Caiûîna
Dli PAHIS AU CAP NORD
détails sur la personnalité d'un écrivain de génie. C'est de la petite histoire ; mais pourquoi la dédaignerait-on ?
Ibsen est, dans sa vie matérielle, l'homme le plus simple du monde. Il se soucie même assez peu de sa. mise. Mais s'aperçoit-on si sa redingote est luisante ou s'il y manque des boutons! On ne songe qu'à regarder son expressif et un peu ironique visage, aux lèvres pincées sur une bouche extrêmement petite, encadrée d'une blanche crinière, et de la barbe, qu'il porte, sous le menton rasé. Il s'exprime lentement; ses yeux, sous ses lunettes, semblant rarement s'animer; aussi courtois avec sa servante, pour réclamer d'elle quelque office, qu'avec les étrangers qu'il est forcé de recevoir.
Son cabinet est plus modeste encore qu'austère. Il contient même peu de livres dans une petite bibliothèque. En face de cette bibliothèque se trouve un portrait du maître, le seul objet d'art de la pièce. C'est par une sorte de condescendance pour l'artiste qui l'a brossé, avec une admirative affection, qu'il l'a accroché dans cette chambre. Il a, sur les portraits, des théories originales.
— Comment un tableau, dit-il, peut-il donner l'impression d'un homme vivant et respirant?... Quel que soit le génie du peintre, cela est une œuvre impossible !
Près de la fenêtre, et de façon que, sans se lever, il puisse regarder dans la rue, est installée
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sa table de travail. Comme tout ce qui se trouve dans la pièce, elle est rangée avec un soin minutieux. Ibsen a l'amour de l'ordre et de la précision. Il a pour le classement méticuleux des papiers, ce poète, ce sondeur d'âmes, ce psychologue qui étudie les cœurs troublés, bouleversés par des vents d'orage, la passion d'un archiviste.
Devant lui, tous les papiers sont étiquetés, for ment des liasses serrées dans des bandes élastiques, méthodiquement. Les « lettres à répondre », comme on dit en style bureaucratique, sont placées dans une chemise de papier gris qui constitue un volumineux dossier. Ibsen est peutêtre, en ce moment, un des hommes à qui on écrit le plus, de partout, et il n'y en a point, assurément, qui aient reçu autant de confessions, autant de demandes angoissées de conseils de femmes qui, en des cas graves, le prenaient comme directeur spirituel.
Il répond à presque toutes ces lettres, mais sans se hâter, à son heure, de sa grande écriture posée et ferme. Son écriture était malaisément lisible, autrefois; elle est superbe, aujourd'hui, de netteté.
Sur sa table se trouvent quelques petits bibelots, fort communs, une banalité de pacotille : un ours en bois sculpté, un diable dans la griffe duquel on met l'allumette de cire qui sert à cacheter une lettre, un lapin en cuivre, jouant du violon. Ils sont groupés, toujours avec l'ordre qui
caractérise ses affaires, sur un plateau, fort ordinaire et qui n'a aucune prétention artistique.
Ces petites choses, les plus vulgaires qui soient, ces riens de bazar, sont à peu près tout ce qu'il a rapporté de ses voyages. Il ne s'en sépare jamais.
— Il me serait impossible d'écrire sans les avoir sous les yeux, disait-il un jour à M. Georges Kpnopff, ils me servent... Comment je m'en sers ? ajouta-t-il en riant, d'un rire tranquille, cela, c'est mon secret !
En revanche, dans son salon, une belle pièce ornée de tapisseries françaises, et, dans sa salle à manger, d'une décoration d'un luxe sévère, il montre volontiers ses tableaux, dont la plupart sont des écoles italienne et flamande, pour lesquels il a une affection telle qu'on sait qu'il les emportait toujours en tous ses déplacements. Ibsen est grand connaisseur, bien qu'il ne fasse nul étalage de ses connaissances. Il a conté parfois que si, en son enfance, son père n'eût pas été soudain atteint par de graves revers de fortune, il se serait destiné à la peinture... Mais sa jeunesse fut dure, et, on s'en souvient, le futur grand dramaturge fut, pendant cinq ans, forcé de se tirer d'affaire tout seul, préparer des potions et coller des étiquettes sur des bouteilles, en qualité d'aide-pharmacien.
C'est par la plume qu'il a été illustre, mais la passion de la peinture lui est restée au cœur, et il s'est formé une merveilleuse galerie de tableaux
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presque tous « découverts » par lui. Riche, aujourd'hui, il ne dédaigne nullement tout ce qui fait l'agrément de la vie. Son appartement, au premier étage d'une belle maison, atteste, en effet, la grande aisance. Par un contraste curieux, il n'y a que son cabinet qui soit d'une simplicité quasi cénobitale.
Il est fort mystérieux sur les œuvres nouvelles qu'il médite. Ce qu'on sait, c'est qu'il travaille lentement, qu'il réécrit ses drames avant de les publier, trois ou quatre fois; qu'il lui est arrivé, en plusieurs occasions, de jeter au feu le travail de plusieurs mois, et il dit lui-même que la dernière version de ses pièces diffère souvent du tout au tout delà première.
Vous plaît-il encore de savoir qu'Ibsen, méthodique en tout manque rarement, après avoir travaillé toute la matinée, d'aller faire une petite promenade avant son dîner, qui a lieu à trois heures, à la mode norvégienne ; puis, qu'il sort de nouveau et qu'il va lire les journaux dans un café de la rue de l'Université, — la grande rue de Christiania, — ne se souciant pas beaucoup, pendant cette lecture, d'être dérangé, fût-ce par de fervents admirateurs ? Il ne les éconduit pas, pourtant, mais il laisse comprendre que V « audience »
doit être brève, à moins que, de belle humeur, par hasard, il ne s'amuse, sans avoir l'air d'y toucher, à leur faire boire de capiteuses liqueurs du Nord, si ce sont des étrangers.
Ces notes, je le sais bien, n'ajoutent pas grand'chose au portrait d'Ibsen, et, en lui, c'est avant tout le penseur qui nous intéresse... Mettons que ce ne soit là qu'un petit tableau d'intérieur.
