‹ De Paris au Cap NordChapitre 5 sur 30 · PRINCE ROYAL DE SUÈDE ET DE NORVÈGE · texte numérisé non relu

PRINCE ROYAL DE SUÈDE ET DE NORVÈGE

nison. Us ne trouvent pas au-dessous d'eux de donner des leçons en ville, par exemple; d'autres exercent môme des fonctions dans des bureaux

civils.

Les officiers de marine ont plus à faire. Ils ont, d'ailleurs, subi des examens beaucoup plus sérieux, exigeant des connaissances étendues; et n'étant, en tout, que quatre-vingt-dix, ils ont de multiples occupations. Ce chiffre de quatre-vingt-dix que je donne va d'ailleurs être légèrement augmenté, et pour une raison assez curieuse. Il n'y a pas longtemps, les dames norvégiennes ont offert par souscription à leur pays un navire de guerre, et le jour où cet aviso sera terminé, quelques nominations nouvelles seront nécessaires.

L'armée est très populaire en Norvège. En réalité, on estime qu'elle donne quelque poids aux réclamations du gouvernement norvégien contre ce qu'on appelle les empiétements de la Suède. Personne ne songe sérieusement pourtant que, quoi qu'il arrive, elle ait à jouer un rôle actif. Il n'est guère plus vraisemblable, bien qu'on semble redouter l'appétit de la Uussie qui, dit-on, convoite les ports du Finmark, de l'Extrême-Nord, qu'elle ait à défendre un jour Vadsù ou Hammerfest. Ces menaces russes ne sont que propos de marchands, enviant la situation de ces ports qui restent toute l'année libres de glace.

Nous prenons place à bord d'un des petits vapeurs qui sillonnent constamment le fjord. Nous

passons sous la vieille forteresse d'Akershus, aujourd'hui d'apparence fort débonnaire et qui ne semble plus guère servir qu'à offrir un point de vue charmant; nous laissons à notre droite la frégate, toujours à l'ancre, donnée par un particulier pour servir d'école à la marine de commerce, et nous nous engageons dans un véritable labyrinthe de petites îles qui à tout instant semblent fermer la route au bateau, mais quelque étroit canal nous donne tout à coup accès dans une autre partie du golfe.

Au bout de quelque vingt minutes d'une promenade exquise, nous débarquons devant un joli chalet, de pur style norvégien, perché au milieu d'un bois de sapins. C'est Nordstrand — quelque chose comme le Bougival de Christiania. On vient là en partie, pour prendre son bain dans ces tentantes eaux claires. Mais c'est un Bougival d'une espèce particulière et qui nous révèle un trait bien... norvégien. J'avais innocemment demandé un grog pour me réchauffer, car la température était assez fraîche. Le garçon me regarde avec une quasi-indignation. Faute de grog, je réclame un peu de cognac et d'eau de seltz... Mon compagnon souriait d'un air énigmatique.

Le garçon part et me rapporte de l'eau de seltz, mais de l'eau de seltz seulement. Dans ce café élégant, qui est un lieu de plaisir, les spiritueux sont interdits ! On y fait la fête avec du sirop et de l'eau gazeuse ! C'est la commune qui donne

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licence de vendre des boissons alcooliques, et elle a, dans son austérité, jugé inutile de les autoriser à Nordstrand.

— Vous allez, j'en suis sur, nous taxer un peu d'hypocrisie, me dit mon aimable guide, qui s'amuse de ma très petite déconvenue... Je confesse que cette défense, ici, est assez ridicule...

Et il convient de bonne grâce qu'on a un faible, dans son pays, pour cette affectation de dehors vertueux, et qu'il ne faut pas trop peut-être se fier aux apparences.

Mais le décor que nous avons sous les yeux est si joli ! On est si bien pour causer! Nous finissons par en venir à la question qui doit me préoccuper, dans ces notes sur la Scandinavie.

Alors, dis-je à mon interlocuteur, vous êtes

décidément à couteaux tirés avec vos voisins les Suédois ?

Il hoche un instant la tête :

— Ma foi, oui! répondit-il. Il se peut que nous ayons la tête près du bonnet, mais cette affaire de notre représentation diplomatique à l'étranger nous tient fort au cœur. Or, ce que nous voulons, généralement nous le voulons bien.

Je ne fais, naturellement, sans prendre parti, que transcrire ses paroles.

