses enfants qu'une somme relativement minime. Il veut qu'ils assurent eux-mêmes leur sort.
La première salle dans laquelle on entre est réservée aux artistes français. Paul Dubois est représenté par son Eve nouveau-née (sic), par ses statues de la Foi et de la Charité. Un détail prouvera le cas que fait M. Jacobsen des œuvres de nos maîtres français. Le marbre de VÈve se trouvait avoir un léger défaut, une tâche bleuâtre à la hauteur du cou. M. Jacobsen a demandé à l'artiste de recommencer l'exécution de cette figure.
Je reconnais, soit par des originaux, soit par des plâtres, la plupart des œuvres célèbres de ces dernières années : le Paradis perdu, le Travail, le Diderot de Gautherin, YOphélie de Falguière, la Jeanne d'Arc de Chapu, la Musique de Delaplan-
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M. JACOIiSEN
2b DE PARIS AU CAP NORD
che, et son Éducation maternelle, le Pollice verso de Gérôme, le Quand même ! de Mercié.
Puis c'est une série d'œuvres grecques et romaines typiques, allant de la naissance à l'apogée de l'art antique. La dernière acquisition de M. Jacobsen est un merveilleux Domitien, un buste en bronze qui fut trouvé dans le Tibre. On peut se hasarder à dire que notre Louvre envierait plus d'un de ces morceaux.
La collection commence avec la série des bustes de style archaïque pur, continue avec les œuvres caractéristiques de l'art attique et se termine par la riche collection des bustes romains, depuis la République jusqu'à Constantin. Il faudrait un volume pour la décrire. Je citerai un merveilleux torse de nymphe, en marbre, un Triton qui orna un château-d'eau à l'Aqua-Marcia, une exquise Vénus, revêtue d'une longue robe sans ceinture, qui colle bien à la taille, trouvée dans des fouilles en Syrie ; une tète de Jupiter, de Phidias ; une partie remarquablement conservée de sarcophage, dont le relief représente Achille à Scyros, déguisé en femme, auprès de Deïdamia. Mais il faudrait tout citer ! La collection des bustes permet particulièrement de comparer la reproduction de la forme humaine chez les Grecs et chez les Romains, les uns l'idéalisant, les autres donnant essentiellement des portraits...
Puis ce sont les statuettes de Tanagra, les terres cuites de Tarente, les cinéraires étrusques, les
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sculptures de Palmyre, les antiquités égyptiennes; puis, dans une autre salle, des œuvres de la Renaissance, peu nombreuses, mais hors de pair. L'art danois est largement représenté par des modèles originaux ou des marbres de Bissen, de Jérichau, de Thorvaldsen, de Stein. Ce sont encore des cbefs-d'ceuvre des écoles anglaise, allemande, suédoise, une collection de médailles unique, une autre de verres de Chypre... Ce sont des journées et des journées qu'il faudrait passer là...
M. Jacobsen s'anime en contemplant ses trésors. Il était, tout à l'heure, de dehors assez froids ; il est, maintenant, plein de chaleur et d'éloquence. Il a, de je ne sais quelle occupation, gardé un mètre à la main, et il frappe de petits coups, où s'atteste sa tendresse, sur le socle de ses statues. Assurément, à ce moment, il a tout oublié de la vie du dehors, il est tout à son culte pour ses inestimables richesses artistiques... J'ai passé en sa bienveillante compagnie une inoubliable matinée.
A Copenhague, on ne peut manquer non plus d'aller au musée Thorvaldsen, qui est, comme je l'ai dit déjà, d'une très étrange architecture, dans les styles pompéien et étrusque, mais non dans leur imitation la plus heureuse. Les salles ne sont pas d'un goût meilleur, et leur décoration représente, dirait-on, une collection de timbres-poste géants. Mais l'étude de l'œuvre considérable du Maître est bien intéressante : on y surprend sa
naïveté géniale qui, sans la raideur des règles, lui rendit le sentiment de l'art antique. Nombre de statues (celle de l'électeur Maximilien de Bavière, notamment, et celle de Poniatowski) sont de dimensions colossales. Il était à l'aise dans l'énorme. Au premier étage, on a conservé l'ameublement de sa chambre, qui était la plus modeste du monde, en noyer.
On sait que la tombe de Thorvaldsen se trouve dans le musée même. Cette tombe se compose simplement d'une pierre horizontalement posée au milieu de la cour, pierre que recouvre du lierre. L'effet serait plus imposant sans la piteuse décoration des murs, qui frise le ridicule. Elle nuit fort à la sévérité de l'ensemble.
Une visite au bourreau de Copenhague. — La hache. — Pas d'apprentissage. - L'histoire de Seïstrup. - Un « petit malheur » . L'essai du billot. — Les angoisses d'un patient. — Un procos en diffamation. — L'assistance publique.