Ibsen est trop original pour avoir des disciples directs. Au reste, c'est le trait caractéristique de la littérature norvégienne que l'indépendance des écrivains vis-à-vis l'un de l'autre. Il n'y a pas d'écoles, quelles que soient les discussions provoquées. Chacun des maîtres que j'ai nommés tout à l'heure sont des chefs sans cortège, portant seuls leur drapeau. Ils ont des qualités si distinctes qu'il suffit du moindre passage de leur œuvre pour les reconnaître aussitôt. La langue m^me qu'ils emploient n'est pas semblable. D'une façon générale, on peut dire cependant que la langue écrite tend à se distinguer de plus en plus du danois, qui est la langue parlée.
Le génie de Bjornstjerne Bjornson est déconcertant par sa mobilité fougueuse. Bjornson s'est jeté dans la lutte avec passion, toute sa vie a été une vie de lutte. Peu d'hommes se sont dépensés avec autant d'ardeur. Entre ses grandes œuvres littéraires, il a été un journaliste impétueux et un orateur politique d'une rare puissance. On a dit de lui « qu'il n'avait pas le don de se désintéresser de quoi que ce fût ». Poète, romancier, dramaturge, agitateur, il a toujours été de l'avant, souvent redoutable, frappant des coups furieux
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« comme une bête sauvage ». Cette comparaison
BJOR.NSTJERNE BJORNSON
est de lui-m&me, rappelant que le mot « ours » ( bjom) se trouve deux fois dans son nom. Georges
Brandes, l'illustre critique danois, a dit qu'il incarnait tellement le caractère et l'esprit norvégiens, que le nommer, c'était déployer le drapeau norvégien.
Mais il est plus et mieux que l'interprète des aspirations nationales. En se développant sans cesse, son esprit est devenu de plus en plus universel. Dans les œuvres de sa maturité, il a touché aux grands problèmes qui sont ceux de l'humanité entière.
Bjornstjerne Bjornson est né en 1832 à Krikne, une paroisse des montagnes de Davre. Cette contrée est d'une nature sauvage, et les habitants portent l'empreinte de cette nature. On raconte que les pasteurs ne se rendaient autrefois à l'église, pour y aller prêcher, que le pistolet dans la ceinture. Ils avaient fini par renoncer à évangéliser ce coin farouche. Le père de Bjornson fut le premier pasteur qui s'y aventura, après une assez longue vacance de la cure, en raison môme de cette crainte qu'inspiraient les gens de Krikne. C'était un homme énergique, et son fils, sous le rapport de l'énergie, sinon des opinions, tient de lui.
Bjornson a rappelé ses années d'enfance dans ce pays abrupt où le froid est tellement rude qu'on est forcé de se mettre un masque sur le visage pour sortir l'hiver, où la neige est éternelle. Par un heureux contraste, il quitta ce sol désolé pour aller passer sa jeunesse dans la riante vallée de
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Ramsdal, près de Molde. Il a évoqué souvent ce paysage charmant, qui lui paraissait plus doux encore au sortir de l'inhospitalier village de Kriknc. Au collège, il fut un écolier médiocre, ne s'inléressant qu'aux vieilles sagas et aux contes populaires. A l'Université, à Chrisliania, où il fut le camarade d'Ibsen, il eut grand'peine à conquérir ses grades. (Ibsen, lui, a abandonné ses études avant de les avoirobtenus.) Il avait déjà commencé à écrire, entraîné par sa vocation, et il donnait — c'était en 1857 — des histoires rustiques, où les paysans étaient bien idéalisés. On a dit, depuis, que c'étaient des paysans en costume des dimanches. Telles quelles, ces histoires commencèrent sa réputation, qui s'ébaucha pendant son séjour à Copenhague. Deux ans plus tard, il était directeur du théâtre de Bergen — tout en faisant de la politique, et de la politique très libérale.
Puis, c'est un assez long séjour à l'étranger. A son retour, il donne son drame, Marie Stuart d'Ecosse, qui est plein de beautés de premier ordre. Pendant la guerre dano-allemande, il proteste en de superbes élans lyriques contre l'écrasement abominable du Danemark. Dès lors, il est mêlé à la politique de son pays d'une façon très active. Le voici de nouveau directeur de théâtre (comme l'avait été Ibsen, lui aussi), mais, cette fois, à Christiania; puis il fonde un journal, où il se dépense avec sa fougue accoutumée. L'association des étudiants l'acclame comme président.
On lui demande des lectures de ses œuvres, et, poète errant, il les va réciter à travers la Scandinavie. Son humeur voyageuse l'entraîne même jusqu'en Amérique.
On le retrouve fermier, fermier amateur, mais se croyant de bonne foi un vrai paysan. Brusquement, il quitte son pays pour lequel il rêve d'autres destinées, et le fermier d'Aulestad va s'établir à Paris, où il reste jusqu'en i887. Il revient en Norvège, rentre dans l'arène, bataille de la plume et de la parole, effraye un peu parfois ses compatriotes, dans leur rigoureux protestantisme, par l'audace de ses théories, hasarde le mot de République, emplit la patrie de son nom, toujours discuté. Il habite aujourd'hui la campagne. Il est redevenu « paysan », mais un paysan que la contemplation de la nature n'apaise point et en qui gronde toujours l'instinct de combativité. Sa physionomie n'est pas celle d'un homme qui a renoncé à la lutte. Les traits énergiques s'accentueiit sur le visage rasé, encadré seulement de petits favoris. Le nez est fort, la bouche singulièrement expressive ; ses yeux jettent du feu, en dépit des lunettes qu'il porte. Une chevelure abondante, rejetée en arrière, couronne un front énorme...
