VUE HK BERGEN
odeur, les habitants de Bergen semblent la respirer avec délices. N'est-ce pas le signe de la richesse de leur ville commerçante ? N'est-ce pas à la pèche, à l'exploitation du poisson qu'elle envoie si loin, qu'ils doivent leur prospérité ? Ici, on ne fait guère dé luxe et on ne se soucie pas beaucoup d'un étalage de vanité, mais il y a de grosses fortunes, devant uniquement leur origine à la mer.
Si riche soit-elle, cette « capitale du poisson », selon le mot amusant d'un fils de Bergen même, ne s'est pas donné la peine de construire des monuments qui attestent son heureuse chance. Elle est trop affairée pour cela. Elle se contente de ses maisons de bois peintes en blanc, de ses quais où les grues à vapeur sont sans cesse en mouvement, de ses halles, de ses hangars où s'abritent d'innombrables barils, de ses fabriques, de ses chantiers de construction. Elle n'a pas encore eu le temps de penser à faire la coquette. Si elle a une statue, celle du président Christie, qui dirigea les débats du premier Storthing norvégien, c'est pour justifier le nom donné à une de ses rues. Elle semble se savoir pittoresque sans édifices pompeux, dans le désordre de l'agglomération de ses quartiers, formant des cités différentes, appuyés sur sept collines, qui sont les derniers contreforts des hautes montagnes qui l'entourent, et séparés par les bras de son fjord.
Dans la journée, elle est bruyante, singulièrement animée pour une ville du Nord, féconde en
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tableaux imprévus. Mais dans la pâle et mélancolique lueur des jours sans fin de l'été, aux heures qui marquent ailleurs la nuit, on comprend assez la comparaison singulière d'un touriste anglais, qui disait que ses maisons aux pâles façades se groupaient sur le bord du golfe « comme des malades autour d'une source thermale ». Mais vienne le réveil! Ces prétendus « malades » attestent leur vitalité, leur activité. Qu'un peu de soleil éclaire les toits rouges de ces maisons grises, et c'est presque de la gaieté. Malheureusement le soleil a pris l'habitude de ne pas briller longtemps à Bergen, et les nuages qui se forment sur les montagnes qui l'environnent s'épandent, avec une désespérante régularité, en une fine pluie. Les jardins des villas des plus riches commerçants, éparpillés dans la montueuse campagne voisine, lui doivent une florissante végétation. Ces nababs de la mer ont besoin, leur tâche coutumière finie, de respirer un peu d'air, au sortir de leurs comptoirs enfumés, qui ont servi à des générations de marchands, et dont ils s'accommodent.
Bergen n'est donc, pour un étranger, qu'un grand port, auquel conduit un fouillis de petites rues et de ponts de bois, si l'on excepte quelques grandes voies récentes, qui semblent des rues « pour le dimanche ». Mais que de souvenirs à évoquer là ! >
La ballade célèbre de Bjorne Bjornson, que j'ai entendu chanter à Christiania, rue revien en mé-
moire dans la ville où se passa le drame historique qu'elle rappelle. Les vieux rois norvégiens étaient de terribles gaillards, qui ne se piquaient pas de faire du sentiment. Au douzième siècle, l'oncle et le neveu, Magnus Sigurdsson et Harald Gille, se disputaient la couronne. Harald fut vainqueur, et, à la suite d'une des luttes les plus féroces que retracent les annales du Nord, il fit crever les yeux à Magnus.
C'est ce supplice de Magnus — il devait être vengé un an plus tard ! — que narre la touchante ballade, devenue populaire, et qui se dit, dans un de ces beaux et larges chœurs des étudiants, sur l'air qu'écrivit un compositeur, M. Grondhal.
Magnus apprend l'arrêt qui le frappe. Si vaillant soit-il, il reste un moment plein d'épouvante :
« Ah! laissez-moi, une fois encore, voir les étoiles étincelantes — dit le jeune Magnus, tombant à genoux; — spectacle douloureux! — Les femmes s'éloignent en pleurant !
« Demain seulement! D'abord, voir les montagnes — et la mer aux Ilots bleus — une fois encore, et que ma destinée s'accomplisse ! — Il tombe à genoux, et ses amis avec lui. pitié!
« Puis j'irai à l'église : que le sang du Christ
— s'offre à mes derniers regards ! — Il baignera de flots de lumière — et recueillera doucement
— la flamme défaillante de mes yeux !
