‹ De Paris au Cap NordChapitre 4 sur 30 · COPENHAGUE I THEATRE-ROYAL · texte numérisé non relu

COPENHAGUE I THEATRE-ROYAL

me disent qu'il est « sans rival » pour la grâce plastique. 11 y a ici une école de danse, mais — voici le fait singulier — c'est en môme temps, paraît-il, une école de vertu; il n'y a pas là de petites Cardinal. La carrière de la danse est considérée comme la plus honorable du.monde, et ces futures étoiles chorégraphiques se tiennent à merveille. C'est après une lecture d'une page do la Bible que

les petits « rats » de Copenhague vont essayer leurs pirouettes et leurs jetés battus, et c'est en louant le Seigneur, exercice auquel de nombreuses inscriptions convient le passant dans la capitale danoise, qu'elles se lancent en un tournoiement éperdu.

Les gens de théâtre jouissent, à Copenhague, d'une considération excellente. La plupart des artistes-femmes sont mariées et sont reçues dans la société bourgeoise et même à la cour, à l'occasion, si leur mari est par sa situation susceptible d'y être invité.

On me raconte, à ce sujet, une anecdote assez plaisante. Un Français, de passage à Copenhague, avait été à ce point ravi par l'élégance et le charme de la première danseuse, dans un ballet du Théâtre- Royal, qu'il s'enquit des moyens de lui exprimer lui-môme le plaisir qu'elle lui avait fait éprouver. C'était un Parisien ne doutant de rien. Vainement lui répondit-on que personne, pas même le roi', n'était admis au foyer des artistes, il n'acceptait pas cette sévérité des usages. Il allait envoyer à la ballerine un mot sur sa carte, par un huissier, lorsque le Danois qui l'accompagnait et qui le pilotait dans Copenhague le présenta à un commandant du génie qui, précisément, a pris une grande part dans les récents travaux de la fortification de la ville.

— Vous ne sauriez, dit en souriant le cicérone du Français, trouver un meilleur confident de

LE DANEMARK

votre admiration pour la danseuse que ce commandant...

— Pourquoi? C'est son... protecteur?

— Non pas, c'est son mari!

Les deux frères Poulsen, le vieux Schramm, le comique Neumann, M me Olda Petersen sont les artistes en renom de Copenhague. Je ne parle que de ceux des quatre grands théâtres.

La production dramatique est relativement assez active. Chaque saison voit ses grandes premières très courues, et chaque année l'art national est toujours représenté par quatre ou cinq pièces, soit d'Hostrup (c'est un vieux pasteur qui aime à rire), l'auteur d'une mordante satire des mœurs bourgeoises : Un scandale; soit d'Esmann, dont les peintures dramatiques de la vie provinciale sont goûtées ; soit d'Einar Christiansen, l'auteur de Frère Ras, un type de moine de la Renaissance encadré dans une action historique intéressante.

Mais, en ces dernières années, la pièce la plus curieuse qui se soit produite est la Visite, de M. Edouard Brandes, le frère de Georg Brandes, le Taine du Danemark, le penseur des Courants de la littérature au XIX" siècle. Cette Visite est une pièce à thèse. Un homme raconte à un de ses amis, nouvellement marié et dont il ne connaît pas encore la femme, une aventure qu'il a eue voici quelque temps. Comment cela s'est-il fait? Par quel vertige une créature, assurément honnête, s'est-elle donnée à lui? Puis, elle a brusque-

mont disparu, en lui défendant de la revoir, comme si elle se fût réveillée d'un songe. La maîtresse de la maison paraît : c'est cette femme même. Elle se trouble; l'ami, lui aussi, perd contenance. Le mari devine la vérité, il s'emporte, et, cependant, après un long combat qui se livre en sa conscience, il pardonne une faute qu'il absout philosophiquement, bien que son cœur saigne...

L'année dernière, Copenhague a eu un « Théâtre- Libre », fondé par le Cercle libéral des Etudiants, et auquel s'étaient intéressés trois journalistes ; mais il n'a pas donné une œuvre nationale. Il a simplement produit une adaptation de Thérèse Raquin.

La littérature a aussi, actuellement, un mouvement assez vif et remarquable, quand on songe que le débouché des livres se borne à un public bien restreint, comprenant le Danemark et une élite en Norvège, où la même langue s'écrit. Il paraît une cinquantaine de volumes par an.