J'ai parlé de sa Marie Stuart. Ses autres drames historiques sont tirés des annales de la vieille Norvège : le Roi Sverre ou sa trilogie Sigard Slembe. Puis, c'est une comédie : les Nouveaux
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Morte, une des promiôroi pièces à llièse du Nord. Voici qu'il donne une autre note avec le conte célèbre de la Fille du Pécheur. Mais une révolution s'accomplit en lui :. il avait été chrétien, il se transforme après des crises douloureuses. La science et la pensée moderne affranchissent son
esprit.
Les années qui vont de 1870 à 1880 sont, selon l'expression de M. Hammer, un journaliste de Christiania, « le Germinal de la Norvège littéraire ». La vieille orthodoxie luthérienne perd brusquement du terrain; les théories du critique Georges Brandes produisent une véritable révolution. Le drame et le roman s'émancipent, abordent les questions sociales. Bjornson, retrouvant une seconde jeunesse, se fait en Norvège le champion de ces théories, et il les applique dans son œuvre par le livre et par le théâtre, tout en les développant en de nombreux travaux de polémique. Il donne coup sur coup deux drames réalistes : le Rédacteur et la Faillite, suivis bientôt du Nouveau système, du Roi, d'Un Problème, du Gant et de deux grands romans modernes : Les drapeaux flottent dans la ville et Sur le chemin de Dieu. Son activité est débordante. C'est, en outre, une comédie humoristique : Géographie et Amour, ou un conte, le Capitaine Mausana. Chacun de ces ouvrages est passionnément discuté. Lui-même, un jour, en se rappelant qu'il a abordé tous les genres, s'appelait « un touche-à-tout ».
En ces dernières années, il grandit encore, sa pensée s'élève plus haut. Et c'est cette œuvre admirable en deux parties, Au-dessus des Forces, qui remue tout ce qu'il y a en l'homme d'appétits de croyance et de justice.
Parmi les fondateurs de la nouvelle école réaliste norvégienne, Bjornson n'a de rival qu'Ibsen; mais que de différences entre eux ! Bjornson est humanitaire et optimiste ; Ibsen est austère et indigné; Ibsen a supprimé tout lyrisme de ses œuvres modernes ; Bjornson reste poète en tout.
Le troisième grand écrivain de la Norvège est Jonas Lie, qui habite le plus souvent Paris, et qui est très populaire dans son pays. Quelque temps avocat dans une petite ville de province, Kongsvinger, il se voue uniquement à la littérature à partir de 1870. La mer et les marins sont d'abord ses sujets favoris ; il se souvient des impressions de sa jeunesse, passée dans le Nord, à Tromsoë, et il publie le Visionnaire, le Trois-Màts « l'Avenir », le Pilote et sa femme, Riitland. Puis — le succès a été pour lui long avenir — il commence avec En avant ! sa longue série de peintures de la société des petites villes de la Norvège : la Famille de Gilsé, les Filles du Commandeur, Puissances infernales, etc. C'est un psychologue des plus fins,' c'est le Daudet du Nord. Il a de profondes pitiés pour les humbles, il a la pénétration des douleurs obscures ; il dessine avec une grâce attendrie des caractères d'êtres simples, d'une vérité vivante.
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Lui aussi, il est très libéral ; lui aussi, il a des idées très avancées.
Après ces maîtres, le conteur élégant de la littérature norvégienne, c'est Alexandre Kielland ; c'est un styliste plus qu'un penseur, fait assez rare dans le Nord. Il est souple, adroit, coloré, mais un peu superficiel. Volontiers satirique, il a raillé la routine bureaucratique dans Travailleurs, et il a osé ailleurs — ce qui était assez audacieux dans un pays protestant — attaquer l'étroitesse d'esprit des pasteurs obstinés dans leurs préjugés.
Des noms nouveaux se forment. 11 faut retenir, entre autres, celui de M. Knut Hansun, l'auteur de ce poignant livre, la Faim, qui fut, hélas, m'a-t-on dit, vécu par l'auteur avant d'être écrit par lui ! . . .
Le fait typique, dans la littérature norvégienne, c'est que tous les écrivains attestent un radicalisme très net. Un certain courant de curiosité s'est manifesté, depuis quelque temps, vers les littérateurs du Nord. Il était utile de dire, si rapidement que ce fût, qu'il y a en ce pays jeune — ou plutôt rajeuni — ■ une vie intellectuelle très active en ce moment. D'autres qu'Ibsen valent la peine d'être traduits, encore que la tâche ne soit pas aisée, de par le caractère profondément national de ces œuvres.
L'asile de Gaustad. — Les fous du Nord. — Le docteur Lindboe.
— La sœur de l'Impératrice. — La folie religieuse et la mélancolie. — La Nature fautrice d'hallucinations. — Une prcdicante.
— La maison des larmes.
Une route délicieuse, tantôt découverte et laissant apercevoir un horizon de montagnes, tantôt si ombragée qu'il semble qu'on s'engage dans un vert tunnel, escalade les premiers contreforts de la chaîne qui s'étend jusqu'aux pieds de Christiania. Mais rien d'abrupt, rien de sauvage. La nature est là toute gracieuse, presque coquette. Ce n'est que très au loin que se dessinent des crêtes aux formes sévères, que s'estompent des massifs imposants...
Au sommet d'une large colline, en ce moment toute fleurie, une vaste ferme, à l'aspect cossu, apparaît, annonçant une sérieuse exploitation agricole. Tout à côté, une grande maison rouge, quelque chose comme un château de bourgeois enrichis. A première vue, on dirait que c'est le fermier, se donnant des airs de citadin, qui l'a fait construire. La maison semble sentir un peu le parvenu, mais le propriétaire a fait du moins preuve de goût dans le choix de l'emplacement. De cette hauteur, on embrasse un panorama admirable, et l'on aperçoit Christiania, penchée sur son fjord, se baignant dans de calmes eaux, avec sa ceinture d'Iles qui donnent tous les
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tons du vert. On est à une élévation suffisante pour que le regard dépasse ces îles, retrouve derrière elles d'étroits bras de mer, et même, en un coin, à droite, puisse s'étendre jusqu'à l'Océan... Le site est charmant, dans la paix profonde des bois, qui le bornent, et sur lesquels paraît s'appuyer cette maison avenante...