J'ai fait, à Copenhague, une visite à laquelle ne songent guère d'habitude les touristes. Je dînais chez le très aimable M. Berendsen, le secrétaire de F « Alliance française » pour le Danemark, lorsque la conversation, allant d'un sujet à l'autre, tomba sur cet assassin de marque, Phelipsen, qui est quelque chose comme l'Eyraud danois. Lui aussi, il enferma le corps de sa victime dans une malle; lui aussi, il put croire quelque temps à l'impunité. Le roi l'a gracié et a commué la peine capitale, à laquelle il avait été condamné, en une détention perpétuelle. Et comme le nom du bourreau avait été prononcé, je hasardai quelques questions sur les exécutions. Le Danemark n'a pas encore adopté la guillotine. C'est toujours, comme au moyen âge, avec la hache qu'est frappé le coupable. Le bourreau danois n'est donc pas, comme chez nous, une espèce de mécanicien sinistre. C'est un « artiste », un terrible artiste, que l'imagination peut entourer d'un prestige mélodramatique... C'est ainsi, en effet, que je l'entrevoyais.
M. Berendsen sourit :
— Au fait, dit-il, pourquoi ne feriez-vous pas la connaissance personnelle de l'individu ?
— Mais je ne demande pas mieux... Ce sera un assez piquant contraste avec mes visites d'hier.
Nous prenons aussitôt rendez-vous pour le lendemain matin; M. Berendsen demande, par le téléphone, à un rédacteur de journal l'adresse du bourreau et quelques indications sommaires sur le personnage.
Le lendemain, en effet, à dix heures, il vint me chei'cher en voiture, et nous voilà partis, suivant la route de Frédéricsberg, le grand faubourg de Copenhague. Les maisons se font rares peu à peu. Nous sommes maintenant dans la banlieue, une souriante banlieue, toute fleurie.
Au bout d'une demi-heure environ, la voiture s'arrête devant un gentil cottage, une petite maison à un étage, précédée d'un jardin soigneusement entretenu. Une inscription en lettres gothiques se lit, sur fond bleu, sur la façade de la maison. C'est le nom de la villa : Aldcrshville (littéralement : repos de l'âge).
— Nous y voilà ! me dit M. Berendsen.
Je crois à une plaisanterie de sa part, tant cette habitation rustique est coquette. Mais non ! il descend de voiture et il sonne à la porte du jardin. Une assez jolie fille vient ouvrir alertement, et, mise au courant du but de notre démarche, répond aussitôt qu'elle va aller chercher son père.
C'est la fille de Seïstrup, c'est la fille du bour-
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reau, et j'évoque instinctivement par la pensée la Schlèffen-la-Rousse, de Henri Heine, l'amie honnie du poète adolescent. Mais M 110 Seïstrup, avenante et gracieuse, ne semble pas du tout se croire maudite, elle. Seïstrup est en train de donner à manger à ses poules. En attendant qu'il vienne, sa fille nous fait entrer dans la salle à manger, d'un confortable bourgeois. Des pipes entre-croisées forment trophée. Des photographies encadrées, représentant des groupes de soldats, sont suspendues au mur, de chaque côté d'une bibliothèque qui contient bien une centaine de volumes. Dans un coin, des œufs portant la date du jour où ils ont été pondus, sont soigneusement rangés sur un meuble, en petits compartiments.
Tout indique le plus idyllique des bourreaux ! Et ce sera, en effet, l'impression que nous emporterons de Seïstrup ! Il arrive, un peu étonné. C'est un beau gaillard, d'une quarantaine d'années, aux yeux d'un bleu de porcelaine, à l'aspect débonnaire avec sa grande barbe blonde, un véritable type du Nord.
M. Berendsen, qui veut bien me servir d'interprète, lui expose, avec un parfait sérieux, que je sollicite l'honneur d'une conversation avec lui. Il roule, tout à fait interloqué, ses yeux si bleus, puis il s'incline et nous quitte un moment. Le bourreau de Copenhague a été faire toilette pour nous recevoir. Il a passé en hâte une jaquette grise, et il a vite peigné ses cheveux, avec force
pommade. Se trouvant assez présentable ainsi, Seïstrup nous fait asseoir et se met à notre disposition. Au fond, après une minute de surprise, il paraît flatté.
M. Berendsen l'interroge pour moi. Mais Seïstrup, avant de répondre, éprouve le besoin de faire une déclaration solennelle. Il nous affirme, en mettant la main sur son cœur, qu'il n'est pas le moins du monde « sanguinaire ». Il semble bien, en effet, que ce tueur d'hommes ne ferait pas inutilement de mal à une mouche. Il a môme l'air sentimental en diable.
— Ce n'est pas moi qui tue, dit-il, c'est la loi ! Je ne suis que son instrument.
