‹ De Paris au Cap NordChapitre 7 sur 30 · UN SITE DU VALDERS · texte numérisé non relu

UN SITE DU VALDERS

qui est l'homme qui connaît le mieux son pays, m'avait conseillé de prendre par le Yalders, par Loëdalsoren, par le magnifique Noerofjord et Vosserangen. Je n'ai pas eu à me repentir d'avoir suivi ses avis. Seulement, quand on voyage en Norvège, il est téméraire de se tracer un emploi de son temps trop serré, de se dire: «Je serai là à tel jour... je ferai telle chose à cette heure. » Mille petits obstacles imprévus viennent détruire l'équilibre savant de vos projets.

Je donne ici mon itinéraire, pour la commodité des touristes français, qui ne sauraient s'engager dans cette excursion sans trop de renseignements préalables, car ils deviennent difficiles à obtenir en route, non seulement à cause de la quasi-impossibilité de se faire comprendre, mais encore parce que le paysan norvégien, honnête, cordial même à sa façon, n'est que laborieusement tiré de son flegme habituel.

On prend le train à Christiania, jusqu'au Randsfjord, un des grands lacs de la Norvège, sur les bords duquel s'arrête le chemin de fer. On a passé par Drammen, une ville commerçante curieusement située, et dont le pont de bois, formant un angle obtus sur le Drammenselv, est imposant par sa longueur, et, quelques heures plus tard, on a longé les grandes chutes d'eau de Honefos. Après la traversée du lac, qui dure cinq heures, on arrive à Odnces, qu'on quitte tout de suite pour aller coucher au « gaard » de Tomle-

volden. Déjà, vous êtes bien là en pleine Norvège, au milieu des montagnes et des torrents. De là, vous repartez le lendemain matin, en voilure, pour Grindahem, en vous arrêtant pour dîner (vous savez qu'en Norvège on dîne à deux heures) à Fagœrness (littéralement : beau cap), qui est un site charmant, et où l'on vient volontiers chasser et pécher. A Grindaheim, il se peut que vous assistiez à un phénomène singulier, au récit duquel j'ai dû borner ma curiosité, la nature n'obéissant pas toujours aux désirs des touristes. Parfois on entend un bruit sourd, une sorte de coup de tonnerre, puis le lac est traversé d'un éclair ou, plus exactement, d'un rayon de lumière. On dirait qu'une batterie mystérieuse vient de tirer un coup de canon.

Vous avez passé la nuit tant bien que mal, après avoir été, par conscience, jeter un coup d'œil sur une vieille pierre runique. Vous voici maintenant en route pour Nystuen, à douze cents mètres d'altitude, une halte en pleine contrée sauvage, où les routes sont vertigineuses. Le renne ne dédaigne pas, au reste, de s'aventurer jusque-là. Puis, après vous être accommodé de ce que vous avez trouvé à l'auberge, vous remontez en voiture ; vous ne manquez pas de vous arrêter devant la vieille église de bois de Borgund, — une église sans fenêtres, — et vous couchez, le soir, àLœdalsoren.

A l'aube, — aussi bien, si fatigué que vous soyez,

n'avez-vous pas envie de demeurer longtemps dans le lit exigu qu'on vous a assigné, — vous voici sur le bateau qui traverse le Nœrofjord, entouré d'un décor magnifique, qui se perd, à l'horizon, en sommets neigeux. Ici, des torrents, roulant leurs Ilots d'écume, viennent s'abîmer dans le lac ; là, ce sont des rochers énormes, aux formes fantastiques, dont le chaos rétrécit souvent ce beau lac comme une rivière, et projettent une ombre épaisse sur la transparence de l'eau; là, une montagne farouche semble coupée brusquement au milieu de sa pente naturelle et finit par un précipice... Vous mettez pied à terre, un peu éperdu de cette accumulation de beautés grandioses, à Gudrangen, où la montagne prend des proportions formidables, puis, après une heure de repos, vous suivez le chemin de Vossevangen, un village campé en face du haut Graasiden, et où il n'y a guère à visiter que sa très ancienne église. Vos yeux se sont si bien habitués aux constructions en bois, que cet édifice de pierre vous semble une chose anormale.

Souper et coucher. Le lendemain matin, à six heures et demie, départ pour Bergen. miracle! vous entendez les sifflets d'une locomotive, vous revoyez une gare et des rails. C'est un petit tronçon de voie ferrée dont vous vous hâtez de profiter. Le reste du trajet n'est plus qu'une bagatelle : quatre heures et demie, et quatre heures et demie d'une très belle route, extrêmement variée, où,

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après chaque tunnel (et ils sont nombreux!), le paysage change, avec cette soudaineté qui est un trait caractéristique de cotte contrée prodigieusement accidentée. On longe des rivières, des lacs, des rapides, des cascades, de hautes masses rocheuses, et la plupart du temps la voie serpente à des altitudes effrayantes. Enfin, voici les derniers tunnels, Nestun et ses carrières de marbre, et Bergen, Bergen, « la cité des fjords », apparaît pittoresquement... s'il ne pleut pas... mais c'est bien rare!...

J'ai entendu un Anglais dire un mot qui m'a semblé très juste, comme terme caractéristique d'ensemble. On lui demandait ce qu'il pensait de cette Norvège paysanne et forestière que nous traversions.

— C'est, dit-il, une Suisse... exaspérée!