Eh bien! ce petit château à tourelles, c'est un hospice d'aliénés, l'hospice de Gaustad ! Cette claire et riante façade est celle d'un asile de la douleur! Au delà de cette construction élégante, s'étendent de longs bâtiments qu'on distingue peu à peu, séparés par de grandes cours, et voici qu'en s'approchant on reconnaît que, si les murs ne sont pas très hauts, on a creusé à leurs pieds des fossés profonds, qui isolent cette suite de bâtiments...
J'avais tenu à visiter cet hôpital. Les fous, pour un étranger, donnent, pour ainsi dire, l'image exaspérée d'une race. Ce sont ses traits dominants portés à leur paroxysme. Je voulais voir les fous du Nord.
Un des collaborateurs du Verdens Gang, le journal libéral que dirige M. Thomessen, un des écrivains les plus écoutés de la Norvège, avait bien voulu me piloter dans cette excursion et se donner la peine de me servir d'interprète, tâche ingrate et laborieuse, car, dans ma curiosité très éveillée, je posai bien des questions qu'il eut la bonté de traduire. Je dois, au reste, adresser ici
mes remerciements à M. Hammer, qui a été pour moi, dans Christiania, le plus obligeant et le plus avisé des guides.
Le Directeur de l'hospice de Gaustad, le docteur Lindboe, nous faisait lui-même les honneurs du domaine des pauvres égarés sur lesquels il règne. Le docteur Lindboe, un savant distingué, est une figure originale. Il a une physionomie curieuse, une physionomie hoffmannesque, avec son crâne découvert, énorme, ses petits yeux pétillants, sons ses lunettes d'or, ses favoris désordonnés, d'une .couleur fauve. Il incarne bien le type, un peu romantique, du médecin aliéniste. Il est d'une vivacité singulière, avec le trousseau de clés qu'il tient à la main, dans lequel il se reconnaît miraculeusement. Il va, vient, sautillant, dans son cabinet où il nous reçoit, se hissant sur la plante des pieds pour toucher l'extrémité supérieure d'un plan de la maison, sur toile, attaché au mur, ou fouillant dans les cartons qui contiennent des documents de statistique.
La ferme de Gaustad suffit, par ses revenus, à entretenir l'asile. L'organisation, à ce point de vue, est peut-être intéressante. Des ateliers rapportent aussi quelques milliers de couronnes, qui permettent de constantes améliorations. Les travailleurs sont, naturellement, les aliénés, dont on utilise les aptitudes.
Le docteur Lindboe entre dans de grands détails sur le système administratif de l'établissement,
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ne faisant pas beaucoup de difficultés pour reconnaître qu'il est un établissement modèle. Nous traversons avec lui les cuisines, la buanderie, les jardins; nous entrons dans la chapelle, où, sur un tableau noir, le numéro d'un psaume est encore indiqué. Il développe aussi, chemin faisant, son mode de traitement : « Les fous, dit-il, sont redevenus des enfants : il faut agir avec eux ainsi qu'avec des enfants. Le mot d'ordre, ici, c'est la douceur. Pas de douches, pas de moyens violents. . . Vous chercheriez vainement, dans la maison, une camisole de force. Ce sont procédés barbares, qui ont fait leur temps... »
Mais j'ai hâte de me trouver en face de ses malades, de lire, sur ces mystérieux visages, l'obsession troublante de l'idée fixe... Il fouille dans son inépuisable trousseau, et il ouvre une petite
porte.
Nous voici dans le quartier des folles. Ici, ce sont les pensionnaires tranquilles, dont la famille peut payer l'hospitalisation. Elles se réunissent dans la journée, dans un petit salon orné de deux portraits du roi et de la reine, à l'ameublement vieillot. Ce ne sont guère, en ce moment, que quelques dames âgées. La conversation a l'air peu animée entre elles, comme si ces pauvres maniaques, malgré la promiscuité dans laquelle elles vivent, demeuraient toujours à peu près étrangères l'une à l'autre, chacune suivant son rêve. Le docteur, d'un air cérémonieux, les salue et nous présente,
M. Hammer et moi, mais elles paraissent prêter un médiocre intérêt à notre entrée. L'une d'elles ne cesse pas de lire, à demi-voix, ou de sembler lire, car le livre qu'elle fait mine de suivre avec une grande attention est fermé.
Ce ne sont pas encore les visages hallucinés que je cherche. Nous traversons, dans cette section, une minuscule salle de théâtre, avec sa scène qui a l'air d'un joujou, et où le trou du souffleur semble avoir été construit pour un nain. Le docteur est très fier cependant de cette installation.
— Le premier théâtre de Norvège qui ait été éclairé à l'électricité, dit-il, en riant, en nous montrant les globes de verre de la rampe.
Il ajoute que si la scène est petite, on n'en donne pas moins là, parfois, d'excellents concerts, la musique étant un bon adjuvant de son système curât if.
Mais voici que nous pénétrons dans une section de vraies démentes, quoique jouissant encore d'une certaine liberté relative, pouvant aller et venir dans la cour, dans les couloirs, dans les salles. Dans un de ces couloirs, s'avance, seule, avec une importance qui serait risible, si on avait le courage de rire ici, une femme qui fait mine de gourmander un page imaginaire, portant sa traîne. Elle a, sur la tête, une petite couronne de papier. Ses allures, dérisoircment hautaines, jurent assez avec son aspect vulgaire. Le docteur Lindboe
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renouvelle, mais très sérieusement, la formalité de la présentation :
— M. Hammer..., M. Paul Ginisty, de Paris.
Elle me toise du haut en bas.
— De Paris, dit-elle (à ce qu'on me traduit). Alors, vous devez connaître ma sœur, l'impératrice Eugénie?... A votre retour faites-lui mes amitiés, je vous prie.
Et elle s'éloigne majestueusement. Cas banal et lamentablement comique de la folie des grandeurs. Si j'en parle, c'est que c'était là le cas unique de ce genre de détraquement cérébral que j'aie rencontré à Gaustad. Les deux affections qui dominent ici, et qui rendent cet hospice douloureusement caractéristique, sont la folie religieuse et la folie mélancolique, avec tendance au suicide.