Mais Seïstrup, après cet exorde, ne gardera pas ce ton déclamatoire. Il devient aussitôt familier et bonhomme. Au fond, il a choisi « l'état de bourreau » parce qu'il est assez rémunérateur et peu fatigant, les exécutions étant rares. Après avoir été soldat, il était entré dans la police. La place devint vacante : il l'obtint sur cent cinquante concurrents. Il paraît, à ce qu'on voit, qu'il y avait des amateurs ! Il tient à nous dire que si l'emploi lui fut donné, c'est qu'il avait des notes excellentes, autant comme ancien sous-officier que comme policier. Je ne sais s'il y a, sous la calotte des cieux, d'autres bourreaux satisfaits de leur sort, mais celui-là semble parfaitement heureux, avec son traitement équivalent à deux mille cinq cents francs de notre monnaie. Aussi parle-
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t-il avec quelquepitié de l'exécuteur de Stockholm, qui lui, ne touche que quelques couronnes chaque fois qu'il « opère ». Mais, ajoute-t-il, « ce n'est pas un homme considéré ». Il est visible que Seistrup, lui, a très bonne opinion de soi.
— Mais, lui demandai-je, où avez-vous appris à manier la hache?
— Nulle part ; mais j'étais sûr de moi...
Et il ajoute ce mot avec sérénité :
Quand j'étais jeune, j'ai été boucher !
Mais cela est dit si « gentiment », si doucement, comme si c'était vraiment la même chose d'égorger un bœuf ou de trancher la tête d'un homme !
— Et, la première fois, vous n'avez pas été
inquiet?
Seïstrup sourit, d'un sourire candide :
Mais non ; « ça a très bien marché. »
Alors et de lui-même, comme s'il prévoyait une question délicate et comme s'il aimait mieux prendre les devants, il entame le récit de sa dernière exécution, qui fut infiniment moins réussie. C'est le souvenir mélancolique de son existence. Oui, cet homme si affable, si poli, a déchiqueté de la manière la plus horrible un malheureux patient, et il a dû s'y reprendre à deux fois pour
l'achever.
Voilà, dit-il, comment est arrivé ce « petit malheur » [lille uheled, en danois)... Au moment où je levais la hache, mon pied a glissé... et le coup, par suite, n'a pas porté où il aurait dû
porter. C'est un accident ! ajoute-t-il philosophiquement...
Et, machinalement, tout en parlant, il détache avec ses doigts une tige fanée d'un bouquet qui se trouve sur la table.
Je réclame de lui qu'il nous montre la hache. Je m'attends à un instrument d'une horreur un peu romantique, en tout cas effrayant.
Seïstrup accède volontiers à mon désir. Il fait deux pas dans la pièce, et, se baissant, il prend tranquillement derrière son poêle une masse de fer, d'une forme non pas triangulaire, mais allongée, qui est pleine de poussière pour le moment. La poignée de la hache gît à côté, par terre. C'est avec cela qu'on tue. Le fer, qui ne luit point, qui semble assez mal entretenu, porte de visibles traces de sang. Seïstrup le regarde un moment avec indifférence ; mais, satisfait de voir que cette exhibition nous intéresse, il nous fait soupeser ce lourd tranchant, et, complaisamment, en démonstrateur, il esquisse le geste de frapper.
Notre curiosité ne se tient pas pour rassasiée. Nous voulons voir le billot. Seïstrup nous invite à le suivre et nous conduit dans un hangar où se trouve un petit établi de charpentier, et qui est occupé pour l'instant par des poules qui couvent. Il cherche pendant quelques minutes. Allons, bon ! voilà qu'il ne retrouve plus le billot... Si! il était là, caché par de vieilles planches.
Ce billot — il m'a invité à 1' « essayer » —
LE DANEMARK
manque absolument de solennité. C'est un morceau de bois de quatre-vingts centimètres de hauteur à peu près, et qui a la forme d'une pyramide. Il est peint en rouge. Le condamné a le cou rivé entre deux cerceaux de fer, qui s'attachent au billot. C'est entre ces deux cerceaux que le coup doit être porté. J'ai fait l'épreuve que le malheureux ne peut plus faire un mouvement.
Ce billot n'est point placé sur une estrade, mais sur le sol même. Ce doit être encore moins imposant que notre guillotine, et tout aussi
ignoble.
Le bourreau danois ne va pas chercher son patient. On le lui amène, il se borne à donner le coup. Ainsi un acteur en renom qui ne daignerait pas paraître dans les levers de rideau. Puis, la tête du misérable une fois tranchée, il essuie sa hache et ne se préoccupe plus du reste. Il a gagné son argent. Il opère en habit noir.