Parmi les écrivains actuels de premier rang, il faut nommer M. Holger Drachmann, un romancier qui reste un poète. Dans le Pacte, il a décrit en une série de tableaux impressionnistes la vie intime de Copenhague. M. Drachmann expose là son idée d'un café-concert littéraire qui remplacerait les établissements où l'on ne débite au public que des inepties. Cette idée, il paraît qu'il a l'intention formelle de la réaliser, et l'on verra un jour

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le plus grand poète danois s'établir patron de café et surveiller la commande d'un bock à l'as ! Ne croyez pas à une boutade paradoxale : les esprits du Nord sont toujours sérieux, même dans l'excentricité.

M. Henrik Pontoppidam est un nouvelliste apprécié. Une de ses nouvelles les plus typiques est celle où il met en scène un jeuDc homme enthousiaste, qui, dans ses généreux rêves révolutionnaires, s'offre à se dévouer, se déclare prêt à l'action. Mais les chefs du parti ne songent qu'à l'exploiter et, retenant son bras, font appel seulement à sa poche. C'est une mordante satire socialiste. Il faudrait connaître à fond les mœurs danoises pour dire si elle est juste.

M. Hermann Bang a obtenu dernièrement un grand succès avec un roman : Fine, dont l'action se passe pendant la guerre du Danemark, en 1864. Fine est une jeune fille qui, après avoir soigné un garde forestier servant dans l'armée, blessé, s'éprend de lui. La guerre, les malheurs publics, « l'atmosphère désespérée » les rapprochent l'un de l'autre. Fine tombe dans les bras du soldat, se croit aimée, ne comprend pas le rôle qu'ont joué les influences extérieures dans cette passion, et, quand elle se voit abandonnée, dédaignée, àla paix elle va se noyer dans un étang. Autour de ce drame mélancolique la guerre se déroule en des pages sombres, tragiques, poignantes. M. Bang, me dit-on, est un des écrivains qui, en Danemark,

où le mouvement réaliste s'est très accentué ré= cemment, a subi le plus l'influence de M. Emile Zola, très lu dans le Nord.

Il faut citer encore M. Karl Cansen et ses Contes, d'une finesse caustique.

La littérature danoise est encouragée par des associations privées, qui décernent aux jeunes écrivains qui semblent avoir de l'avenir, des sub- , ventions et des bourses de voyage. En outre, chaque année, dans les trois prix officiels qui sont accordés aux arts, il en est un pour la littérature.

Il n'y a pas moins de treize journaux quotidiens à Copenhague, divisés en conservateurs et en libéraux, se livrant à des luttes violentes. Mais le régime de la presse est assez sévère, et les libéraux sont contraints souvent, pour exprimer prudemment une idée, à des périphrases compliquées. L'accusation de « lèse-majesté » est, en ce moment, m'assure-t-on, trop facilement suspendue, avec ses trois mois de prison pour le moins, sur la tête des écrivains de l'opposition.

La politique, toutefois, n'empêche pas la chronique de fleurir. Elle est, paraît-il, brillamment représentée par MM. Gustave Ermann, au Dagens Nykeder; par M. Peter Hasen, au National Tsidende ; par MM. Valdemar Vedel, Carstensen, Hœrup, Nansen, etc. L'écho — et l'écho mordant et acéré — est la spécialité du Kjobenhavn,'' qui compte M. Hermann Bang parmi ses collaborateurs, et où M. Holger Federspiel trace de vi-

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vanls et légers crayons de la vie de la capitale. Au Kjobenhavn se trouve encore le jeune matelot Madsen, qu'un conseil de guerre condamna pour avoir traduit Bel-Ami. Retenez, je vous prie, le nom de 1' « expert », l'ineffable M. Stephenson, qui déclara que la traduction d'un tel livre mentait les pires supplices. En fait, tout se borna a une amende que paya le journal. L'arrêt du conseil mentionnait que le Kjobenhavn devait cesser la publication en feuilleton. Le journal la cessa « en feuilleton », en effet, mais la continua autrement 1 . M. Madsen est un petit homme, avec un drôle de visage, un vrai visage chinois. Il est plein d'entrain et de malice. Cette mésaventure n a pas paru affecter le moins du monde sa gaité naturelle.