Beaucoup de ces femmes viennent du Nord, des régions âpres, où la nature est grandiose et farouche. Une immense tristesse pèse sur ces horizons bornés par de monstrueux et fantastiques rochers ou par des montagnes à la cime éternellement neigeuse; sur ces horizons, éclairés, après de longs mois d'obscurité, par la troublante et persistante lumière des jours sans nuit, l'été, lumière inquiétante et comme surnaturelle! Tout est formidable, en ces contrées étranges, où l'on n'entend guère, étouffant tous les autres bruits, que la terrible voix de la mer déchaînée. Cette désolation de la nature agit sur les âmes, les dispose aux rêveries fantastiques, les jette dans
d'étranges hallucinations. Naturellement religieuses, dans le sentiment d'écrasement qu'on éprouve dans cette prison de montagnes, dans l'humilité qui naît de la constatation de l'humaine faiblesse, elles tournent vite au mysticisme, à l'exaltation. Des épouvantes les prennent, elles se réfugient vers le ciel avec l'effarement du désespoir.
On est loin, là, de la folie de nos grandes villes, folie produite par le surchauffement de la machine humaine, par le surmenage dans la lutte, par l'ambition dépitée, par l'usure du cerveau. Cette folie du Nord, dont la nature implacable est la cause, est plus tragique encore, dans son romanesque, dans le mystère de sa genèse. Souvent, la démence a couvé longtemps, avant d'éclater, perçant seulement par une dévotion outrée ou par une taciturnité obstinée. Folie pleine de terreurs, de sanglots, de douleurs indéfinies! Les uns, dans ces vertiges au bout desquels est l'irrémédiable chute, deviennent des illuminés et des fanatiques, entendent des voix divines, ou se croient appelés à des missions d'une rigueur barbare ; les autres ont invinciblement le dégoût et l'horreur de la vie. Cette épouvantable tristesse des fous du Nord était le poignant spectacle qui tentait, qui attirait ma curiosité psychologique. Oh ! j'ai vu là d'inoubliables visages, où apparaissait la hantise de la destruction volontaire, dans l'immense effroi des réalités, ou la torture de la prière inu-
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tile et du sacrifice impuissant ! Quel brouillard enveloppait ces âmes? Quels songes amers poursuivaient ces femmes, aux regards vagues ou durs, oh ! si durs !...
Elle se représentera bien souvent à mon souvenir, cette paysanne, coiffée du mouchoir à fleurs qui se noue sous le menton, à la mode norvégienne, qui me suivait, me saisissait par le bras, pour forcer mon attention, en me prêchant, avec des paroles bibliques, le renoncement, en exigeant de moi le serment de quelque mystérieuse pratique religieuse. D'abord, elle murmurait ces mots sur un ton traînant, un ton de mélopée. Puis elle s'irrita, elle en vint à des imprécations, ses yeux brillèrent, s'allumèrent, jetèrent des flammes menaçantes... Le docteur, à la fin, s'avança, lui tapa doucement sur la joue, l'entraîna un peu. Elle s'éloigna, mais en continuant à parler, en invoquant les châtiments de l'Éternel sur ceux qui ne l'écoutaient pas, et, dans son égarement, en effet, elle était capable de violences. Elle avait dû être très belle, elle l'était encore malgré la dévastation de son visage, et, en la regardant, je songeais instinctivement aux vers de Baudelaire :
... Un ange furieux fond du ciel comme un aigle, Du mécréant saisit à pleins poings les cheveux, Et dit, le secouant : « Tu connaîtras la Règle !.. . »
Il y a, dans le corps du bâtiment central, une salle où l'on garde d'abord quelques jours les malades « en observation », sous une surveillance
plus étroite. Il y avait, par hasard, au moment de ma visite, plusieurs nouvelles arrivées, et la salle semblait bien petite. Une de ces femmes, d'une cinquantaine d'années peut-être, portait au cou la trace d'une blessure récente. Elle se l'était faite, dans l'incroyable courage que donne l'appétit de la mort, avec une hache. Oui, avec des eflbrts inouïs, avec des contorsions macabres, en s'appuyant sur une planche, elle avait tenté de se décapiter elle-même ! D'autres demeuraient immobiles, sans un geste, sans une inclination de tête, insensibles à tout, perdues dans leur rêve. Le rire de la folie est horrible sans doute, mais combien sinistre était ce silence obstiné, cette abstraction farouche dans d'insondables pensées!
Ce silence, cette immobilité, nous les retrouvons dans la cellule de celles dont l'état demande de grandes précautions; c'est, par exemple, une jeune femme brune, vêtue de noir, qui serait jolie si la bouche n'était contractée par une sorte de rictus, les lèvres apparaissant d'un rouge étrange sur la pâleur mate de son visage. Elle est debout, le front collé sur le grillage de sa fenêtre. Rien ne bouge sur cette figure sans expression. Nous demandons au docteur la nature de son mal. Il hoche la tête, esquisse un geste qui peut signifier que des papillons semblent voler autour d'elle — des papillons noirs, sûrement.
— Mélancolie ! dit-il laconiquement.
Il lui met, en Teffleurant à peine, la main sur
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l'épaule. La folle se retourne et éclate en sanglots convulsifs.
Et d'autres aussi, ailleurs, sont en proie à des crises de larmes. Ainsi trouvons-nous, dans le dortoir où elle est restée alitée, une toute jeune fille, très blonde, qui, lorsque nous entrons, a des larmes plein les yeux. Elle est frêle ; ses cheveux sont dénoués; sa chemise, échancrée, découvre le haut de sa poitrine ; une certaine grâce demeure dans sa personne, en dépit de son air hagard, et mon compagnon et moi nous avons le même mot à la bouche. C'est une vraie petite Ophélie !