— Si, poursuit-il, la question est arrivée à 1 Hat aigu, c'est bien la faute de la Suède ! Nous n'avions d'abord que des prétentions très modestes, qui sont encore celles de quelques conservateurs, chez

nous. Vous savez que nous sommes absolument indépendants de la Suède, si nous sommes associés avec elle sous l'autorité d'une dynastie commune. Cette indépendance est, en fait, complète, sauf en un point : celui de la représentation diplomatique. La Suède a accaparé ce privilège à son profit, ce qui est absolument inique, ce qui nous blesse autant dans nos intérêts (nous sommes libre-échangistes et la Suède est protectionniste ) que dans notre amour-propre. •J'enez compte, si vous voulez, que l'amour-propre nous entraîne plus encore que le souci de nos intérêts.

« Au début, nous demandions seulement que le ministre des affaires étrangères, qui est le même pour les deux royaumes, fût de temps en temps un Norvégien. Pouvait-on être plus modéré ! La Suède n'a pas fait droit à notre juste requête. Maintenant, nous souhaitons une représentation diJférente pour chacun des deux pays. Nous ne voulons plus que nos affaires passent par Stockholm, nous réclamons nos propres diplomates et nos propres consuls, et nous saurons très bien obtenir gain de cause. La Suède nous traite d' « enfants turbulents », et je ne parle pas de ce petit parti composé de Suédois de l'ancienne noblesse dont l'idéal serait notre vassalité, je parle des esprits même relativement libéraux. Qu'on dise de nous ce qu'il plaira de dire, mais nous ne céderons point! Notre gouvernement poursuivra

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fermement ce que nous regardons comme notre

droit...

« Vous entendrez dire peut-être que ces revendications que nous formulons sont passe-temps de politiciens. Et bien! à l'exception, je vous le répète, de quelques conservateurs, interrogez tous les Norvégiens, et vous verrez s'ils sont d'accord à protester contre l'abus de pouvoir de la Suède. De la politique ! nous avons assez matière à en faire avec la question du suffrage universel, et avec celle de l'impôt direct que nous voulons substituer à l'impôt indirect... Non! cette représentation diplomatique particulière nous passionne sincèrement et profondément... Voyez le mouvement d'opinion qui se produit actuellement pour supprimer de notre drapeau le signe de l'union, la croix qui se trouve en haut, du côté de la hampe. Encore une fois, nous ne nous accommoderons plus de sembler être sous la tutelle des Suédois, et nous nous en débarasserons, pacifiquement, nous

l'espérons...

— A la façon dont vous le prononcez, ce mot sent un peu la poudre... Où en est, en réalité, chez vous, ce mouvement républicain dont nous entendons parler parfois ?

— Ce mouvement peut se résumer ainsi. Les Norvégiens disent aux Suédois : « Accordez-nous ce que nous voulons, et la pensée de la République est morte. Sinon... »

— C'est ce « sinon » qui est gros d'orages.

— Nos journaux, en effet, commencent à faire à la République de claires allusions. Tenez, ces jours-ci, le Verdens Gajig (la Marche du Monde) protestait énergiquement contre le silence du roi dans une question où nos intérêts étaient en jeu : « Le roi dort, écrivait la feuille libérale, il ne veille pas sur les droits des Norvégiens. Pendant cinq jours il a dormi, nous n'avons pas eu de roi... On dirait qu'on peut très bien se passer d'un roi. » L'avocat royal a poursuivi le journal, mais Oscar II n'a pas voulu admettre qu'il y eût là crime de lèse-majesté. Cela a été, de sa part, acte de bonne politique. La dynastie, bien qu'elle ne soit pas populaire chez nous, n'a rien à craindre d'ici longtemps, pour dire exactement les choses, si la Suède cède sur le point qui nous intéresse si fort... Ce n'est pas le petit millier de socialistes qui a pour chef Jeppesen, un ouvrier brossier, qui peut inquiéter beaucoup le roi.

Comme nous en étions là, comme j'entendais ces propos assez vifs contre la Suède, des musiciens vinrent s'installer dans un petit kiosque et commencèrent à jouer. Je vis avec quelque étonnement que c'était un orchestre... suédois. Je fis part de ma surprise à mon compagnon.