1 Pour les personnes curieuses de voir ce que peut être la censure danoise, le passage incriminé se trouve a la page 322 de l'édition française de Bel-Ami-

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Elseneur - Le tombeau d'Hamlet, - L'exploitation shakespearienne - Le monument de Bernadette.- Les buffets suédois. — Un roi propriétaire. — Christiania.

J'ai quitté Copenhague pour faire route directement vers Christiania, par Helsingor et Helsmgborg. C'est un dimanche matin. Une foule endimanchée s'en va passer la journée en Suède. C'est l'affaire de moins d'une demi-heure de traversée.

Helsingor, c'est le shakespearien Elseneur. Là, tout est plein de souvenirs d'Hamlet, tout évoque son ombre romanesque. On montre même son tombeau. •• au milieu d'un casino de.bams de mer. Il est vrai que ce tombeau, qui se compose d une simple colonne, est naturellement tout ce qu il y a de moins authentique. L'édification de ce monument est l'œuvre d'un homme avisé qui a spéculé sur le travail auquel se livre l'imagination des touristes, avant d'arriver à Elseneur, et qui a trouvé ingénieux de leur faire payer un franc, a peu près, pour contempler cette pierre insignifiante. C'est un malin. Si on le désirait, il montrerait aussi bien, sans plus de difficulté, la tombe de Polonius et celle de tous les autres personnages du drame de Shakespeare. Déjà, si le gardien de ce tombeau chimérique vous trouve une physionomie suffisamment crédule, il vous invite,

pour quelques « ores » de plus, à faire un pèlerinage au ruisseau où se noya Ophélie. Ainsi, très pratiquement, sinon très honnêtement, exploitct-on à Elseneur, de la façon la plus effrontée, la légende immortalisée par la poésie.

Mais si l'on peut sourire de ces prétentions extra-historiques, Elseneur ou Helsingor est dans une situation magnifique, sur le Sund, si resserré qu'il semble un grand fleuve impétueux. Le champ qui s'offre à la vue est immense sur la côte danoise et, en face, sur la côte suédoise. C'est l'étendue du panorama qui est, là, l'extraordinaire ; car, des deux côtés, le rivage n'a rien d'abrupt et est même assez plat. Mais l'œil est sollicité de tous les points de l'horizon à la fois. C'est une impression très singulière.

Sur la côte danoise, le vieux château de Kronsborg, avec ses tourelles fantasques, domine tout le pays, mais il n'est plus guère qu'une sentinelle de parade, car, avec les transformations modernes de la guerre, on l'aurait vite réduit au silence, malgré son air de bravache. Comme pendant, on lui a donné une construction gothique, l'Hôtel de ville nouveau d'Helsingor. L'idée n'est peut-être pas mauvaise, mais l'effet ne sera heureux que lorsque le temps aura mis sa patine sur cet édifice tout battant neuf. Entre ces deux monuments, l'ancien, celui que son passé rend, malgré tout, imposant, où flotte l'ombre d'Ogier le Danois, le héros des romans de chevalerie, et le récent, qu

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n'a pas encore d'histoire, — s'étend la ville et se creuse le port, en ce moment très animé. Puis, • au loin, c'est le contraste des bois, d'un vert violent, et des dunes, qui forment de larges bandes jaunes, et rien n'interrompt le vaste champ qui s'offre à la vue...

Sur la côte suédoise, le sol se découpe avec plus d'accidents. Helsingborg se développe, en apparence, sur une longue et mince bande de terrain. Ses constructions modernes sont dominées par des ruines altières, rappelant le passé de guerre des peuples rivaux. Si le Danemark a le château de Kronsborg, Helsinborg a sa tour de Koernan ; mais ce n'est plus qu'un fier débris.

On l'aperçoit tout d'abord, et l'on évoque ces siècles de luttes sur cette vieille terre Scandinave. Là où tant de sang coula, ce n'est plus, aujourd'hui, qu'une pacifique et coquette plage d'été.

Le temps est si clair qu'on aperçoit distinctement, à peine le bateau a-t-il donné quelques tours de roue, les couleurs suédoises qui flottent sur les monuments, et bientôt, au bout de la jetée d'Helsingborg, le modeste petit monument qui rappelle le débarquement de Bernadotte, que rien n'étonnait plus alors depuis longtemps, et qui trouvait très simple de venir se faire couronner roi de Suède. Il faut avouer qu'on ne s'est pas mis beaucoup en frais pour la commémoration matérielle de cet événement.