Nous descendons au quartier des agitées. Une suite de cellules s'ouvrent sur un couloir au-dessus duquel court une galerie, par laquelle une discrète surveillance peut s'exercer à l'intérieur de ces chambres, capitonnées de cuir blanc. Le docteur ouvre une des portes. Une vieille, d'une maigreur spectrale, nue dans le drap qu'elle a entortillé autour de son corps décharné, tente de se précipiter, et — persistante et cruelle vision — elle aussi, elle a des larmes, mais des la: mes de détresse suppliante, dans ses paupières rougies. Le docteur la repousse doucement, lui fait regagner son lit. Elle obéit assez docilement et elle rabat le drap sur sa figure, qu'elle cache entièrement. Elle ne remue plus. Ses formes anguleuses se dessinent sous les draps : on dirait une morte. Depuis une semaine, la malheureuse, qui fut, elle aussi, atteinte de cette folie religieuse qui se manifeste
par une exaltation mystique désordonnée, a deux ou trois crises par jour; elle est épuisée; sa fin approche. La pièce où elle agonise n'a pas un meuble. Il n'y a même pas de lit ; c'est sur un matelas, par terre, qu'on l'étend, après l'accès. Mais sur la natte épaisse qui sert de tapis, une vieille Bible traîne, une Bible à couverture noire, en lambeaux...
Le D r Lindboe referme la porte, nous conduit à la salle des bains, au vestiaire, aux ateliers des hommes, explique minutieusement à M. Hammer un système de chauffage qui est, paraît-il, merveilleusement économique. Le soir tombe lentement. Nous errons encore dans les jardins, fort bien entretenus, et ce sont de nouvelles explications techniques. Mais j'avoue que je n'écoute plus que distraitement. Tandis que l'ombre s'étend déjà sur la campagne, qui tout à l'heure m'avait paru si souriante, et qui maintenant — tant nous interprétons la nature avec nos pensées — me semble pleine de mélancolie, je revois, obstinément, dans ma mémoire, toutes ces ombres lamentables de folles, de folles qui pleurent des larmes dont l'amertume reste mystérieuse, et je crois distinguer toujours leur misérable cortège s'agitant autour de moi. Pauvres créatures inconnues, qui, si profonde, avez éveillé ma pitié d'étranger, quelles douleurs anciennes d'une race revivent donc en vos sanglots ?
Une évocation de l'ancienne Norvège. — En plein passé. — Le cadeau d'un paysan au roi Oscar. — Un grenier pittoresque. — Un pot qui parle. — Une église fantasque. — Une énigme expliquée.
A moins d'une heure de Christiania, on peut avoir une curieuse évocation de la vie patriarcale de l'ancienne Norvège. C'est en un petit coin heureusement choisi, une complète résurrection d'un village de l'intérieur, du Thelemarken ou du Valders, tel que, pendant des siècles, il poursuivit sa paisible existence.
Comme partout, le pittoresque est en train de s'en aller assez vite dans le Nord, j'entends le pittoresque des vieilles habitations et des costumes. La Norvège, malgré son attachement à ses coutumes, n'échappe pas à cette fâcheuse loi du nivellement moderne. Pendant quelque temps encore, tant que les projets de chemins de fer qui doivent unir la capitale à Bergen sommeilleront dans les cartons (ce seront des chemins de fer terblement coûteux, car c'est la nature la plus accidentée qui soit), les touristes verront encore, dans les hameaux que traversent les routes, des paysannes vêtues de la robe galonnée d'argent et du gilet rouge à manches blanches; mais il est permis de se demander si elles portent cet habillement, assez réjouissant à l'œil, par goût sincère ou par une sorte de politesse à l'égard des étran-
gers, pour la satisfaction du voyageur, que ravissent ces anciennes modes. Les hommes ont déjà renoncé, avec moins d'égards pour les curieux, à tout ce qui, dans leur accoutrement, rappellerait le passé...
Le sentiment artistique était plus développé jadis, en Norvège, qu'à présent. Les paysans d'autrefois ne se fussent pas accommodés des simples maisons de bois d'aujourd'hui, de forme carrée et massive, ressemblant véritablement de loin à des joujoux d'enfant. Ils avaient moins souci du confort, mais ils voulaient que leurs yeux fussent arrêtés agréablement par des détails d'ornementation, et, bravement, ils sacrifiaient la commodité à l'élégance architecturale.
Une charmante sente, tracée au milieu d'un grand bois me conduit à Bygdo (cet o, traversé par une petite barre, se prononce eu, en norvégien). C'est là que le roi Oscar a fait transporter, par une inspiration dont on peut lui garder quelque reconnaissance, ce « morceau de l'ancienne Norvège », selon l'expression très exacte de l'archéologue Dietrichson.
On peut se croire tout à coup perdu dans un petit bourg où rien n'aurait changé, où l'on aurait ignoré toutes les manifestations de la vie moderne. Ses constructions forment un cercle sur le plateau d'une colline. Comme cadre, de tous côtés, une forêt de sapins séculaires. J'ai eu la bonne fortune de me trouver là seul visiteur, et je pou-
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100 nrc paris au cap nord
vais suivre librement ma rêverie, m'imaginer que, par quelque prodige, je rencontrais vraiment un coin de terre qui n'avait subi aucune modilication. Il m'était loisible de nie figurer que des habitants, pour le moment occupés aux travaux des champs allaient revenir soudain.
L'église, comme il sied, est très, très vieille. Pour le reste, nous sommes au commencement du dix-huitième siècle. Certaines parties appartiennent môme au dix-septième.
Par cette journée couverte, un peu triste, dans le grand silence qui règne, la pensée, dans ce curieux décor, peut vagabonder à sou aise.