Mais Seïstrup trouve qu'il a assez parlé de son métier, et il lient à nous faire faire le tour de sa propriété et à nous montrer des échantillons de sa race naine de poules, dont il semble très fier. Il nous promène aussi à travers les massifs de son petit jardin, etil parle horticulture avec M. Berendsen, qui se prête à ses explications et qui feint courtoisement de s'y intéresser. Nous revenons dans la salle à manger. La hache est toujours là, sur un tapis de la table, entre un pot de Heurs et un album de photographies à la reliure dorée,
abandonnée sans plus de façons. Quand accomplira-t-elle maintenant sa meurtrière besogne ?
Nous prenons congé. Seïstrup a été décidément le plus aimable des bourreaux. Il me souhaite bon voyage, en me tendant sa large main, sa main de justicier inconscient... Et, tout de même, à ce moment-là, je pense au pauvre diable qui, manqué une première fois, subit d'épouvantables tortures, du fait de ce bon petit bourgeois, amoureux des fleurs et passionné pour l'élevage de la volaille...
C'est un bon compagnon, mais il a ses moments de susceptibilité. Tout récemment, un journaliste, M. Cavling, s'était amusé à le mettre en scène, dans un article fantaisiste. Seïstrup se fâcha, poursuivit le journaliste en diffamation, et, après un débat contradictoire qui restera dans les souvenirs piquants de l'écrivain, M. Cavling fut condamné à quelques couronnes d'amende.
Telle fut ma visite à « Monsieur de Copenhague » — un des derniers bourreaux qui manient encore la hache et qui « opèrent eux-mêmes », sans le secours de la mécanique.
Après la visite à l'homme qui tue, il est juste de parler de ceux qui guérissent.
L'Assistance publique est organisée, en Danemark, d'une façon remarquable. Ce petit pays donne, à ce point de vue, de grands exemples. Il possède, pour une population de deux millions d'habitants, plus de cent hôpitaux (à peu près un
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lit pour cinq cents habitants, et, à Copenhague, un lit pour cent quatorze habitants).
« 11 n'est pas à ma connaissance, me dit un des médecins de l'hôpital communal, le distingué D r Ehlers, qu'il y ait une capitale au monde où il soit plus aisé d'obtenir un lit à l'hôpital, bien que les mesures soient prises pour empêcher les abus. . . On ne voit guère chez nous, comme ailleurs, le triste spectacle de malades dont on est obligé de différer l'admission '.
« Il faut insister aussi sur le fonctionnement excellent des secours à domicile. Vingt-quatre médecins, bien rétribués, et dont la fonction est considérée comme particulièrement honorable, soignent chez eux les malades sans fortune, qui ont cependant un abri.
« Un côté caractéristique de notre organisation sanitaire est celui-ci, qui implique une égalité singulière : les médecins inspecteurs de la ville peuvent exiger le transfert" à l'hôpital des personnes, même de celles-là qui appartiennent aux classes aisées, qui sont atteintes de maladies contagieuses présentant, à un moment donné, un caractère cLe gravité particulière. La santé publique se trouve bien de cette mesure, en apparence rigoureuse, et les épidémies sont plus rares chez nous qu'ailleurs.
1. Il faut observer, pourtant, qae l'admission gratuite à l'hôpital prive 1« malade de ses droits d'électeur jusqu'au moment où il aura pu rembourser la somme, d'ailleurs minime, à laquelle sont estimés les soins qu'il a reçus.
« Vous permettrez aussi, sans amour-propre national, que je vous assure que notre personnel d'infirmières pourrait nous être envié. Ce sont des personnes instruites et de bonne condition qui remplissent généralement ces fonctions, bien que, matériellement, leur situation pécuniaire soit infiniment modeste; mais elles jouissent de quelque considération. Il est fréquent que des femmes de médecins assistent, à l'hôpital, leur mari. Je pourrais vous citer plusieurs exemples de ces ménages qui se sont voués, le mari par sa science, la femme par ses soins intelligents, au soulagement des malades.
« Nous avons, malheureusement, une plaie chez nous qui contribue à nécessiter l'intervention de l'Assistance publique dans les classes populaires : c'est l'alcoolisme.
« Je ne saurais oublier, dans ce rapide tableau de notre assistance, les sociétés de secours, qui sont nombreuses. Chacune d'elles a un certain nombre de lits particuliers dans nos hôpitaux. La prévoyance est un des bons traits du caractère danois. Les gens sages sont nombreux, chez nous, qui savent penser à toutes les éventualités que pput réserver l'avenir. »
La vie théâtrale à Copenhague. — La vertu du corps de ballet. — Les pièces, les livres, les journaux. — Un poète patron de café-concert. — Le traducteur de Bel-Ami.— Un nom à retenir.
Le Théâtre-Royal est fermé en cette saison. Je ne peux donc voir ce corps de ballet dont les Danois