— Oh ! mais, dit-il en souriant, la lutte n'est

que de gouvernement

à gouvernement. Indivi-

duellement, nous n'avons aucune hostilité, aucune animosité contre les Suédois. Ils sont très bien venus chez nous, vous le voyez (de fait, des

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applaudissements nourris se faisaient entendre), et nous sommes bien venus chez eux. Ce n'est que par façon de parler que nous échangeons quelques plaisanteries aigres-douces, qui sont traditionnelles. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai de bons amis suédois qui me sont très chers. La politique, si passionnée soitelle, n'a pas envenimé encore nos rapports personnels... Nous nous raillons un peu mutuellement, nous relevons nos travers, mais nous n'avons aucune envie de nous couper la gorge... Vous verrez ce soir, à notre petit Tivoli (car nous en avons un, nous aussi), qu'on accueillera très bien des chœurs de Suédoises, qui sont en ce moment à Christiania. Ce sont, entre parenthèses, de très honnêtes jeunes filles qui utilisent leurs vacances à gagner quelque argent. Un détail de mœurs un peu singulier pour vous, peut-être, n'est-ce pas? Quant à cet orchestre militaire de Stockholm que vous entendez (un usage particulier, encore, que ces congés accordés à ces soldats musiciens pour entreprendre des tournées à leur compte), il vient tous les ans en Norvège. On eût été fâché de ne pas l'y voir cet été, comme d'habitude.

Cependant, le ciel s'était obscurci, et soudain l'averse, depuis quelque temps suspendue sur nos têtes, s'était mise à tomber... C'est un déluge. Brusquement, le délicieux paysage que j'admirais un instant auparavant s'efface, disparait, est noyé sous la pluie.. Nous ne voyons même plus l'eau du fjord au-dessous de nous, et dans ce petit chalet

de Nordstrand il nous semble que nous sommes suspendus mystérieusement sur un abîme. Hélas! en un moment, la vision charmante des îles s'est évanouie, et c'est au milieu d'une brume opaque que le bateau, qui tout à l'heure longeait ces côtes si gracieusement découpées, nous ramène à Christiania, où la première chose que j'aperçois est un cortège de l'Armée du Salut, stoïque sous ses parapluies, marchant — feu et sang! — à l'attaque de quelque citadelle d'infidèles.

Les sectes religieuses se donnent, en effet, libre carrière à Christiania. « Enfants de Dieu», quakers, méthodistes, voire mormons (mais mormons sans femmes, ce qui est un genre de mormonisme qui ne prête pas beaucoup à la plaisanterie!), pullulent, prêchent à qui mieux mieux les voies droites du salut! Un sceptique me dit que les distractions étant rares à Christiania, c'est peut-être, au fond, l'ennui qui jette nombre de gens dans cette exaltation sacrée. L'explication est un peu superficielle. Mais nous aurons l'occasion d'étudier de près ce mysticisme particulier.

A travers Christiania. — La « Cuisine à vap ur ».— Le bateau •des Wikings. — L'Université ; les chants (fétiuLants. — Une nstitution nationale. — Ibsen, Bjornson et Lee. — La littérature norvégienne.

Promenades obligées et traditionnelles à travers Christiania : la visite à la « Dampkjokken » (que de K!) ou, autrement dit, la « Cuisine à vapeur ». C'est un établissement philanthropique modèle, quelque chose comme un fourneau économique, avec toutes les améliorations possibles. Là, pour une somme minime, équivalant à 3o centimes, — les raffinés peuvent dépenser 60 centimes, — on se fait servir un repas modeste, mais suffisamment abondant, composé de deux plats, qui sont aussi bons que peuvent l'être des plats norvégiens, car on n'est pas très fort en cuisine, ici. J'ajouLque, pour un Parisien, les heures des repas paraissent extravagantes. Quand je dis « qu'on se fait servir », c'est une façon de parler; car, au contraire , chacun vient chercher lui-même sa portion à un guichet situé au premier étage ou au rez-de-chaussée, selon le prix qu'on met à son dîner. On rapporte cette portion et on la vient manger à loisir sur de grandes tables de marbre. Ces salles sont fort propres, d'un aspect assez avenant et parfaitement claires, bien que les fenêtres donnent sur une rue médiocrement large. Au reste, il n'y a pas, parmi les convives de ces

feslins à bon marche, que des ouvriers ou des pauvres diables. Les gens pressés ne dédaignent pas, à l'occasion, d'aller manger là un morceau. Il est arrivé que cette fondation, d'institution charitable, donne des bénéfices aujourd'hui. Il est donc vrai, une fois au moins, par hasard, qu'une bonne action porte en soi-même sa récompense.

Autre visite à un établissement qu'on me donne également comme modèle dans son genre : le poste des pompiers. En raison du grand nombre de constructions en bois, les incendies sont fréquents. On a donc dû aviser à les combattre le plus rapidement possible. De fait, on me fait assister obligeamment à un simulacre d'alerte, et les pompes sont attelées en un instant, grâce à l'ingénieuse simplification des harnais des chevaux. Ces pompiers sont casernes, contractent un engagement et ont une organisation militaire.