Nous sommes là chez des terriens, de vrais campagnards, qui ne sont pas écrasés, comme les gens des côtes, par l'horreur grandiose de la nature. Ils vivent, eux, sur un sol plus clément, et leur humeur se ressent des conditions de leur existence. Si le sentiment religieux est développé chez eux, c'est avec moins d'austérité, comme des gens qui n'ont pas toujours de terribles menaces des éléments suspendues sur leur tète. Bien qu'aimant vivre chacun chez soi, on perçoit chez eux plus de sociabilité. A l'intérieur de ces maisons, nous trouvons même la preuve de quelque jovialité. Ils ont plus de temps à dépenser, plus de sécurité aussi : de là le souci qu'ils ont pu prendre de la décoration extérieure de leurs habitations. Ce sont les indications morales que fournit tout d'abord l'examen superficiel de ces maisons rus-
LA NORVEGE
tiques d'autrefois. Mais regardons-les de près maintenant.
C'est un riche paysan du Thelcmarken, Ole Hove, qui a fait présent au roi de ces précieux spécimens de l'ancienne architecture paysanne. C'est un cadeau original, mais qui était certes intelligent. On doit dire qu'on en a tiré un très heureux parti. D'autres dons ou des achats ont permis de reconstituer les ameublements, la physionomie typique de l'intérieur des ces constructions. C'est la résurrection la plus pittoresque qui se puisse
Voici la cabane d'habitation, un bâtiment de bois, à toit de gazon, composé au moyen de la superposition de poutres horizontales et se terminant aux deux extrémités par un fronton. L'intérieur se compose de quatre pièces : une grande, pourvue d'un immense poêle, et deux petites, qui y sont contiguës, munies de plafonds. La dernière pièce, prenant jour d'une fenêtre percée, dans le fronton, se fait, pour ainsi dire, toute seule.
Il semble que le maître de la maison va revenir pour souper. Le lit est prêt. Au mur sont suspendus ses habits, ses vastes houppelandes d'hiver, ses gilets rouges d'été; à terre traînent ses bottes. Les grands patins, les « skie » sont déposés sur une planche, en attendant les premiers jours de neige. Des vieilles images de saint Olaf, grossièrement encadrées, sont placées de chaque côté de l'horloge. La table est mise, et le modeste seigneur
du lieu aura grand soif sans doute, car le pot de bois peint, qui lui servira à tirer sa bière, est d'une belle capacité.
L'espace n'a jamais été ce qui a manqué en Norvège. Aussi l'hôte, par précaution contre le feu, plaçait-il assez loin de l'endroit où il couchait ses provisions et ses objets précieux.
Le « slabur », ou grenier sur pilotis, est une des plus intéressantes constructions de ce village rebâti sans nuls matériaux modernes. Il est d'une ornementation très variée, l'étage étant beaucoup plus large que ce que j'ai quelque scrupule à appeler le « rez-de-chaussée », étant donnée la hauteur des pilotis destinés à la fois à éconduire les rats et à garantir de l'humidité montant du sol. La porte et les volets des fenêtres sont laborieusement ouvragés, ainsi que les colonnes qui soutiennent l'édifice. Ces anciens Norvégiens étaient d'incomparables sculpteurs au couteau : il y a là une abondance de motifs décoratifs incroyable.
Les poutres, au sommet du grenier, se prolongent au delà de leur utilité, de façon à se croiser et à former, en rencontrant une troisième poutre verticale, une sorte de rudimentaire trophée. Cet archaïque grenier est charmant. Le fait est assez curieux d'avoir réservé toute l'imagination artistique dont on était capable pour cette sorte de débarras qui se dresse fièrement et gracieusement en face de l'église. Le compartiment supé-
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rieur est entouré, d'un côté, d'une galerie pittoresque garnie de colonnades. Là aussi, on a réuni tous les objets familiers de jadis, les énormes chaises massives dont le bas ressemblé à la moitié d'un tonneau, les ustensiles de ménage, les vases, presque toujours en bois et décorés d'inscriptions. J'avise un pot à bière, tout ventru, qui, au milieu de ses guirlandes de fleurs, porte ces mots, d'une amusante naïveté : « Il y a quelque trente ans, j'étais dans le bosquet à la louange et à la gloire de Dieu. Mais, maintenant, le bûcheron et le peintre m'ont façonné de la manière que vous voyez. » Puis ce sont des bijoux, ces broches norvégiennes en argent, composées de pendeloques, en forme de pièces de monnaie, légèrement creusées au centre, ou des plaques de ceinture ou des menus objets en filigrane. Tout cela disposé sur des bahuts, peints de couleurs demeurées vives. Ce goût pour les nuances accentuées s'explique sans doute uniquement par le besoin, pour les yeux, de rompre avec la monotonie du vert sombre des sapins et des lignes grises de l'horizon.
Plus loin, c'est une plus humble cabane, une « rogstuen » (littéralement : cabane enfumée), ayant abrité des paysans moins cossus. Elle n'est pas couverte d'un plafond horizontal, mais d'un faîtage ouvert, au milieu duquel était pratiqué un trou pour faire sortir la fumée. Le foyer était disposé au centre de la pièce. Dame! on ne se piquait pas trop de délicatesse ! Les peintres norvégiens
ont toujours eu un faible pour ces rogstuen de jadis, dans leurs scènes d'intérieur. Il est peu d'entre eux qui n'aient pas représenté la famille paysanne autour de ce foyer incommode, mais original. Sur la porte est clouée la tête d'un élan monstrueusement cornu.
Ailleurs, c'est un asile de pèlerins, pour les fidèles qui se rendaient à la châsse de saint Olaf, à Nidaros. Ce rustique bâtiment, s'il n'est pas contemporain de l'église, est du moins très ancien aussi. Il contenait six lits — à trois places — qui semblent de proportions bien exiguës. Il fallait que, par mortification, les pèlerins dormissent à peu près assis. A cette mortification — involontaire — les touristes doivent se soumettre encore aujourd'hui. Les lits et les draps sont, en Norvège, d'une petitesse qu'on ne s'explique guère dans un pays où la race est, en général, assez grande.