Le bateau est bondé. Les touristes du dimanche

savent que la loi suédoise interdit ce jour-là la vente des boissons alcooliques (la défense part du samedi, midi), et ils se sont pourvus de fioles d'eau-de-vie, auxquelles ils ont sans doute largement goûté ; car ils sont fort en gaité et entonnent des chants qui témoignent de leur belle humeur. En Suède aussi, il paraît qu'on ne se fait pas faute de tourner la loi.

Je subis la visite de la douane (je commence à être habitué à cette formalité, qui se représente pour la quatrième fois depuis que j'ai quitté la France), et je me hâte de monter dans le train qui va directement en Norvège. Les wagons suédois sont fort bien aménagés et intelligemment compris ; il est vrai que les trajets sont généralement d'une bonne durée dans ce pays ! Chaque compartiment forme une sorte de petit salon s'ouvrant sur un couloir. Des inscriptions en toutes les langues ont toutes sortes de prévenances pour les voyageurs. Par exemple, la traduction française de certain avis est d'une naïveté charmante : « Ayez la bonté de ne pas aller dans la closette, près des stations ! » Le chemin de fer suit presque constamment la mer. Le paysage est triste et monotone ; il a une analogie frappante avec des coins de notre Bretagne. Ce sont les mêmes landes, les mêmes rochers pelés. Les villages sont très espacés ; ils seront, à partir de Gothembourg, de plus en plus rares.

A Halmstadt, je fais connaissance avec les buf-

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fets suédois. C'est une organisation assez pratique : sur une longue table se trouvent toutes sortes de mets ; chacun se sert soi-même ; on n'a à atteindre aucun office des servantes qui restent à peu près impassibles au milieu de la cohue des voyageurs. On prend ce que l'on veut, et, si on a le temps, on va s'asseoir à une petite table. Mais presque tout le monde mange debout. Quand on a payé, on vous délivre une espèce de contremarque que l'on rend, en sortant, à un groom qui a une assiette à la main pour les recueillir et qui vous fait un profond salut.

Nous traversons la prospère Gothembourg, où les rues alternent avec les canaux, comme dans une ville hollandaise. La nuit ne tombe que très lentement, et, dans une persistante et pale lumière qui donne aux choses des tons gris perle, s'estompe une contrée assez aride, qui change souvent d'aspect presque brusquement.

L'obscurité vient, pourtant. C'est un coup de théâtre lorsque je me réveille, quelques minutes avant d'arriver à Christiania. La capitale norvégienne ne se présente pas d'une façon aussi avantageuse ainsi, que lorsqu'on y enlre par la mer. Mais le chemin de fer suit quelque temps le fjord, et le spectacle est charmant. D'immenses bois de sapins viennent se baigner dans l'eau, et d'innombrables îles, toutes vertes, sont semées dans ce bras de mer. Le soleil, déjà ardent, jette des traînées de lumière sur ces bois, dore le faite de ces

petites montagnes séparées les unes des autres par des canaux naturels. Des villas coquettes, toutes blanches, coupent tout à coup les profondeurs des sapins. Quelques-unes, me dit-on, appartiennent au Roi, qui les loue sans vergogne et en tire un revenu qui n'est pas à mépriser pour un souverain qui est un propriétaire ordonné. On sait qu'il possède également des maisons de rapport à New-York, et qu'il ne dédaigne pas de faire aussi, non officiellement, bien entendu, le commerce du salpêtre.