Je vais, de là, au Musée des Arts industriels, qui contient d'intéressantes collections d'objets populaires typiques^ quelques-uns de ces objets populaires étant d'ailleurs d'une assez grande, valeur : telles sont, par exemple, les anciennes couronnes de mariées du Télemark et du Hardanger, en argent doré, ou de singuliers bahuts de bois peint, que recherchent déjà vainement, dans les provinces, les amateurs d'antiquités. Là aussi, des marchands sont venus, qui ont fait de terribles rafles. Les objets caractéristiques qui restent

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dans les fermes ne sont pas a vendre, et les paysans n'ont aucune envie, aujourd un, de les échanger pour de la moderne camelote Ils y sont, en général, fort attachés. Je reparlerai de ces vieux meubles norvégiens

Puis il faut aller au Musée des Beaux-Arts, ou m'intéressent surtout les tableaux des artistes qui ont retracé la vie et les aspects de leur pays avec une sorte de piété touchante, les Gude, les Uppelen, les Morten-Muller, les Sowding, les Verenskiold. Cette école norvégienne est assez riche en talents sincères, et à une facture réaliste s unit curieusement un fond de rêverie.

Je ne puis manquer non plus de pousser jusqu a l'Université pour contempler un vestige palpable des âges héroïques de la Norvège. C'est le bateau des Wikings, trouvé il y a quinze ans à Gogstaa. Cette grande embarcation, qui mesure vingt- roi. mètres de long, et qui est encore garnie des boucliers qui abritaient les rameurs, a vraisemblablement fait le voyage de nos côtes normandes bravant les tempêtes de l'Atlantique et de la mer duNord. Elle gisait sous le sable depuis des siècles, ayant servi de tombeau au chef qui la commandait, selon la coutume de ces rudes pirates. Ce chef lui-même est représenté... par ses tibias et quelques débris de ses os, qui ont permis d établir qu'il était d'une belle taille. La trouvaille eut ete Plus importante encore si, il y a quelques centaines d'années, ce poétique et sauvage tombeau

n eut été violé par d'audacieux larrons, qui, indifférents aux doléances des archéologues des temps iuturs soulagèrent cette pittoresque demeure funèbre de tous les objets précieux. Ils durent même secouer fortement le chef lui-même, endormi dans son sommeil éternel, car il n'est, comme je 1 ai dit, resté que des débris de son squelette. Attentat tout à fait déplorable, car quelle mine a informations familières sur les Wikings eût offerte ce bateau, s'il fût demeuré intact depuis la grandiose cérémonie de cet enterrement épique de vieux roi du Nord! Dans ce sacrilège pillage ils n ont laissé que le navire, et l'on n'a pu placer sous une vitrine que d'infimes fragments d'étoffe des parcelles de bijoux, quelques plumes de paon.' bi vénérable que soit, par son âge, ce bateau, qui permet d'évoquer tant d'aventures violentes de conquêtes et de rapts, - qui sa it si quelque douce fille de France ne fut pas enlevée par ces implacables coureurs de la mer ' ? — il est dans un assez bon état de conservation encore, et offre un tangible document d'un intérêt considérable. Uniment se fait-il, par exemple, que l'Université n ait pas encore pris la peine de faire construire un abrî moins primitif que le hangar en bois où Ion a placé le navire des Wikings? Il brûlerait

de\vfiT e d l h T'r T f !r r ? e P armi les Lati "S». ■* le Chant redeat,t,; Gus '?f-Geyer. « Elle pleura trois jours, puis

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en un instant si, par malheur, quelque allumette mal éteinte mettait le feu à cette sommaire construction de sapin. On se rend bien compte, paraîtil, du danger permanent que court cette « pièce » unique. Mais il y a dans le caractère norvégien un certain fond d'apathie, quand les circonstances n'exigent pas immédiatement d'énergiques efforts. A propos de l'Université, je dois parler des étudiants. La vie universitaire s'est beaucoup développée, en ces dernières années, à Christiania : on dit môme qu'il y a trop d'étudiants, et que, avant peu, de par l'impossibilité pour tous ces jeunes gens de se caser, on aboutira à une sorte de prolétariat académique. Mais c'est devenu le rêve de beaucoup de paysans de faire de leurs fils des avocats, des médecins ou des pasteurs. Ils sont encouragés, au début, par ce fait que les études sont gratuites. Il est à craindre qu'il n'y ait bientôt beaucoup de déclassés.