Mais j'arrive à la merveille, à l'église, qui se trouvait à Gol, en Hallingdal, et qu'on a transportée jusqu'à Bygdo. Elle date de l'an 4200, ce qui est un bel âge pour une église toute en bois. Elle est d'abord très déroutante. Elle n'offre, au premier examen, qu'un fatras confus de frontons, de pignons et de tourelles, une multitude de petites pyramides superposées qui en composent une seule plus grande, couronnée d'une tourelle qui en enjambe le faîte. Au-dessus, un toit à deux frontons couvre le centre de l'édifice. Une galerie tourne autour de l'église, embrassant l'abside, qui
LA NORVÈGE
rejoint le chœur. L'abside, plus basse que le corps de bâtiment, est surmontée d'une tour ronde, à capuchon de forme conique. La galerie est hérissée de pignons, et s'ouvre en dehors au moyen d'une balustrade à colonnes basses et à arcades cintrées.
Quelle est l'idée primitive cachée dans les parties, en apparence si embrouillées, dont est composée l'église ? On ne saurait en méconnaître l'effet pittoresque, mais on a peine à imaginer que le hasard ne soit pas pour beaucoup dans cet effet.
Eh bien! non; ce déploiement, qui paraît si arbitraire, de dispositions fantasques, est fondé sur un plan sévèrement architectonique. J'ai pu me rendre compte, quand j'ai pénétré à l'intérieur, que, ainsi que l'a démontré M. Dietrichson, après de longues controverses, chacune des formes singulières du dehors est l'expression naturelle d'une forme rendue nécessaire par le culte ou par les matériaux employés. Vous n'avez qu'à regarder en haut pour deviner tout de suite que le premier toit, surmonté d'une tourelle, et le mur qui le soutient correspondent à la nef centrale sur les colonnes de laquelle ils reposent. Les nefs latérales, plus basses que celles du centre, correspondent au mur et au toit inférieur dont elles sont surmontées. Enfin, tout est entouré de la galerie, ouverte en dehors et ne communiquant avec le dedans que par des portes.
Bref, cette église, où les formes de la construc-
tion en pierre ont été transférées aux formes correspondantes en bois, n'est, au fond, qu'une église romane régulière, démontrant l'influence directe de l'Occident.
Les parois de fond du chœur sont ornées d'un tableau médiocre, beaucoup plus récent que l'église, mais les bénitiers sont d'un travail curieux, et les portes représentent des serpents et des dragons. On peut demeurer longtemps à l'intérieur et à l'extérieur de cet extraordinaire monument de bois sans que toutes les surprises soient épuisées. Nous n'avons rien, chez nous, qui puisse donner une idée de cette extravagante et logique église de Gol. En Norvège, elle contraste singulièrement, par sa fantaisie, avec la froideur morne des temples protestants...
J'ai bien fait de venir de bonne heure à Bygdo, Voici que surviennent des légions d'Anglais, allant et venant comme en pays conquis, bruyants et affairés, fiers de pouvoir se faire comprendre partout (les Français, malheureusement, dans ces pays du Nord, où l'on a pourtant à leur égard une réelle sympathie, ne peuvent en dire autant), et envahissant ce coin tranquille, tout à l'heure comme endormi dans la paix du passé... Nous revoici en flagrante modernité, et c'en est fait, bien fait, de toute rêverie !
La Norvège de l'intérieur. — La karriole. — Un itinéraire.
De Christiania à Bergen. — Impressions de route. — Les trois éléments dn décor. — Dans la montagne. — La ville du poisson. — La pluie éternelle. — Une ballade de Bjornson. — La « mort noire». — Tragiques souvenirs. — L'hôpital des lépreux. — Les restes de la Hanse. — L' « honnête commerçant allemand ».
Nous avons évoqué l'ancienne Norvège, dans cette très intéressante reconstruction de Bygdo, qui n'est pas une reconstitution artificielle, puisque ce sont d'authentiques constructions du passé qui s'offrent aux yeux. C'est cette Norvège méridionale (ce sont deux termes que j'ai 'quelque peine à accoupler, malgré la logique de cette désignation) qu'il faut traverser pour se rendre à Bergen.
La Norvège a deux aspects bien tranchés. Le nord, c'est le pays des horreurs grandioses, des rochers terribles et monstrueux, des sites romantiques. Moins poétiquement, c'est le pays de l'exploitation du poisson. Le sud, c'est la contrée des paysages alpestres, des lacs, des cascades, des forêts. C'est le pays de l'exploitation du bois. On ne connaît la Norvège que lorsqu'on l'a vue sous ces deux aspects. Bien qu'à des titres différents, est également belle, étrange — et mélancolique.
Ce voyage dans l'intérieur était, il n'y a pas longtemps encore, malaisé pour les touristes. Il n'est pas encore des plus commodes, mais il est pittoresque à souhait. Les yeux ont de tels sujets
d'émerveillement qu'on accepte volontiers les inévitables inconvénients du trajet.
Une fois que vous avez pris votre parti de diverses petites privations (je mets parmi les plus sérieuses l'impossibilité de se faire comprendre en sa langue), vous serez l'homme le plus heureux du monde, carie spectacle qui se déroule sous vos yeux est merveilleux. Quant à la karriole, on s'y habitue difficilement, mais on s'y habitue. Par exemple, quelles pouvaient être les raisons de l'inventeur de ce véhicule extravagant, où le voyageur a la moins solide des assiettes? L'intérêt ne pouvait entrer en ligne de compte, puisque la karriole est destinée à un seul individu et que la voiture est, par conséquent, d'un rapport borné. Il faut que ledit voyageur s'arc-boute sur le siège sans dossier, les pieds dans les étriers de fer, qu'il ne peut quitter sous peine de perdre l'équilibre. Rien ne l'abrite contre la pluie, dans ce pays classique des intempéries. Il n'arrive à caser ses bagages que par miracle, mais sans cesser d'avoir des inquiétudes sur leur sort. Quand on ne revient pas à l'endroit où l'on a pris la karriole, un gamin se juche derrière vous, au hasard, et, sans façon, vous agrippe par le dos. C'est ainsi que vous faites des lieues — et les lieues norvégiennes sont de belle taille!
Il y a plusieurs itinéraires pour se rendre de Christiania à Bergen. Un Norvégien de Paris, l'aimable M. Berg, directeur du Bureau Scandinave,