C'est bien cela, en effet. Les analogies avec la Suisse sont frappantes, mais tout y est, là, de proportions démesurées. La nature s'est répétée en Suisse; mais l'inspiration du créateur de ces chaos montagneux n'était plus la même, et le souffle lui manquait. Les cascades suisses semblent des joujoux à coté des prodigieuses chutes d'eau qui abondent, qui se rencontrent à tout instant, sans qu'on ait besoin d'en tarifer le spectacle. Dieu merci ! on n'en est pas encore là, en Norvège, et on n'a pas exploité ridiculement les vestiges de toutes les convulsions du sol. Nulle part, on ne lit, comme chez nos bons voisins, près de quelque vertigineux

UN COIN DU NŒUOl-'JUUD

lie.

précipice : « Entrée du point de vue », et l'on n'a pas eu l'idée de déshonorer des rochers penchés sur un abîme par l'installation prudente d'une balustrade rassurante contre le vertige. Le sublime décorateur de ce pays n'a eu à sa disposition que trois éléments : de l'eau, des sapins, des rochers. Mais quelle variété de combinaisons! L'eau est partout : torrents impétueux descendant en bouillonnant de la montagne, larges rivières où flottent, comme à l'aventure, des milliers de troncs d'arbres, envoyés au loin tout seuls par le plus économique tics modes de transport; lacs profonds, noirs ou bleus, inquiétants ou charmants, se perdant en bras multiples, semblant s'être frayés péniblement un chemin au travers de terres vaincues ilans une lutte qui dure depuis des siècles, se découvrant soudain en vastes nappes, ou tantôt se resserrant entre des rocs géants qui les couvrent de leur ombre. C'est l'imprévu le plus déroutant, qui est le trait caractéristique de cette nature tourmentée. C'est partout un défi à ces sortes de lois d'équilibre qu'ont nos paysages de l'Europe centrale. Aucun indice, au tournant d'une route, pour imaginer ce qui est réservé à la vue. Jamaisou presque jamais de transition. Contrairement au vieil adage latin : Natura non facitsaltus, la nature, là, fait des sauts, et des sauts énormes. Ces lacs changent à toutes les heures du jour. L'heure exquise, c'est l'heure crépusculaire. Des vapeurs s'élèvent, flottent mystérieusement sur

J.A NORVEGE

les eaux, produisent d'étranges mirages, enveloppent les rives d'une ceinture diaphane, sèment de pâles traînées sur les forêts de sapins, des éternels sapins, qui descendent à pic jusqu'au gouffre. C'est l'heure de la vraie poésie du Nord : elle est partout, dans l'atmosphère, dans les couleurs indécises, insaisissables, impossihies à noter, des lignes de l'horizon ; dans le silence, dans l'immense paix du soir, et on a, au milieu de cette mélancolie des choses, l'impression d'un pays de rêve, d'un pays de légende.

Souvent, entre une forè.t, d'un côté, et l'abîme de l'autre, la route passe sous des tunnels naturels. Un gigantesque bloc de pierre, aux formes fantastiques, s'ouvre en une déchirure tragique : il semble qu'on franchit le seuil d'une contrée de Titans. Et voici que, au contraire, le paysage s'apaise, s'adoucit, offre un coin de terre fertile, avec un de ces villages dont les maisons de bois, la plupart ornées d'une tête d'élan au-dessus de la porte, ignorent le souci du plus élémentaire alignement. Et de là, de cette halte au milieu du formidable, on aperçoit, par un contraste, des sommets dénudés, des pics neigeux. Puis, brusquement, on se retrouve dans des gorges étroites, entre des murailles de rochers, au delà desquels apparaissent d'autres lacs, gigantesques entonnoirs où se déversent d'autres cascades fumantes.

Aucune lumière crue, dans ces aspects multiples de la perpétuelle montagne. Le plus sou-

vent, ce sont des tons doux, fins, légers, et il y a des gris délicieux, des variétés infinies de gris, à mesure surtout que l'on monte, qu'on s'approche des hauts plateaux — des fjelds — où le sol, à ces altitudes considérables, s'égalise soudain. Mais — et là est la raison de l'impression de vague tristesse qu'on éprouve, à la fin, en dépit des émerveillements sans cesse renouvelés et en dépit même des sites purement charmants, de prairies admirables, d'une végétation par moment abondante, — presque toujours et presque partout, l'horizon est fermé. Si vaste que soit le champ qui s'offre à la vue, fatalement la montagne le borne, l'enserre dans le cercle de ses cimes, et on se sent prisonnier, entre ces rares beautés, qui se répètent avec une implacable grandeur. Quand on a franchi enfin cet océan de montagnes, c'est — sans, pourtant, que ces chaînes sans fin aient risqué d'être monotones — comme avec un soupir de délivrance qu'on salue la mer, et l'espace illimité. Bergen, c'est la ville du poisson. Ce n'est peutêtre pas une description bien poétique ; mais elle est exacte. L'odeur du poisson vous poursuit; elle est partout : sur le port où les navires, venus du Nordland et du Finmark, débarquent sans cesse des cargaisons énormes ; dans l'intérieur, où l'on « pare » pour le commerce et où l'on empile les morues dans des milliers et des milliers de tonneaux. Impossible d'y échapper. Mais si la délicatesse des touristes risque d'être offusquée, cette

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