Les étudiants n'ont rien des habitudes tapageuses des étudiants allemands. Pour tout insigne, ils portent une casquette ornée d'une petite Minerve d'argent et qui a, comme addition, un énorme gland noir, d'un effet assez peu heureux. En dehors des cours, ils se retrouvent dans une vaste maison qui leur appartient, où ils peuvent travailler et aussi se distraire. Us ont une petite salle de théâtre, où ils jouent volontiers des farces satiriques, qui font aussi de fréquentes excursions sur le domaine de la politique. Leur association

est présidée par l'un d'eux, un ancien, qui prend le titre de « formand », Le formand convoque ses camarades toutes les fois que se présente une question intéressant le corps des étudiants. En dehors de ces assemblées, on se réunit tous les samedis pour discuter quelque sujet scientifique ou philosophique. Sur la petite scène est alorsinstallée la table du conférencier improvisé. Quand il a fini, tout en buvant de la bière ou du punch, les assistants reprennent la thèse qu'il a soutenue, et, familièrement, mais sérieusement, font valoir les arguments pour ou contre.

Les étudiants norvégiens ont la passion du chant. Il existe parmi eux une société composée de chanteurs doués d'une éducation musicale et dont les chœurs sont réputés. Ces chants larges, d une poésie mélancolique, émeuvent profondément lorsqu'on les entend tout à coup. C'est le poète Jonas Lie qui a écrit les paroles du chant particulier des étudiants : « Sainte est la vocation de l'étudiant ! Dans les jours chaleureux de la jeunesse, il entre dans la route du Temple, pouiy recevoir le baptême de l'esprit. Là, il entend les voix des générations disparues et les mots profonds que chuchote le passé... » Et cet autre chant, qui est d'une mâle beauté : « Toi génération vivante dont le cœur bat, quand tu portes un toast a tes devanciers, te dépenses-tu à la mesure de leur grandeur? Dis, sauras-tu, dans le rêve t élever aussi haut qu'eux ? » La traduction litté-

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raie affaiblit beaucoup ce couplet que je voudrais citer entièrement cependant : « As-tu la force de vider comme eux, jusqu'au fond, l'ancienne corne de bœuf? Comprends-tu que cette corne est remplie du ileuve de notre histoire, profond comme le cœur du peuple, fait des pleurs de ses douleurs et où roulent les flots de ses aspirations ?... »

Souvent, aussi, les étudiants répètent le chant national norvégien, dont Bjornstjcrne Bjornson a écrit les paroles et Nordraack la musique : « ... Oui, nous l'aimons, ce pays qui se lève hors de la mer, avec ses découpures, et hàlé par les tempêtes, cette terre toute remplie de songes !... » Ces chants sont plus qu'un artistique divertissement : en Norvège, ils sont quelque chose comme une institution nationale.

On lit beaucoup, en Norvège, et partout, dans toutes les classes. A plus forte raison, les étudiants ont-ils la fierté des écrivains norvégiens, dont la renommée a dépassé leur pays : Ibsen, Bjornson, Jonas Lie, Kielland.

Ibsen est, après de longues années de vie errante, revenu en Norvège. Il refit un jour le voyage du Cap Nord, puis il s'arrêta à Christiania, où, bien qu'il ait écrit quelque part « que l'homme le plus fort au monde est celui qui est isolé », il éprouva quelque mélancolie en retrouvant peu d'hommes de sa génération, en ne rencontrant plus de compagnons de sa jeunesse. Les hommages enthousiastes de ses compatriotes

n'ont pu triompher de ce sentiment de tristesse secrète, encore qu'on ne puisse dire qu'il se désintéresse de sa gloire. Ibsen est loin d'être indifférent au sort de ses ouvrages, mais il accepte avec une sorte de hauteur, qui n'est pas certainement une « attitude » chez lui, les succès d'aujourd'hui, compensateurs de ses épreuves d'autrefois.

Même lorsqu'il vivait à l'étranger, il demeurait intimement Norvégien ; il le restait, comme l'a très bien dit M. Saroléa, par l'idée religieuse, qui l'étreint et l'obsède, même quand il la combat. Malgré son exil volontaire, malgré sa tournure d'esprit cosmopolite , l'ombre de la Norvège l'a toujours poursuivi. Même sous le soleil du Midi, il se souvenait de son climat et de son milieu social, et c'est, en effet, par la connaissance de ce milieu que s'éclairent d'un jour nouveau son génie et son œuvre l .

Tout a été dit sur Ibsen, depuis qu'il est illustre en France presque autant qu'en son pays, sinon de la même façon. Tout a été dit sur ce puissant défenseur de l'individualisme, sur ce révolté, à l'idéal si élevé, sur ce véhément philosophe « des contradictions de la destinée humaine et des sociétés fondées par les hommes » . Veut-on modestement ici un bout de croquis, un Ibsen intime, un Ibsen « chez lui », dans sa petite chambre de travail... Il est permis de s'intéresser à ces menus

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