On aperçoit la forteresse de Christiania, qui n'a plus aujourd'hui une bien sérieuse valeur défensive (les ouvrages importants sont à quelques lieues de là, plus près de la mer), puis on entre en gare. Christiania apparaît avec sa longue et large rue centrale comme une ville toute moderne. Au bout de cette rue, qui devient montueuse, s'élève le palais du Roi pendant ses séjours — auxquels l'oblige la Constitution durant trois mois — en Norvège. Cet édifice n'est imposant, dans sa massivité, que par sa situation. Avant d'y arriver, on rencontre le palais législatif du Sthor-

thin

qu

i n'est

pas

malgré

les deux lions de

pierre qui veillent à sa porte, d'un caractère bien particulier : on dirait plutôt une grande halle. Presque en face, s'étend la lourde façade de l'Université. Tous les monuments qui évoquent la vie intellectuelle et politique sont réunis sur cette rue. Mais ce ne sont pas les monuments qui sont

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intéressants à Christiania. La nature, qui est là souriante et gracieuse en été, compense cet aspect indifférent de la capitale norvégienne. Que 1 on monte, par exemple, au parc Saint-Jean, qui se trouve sur une des hauteurs qui entourent la ville, et l'impression change dès que, de nouveau, on voit la mer. L'orgueil et la parure .le Christiania, c'est sa ceinture d'îles capricieuses, d une beauté harmonieuse, donnant la mesure entre le « grandiose » et le « joli ».

Norvégiens et Suédois. — Une question à l'état aigu. — La représentation diplomatique de la Norvège. — Un Bougival austère. — La modification du drapeau. — Un paysage mouillé. — Les sectes religieuses.

Si peu que je veuille parler politique ici, il est une question qu'il est impossible de ne pas effleurer, d'autant que, en France, elle est parfois l'objet d'interprétations assez fausses : il s'agit des relations, actuellement fort tendues, entre la Norvège et la Suède.

Dans les conversations que j'ai eues dès mon arrivée avec plusieurs Norvégiens, certains mots m'avaient frappé :

— Comment, m'avait dit l'un d'eux, en me demandant l'itinéraire de mon voyage, vous irez à Stockholm?

— Mais, assurément, je passerai à Stockholm à mon retour du Cap Nord !

— Pourquoi faire ?

— Mais pour visiter la capitale de la Suède...

Mon Norvégien avait eu une petite moue dédaigneuse. S'il eût été moins courtois, je crois qu'il eût haussé les épaules.

Un instant après, un autre habitant de Christiania racontait un voyage qu'il avait fait en France.

— Figurez-vous, disait-il, qu'on m'avait pris d'abord pour un Suédois... Vous pensez que cela ne m'avait pas flatté, diable !

Tout ceci paraissait attester une certaine vivacité dans l'animosité qu'on éprouve en ce moment - ou qu'on semble éprouver — pour la nation sœur. Je devais me renseigner exactement sur ce

point.

Mais bien que le temps fût menaçant, je ne pouvais consentir à parler politique entre quatre murs après avoir aperçu le panorama délicieux des îles du fjord de Christiania. La pluie semblait inévitable, mais ce n'était pas encore de la brume qui était répandue sur cet archipel : c'était a peine un léger voile de gaze qui, sans obscurcir 1 horizon, l'enveloppait d'un gris perle incomparablement délicat.

J'avais pris rendez-vous avec un écrivain norvégien, mêlé à la vie publique de son pays, qui s'était obligeamment offert à me fournir toutes les indications dont je pourrais avoir besoin. lise rendit aisément à mon désir de causer en plein air. Nous descendons jusque vers l'un «les deux ports, en traversant la promenade centrale qui aboutit au palais du Sthorthing. Nous nous croisons avec une musique militaire qui vient de donner son concert quotidien. Ces musiciens sont assez singuliers d'aspect, de par la diversité des uniformes. Les uns sont en noir, avec le bonnet de police ou la casquette, les autres en gris, avec le casque à pointe. On m'explique que, par économie, on ne délivre que peu à peu la nouvelle tenue qui est la tenue de couleur grise. Ce casque

à pointe dont ils ont été gratifiés a été un peu raillé par l'opinion, qui trouve inutile cette imitation prussienne ; mais il se pourrait qu'il y eût, dans cet accoutrement aussi, des raisons d'économie, quelque lot de casques à pointe ayant pu être acheté à bon compte.

Au reste, en ce moment qui correspond à une période de convocation militaire, on rencontre beaucoup de soldats à Christiania. Les recrues viennent accomplir la moitié des quatrevingt-dix jours de service auxquels tout Norvégien est astreint. Ces soldats ont l'air assez peu martial ; il n'y a que la garde, recrutée par voie d'engagements et faisant un service permanent, qui, avec la longue capote et le pantalon à bande blanche, ait bonne tournure. Les officiers, généralement très instruits, tirent profit de leurs loisirs de gar-

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