« L'acier brille, et comme l'éclair dans la nuit
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— disparaît la source de ses yeux. ■ — Adieu Magnus, notre roi. Adieu! ■ — Adieu (répond-il), vous les braves qui m'avez suivi ! »
Autre souvenir tragique : celui de la peste qui, un siècle après ces terribles batailles, dévasta la Scandinavie. Ce mot terrible : « la Mort noire » (sorte dod), est resté dans l'esprit du peuple. Il évoque, proverbialement, les pires catastrophes. Pendant cette peste, en effet, dans l'épouvante du fléau, tout s'arrêta, et, dans l'excès du désespoir, dans l'attente horrible de la fin de la Norvège (car on ne voyait point de terme aux ravages du mal), on ne reconnaissait plus ni lois, ni autorités, ni règles sociales... Ce fut l'anarchie de la douleur et de la peur.
C'est à Bergen que l'affreuse maladie fut apportée. La légende rappelle qu'elle arriva à bord d'un vaisseau parti depuis bien des années et qu'on croyait perdu. Un jour, par miracle, on le signala au loin. Les barques de Bergen se lancèrent à sa rencontre, tandis que toute la ville était en joie. « Jamais d'aussi chaudes actions de grâces n'étaient sorties de cœurs blessés. »
Mais quel fut l'effroi des pêcheurs qui étaient venus au-devant du vaisseau, quand ils s'aperçurent qu'aucun matelot ne faisait la manœuvre sur son pont désolé et que, poussé par une force mystérieuse, il avait franchi seul les portes de pierre du fjord et contourné les rochers !
Le cœur glacé, un des marins de Bergen monte
à bord. Effrayant spectacle! Sur le pont sont étendus des cadavres décomposés. Le navire, poussé par les vents — ce navire des morts ! — était rentré au port, après avoir été longtemps ballotté par les vagues, sans qu'aucune direction l'y aidât.
Un poème de lord Dufferin a traduit énergiquement la légende : « Ces hommes ont succombé dans quelque pays brûlant et mortel. Leurs mains jointes qui ne se sépareront plus, leurs yeux qui fixèrent le soleil, leurs regards qu'habita leur âme, empoisonnent autour d'eux la vie... Quel triste écrit occupait le capitaine quand le coup de la mort l'a frappé : « Est-ce la volonté de Dieu « que je demeure le dernier? J'ai fermé la porte « de la cabine, car je ne puis les voir mourir. Je « voudrais tant que mes os reposassent en Nor- « vège, sous notre ciel froid du Nord ! » Et le livre de bord dit terriblement comment, dans un pays maudit, ce fléau les assaillit soudainement, sous les feux du tropique, comme si de cruels scorpions les avaient rongés, et comment ils moururent en délire, un à un.
« Le bateau des pêcheurs est prêt à regagner la rive, revenant de ce noir navire. Sur son arrière, quelque chose est étendu. Qu'est-ce? Les yeux ne le discernent pas, mais l'horreur coule à travers leurs veines avec des flèches glacées et chaque coup de rame concorde avec les battements de leur cœur.
« Le bateau qui revient semble lourd, accablé
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dune foule de maux. aveugles! qui ne voyez pas quelle cargaison lugubre il porte. Du rivage, la foule écoute volontiers le flot qui murmure et se brise sur les flancs du bateau, car pas un homme ne peut prévoir qu'il débarque avec lui la Mort noire.
« Sans qu'on le voie, sans qu'on l'entende, le spectre livide s'avance à travers la ville qui, le matin, comme une fiancée, s'est parée pour l'arrivée du vaisseau. Souvent, depuis, a été racontée par les femmes de Bergen la terrible histoire du bateau perdu qui, à son retour, portait en lui la Mort noire. »
Les siècles ont passé. Les vieilles ballades redisent seules l'épidémie de peste. Mais une autre maladie, dont le nom semble un anachronisme, fait encore des ravages en Norvège : la lèpre, la hideuse lèpre, et Bergen est une des rares villes d'Europe qui possède un hôpital de lépreux 1 . Et
1. L'hôpital de Liindegaard, près de Bergen, est dirigé par le D r Danielssen, le doyen des médecins norvégiens. En 1850, on a bâti, près de Bergen également, un autre asile ; en 1861, un autre près de MoUle, enfin, plus tard, un autre encore près de Trondjliem. Les lépreux sont soignés gratuitement. Dans ces derniers trente ans, les résultais ont élé très appréciables ; l'isolement des malades semble avoir efficacement contribué à la diminution du mal.
Depuis 1885, une loi donne le droit de surveiller les lépreux qui ne sont pas traités dans les asiles et de les forcer à une séparation relative, dans les maisons qu'ils habitent avec des individus sains.
On estime que la lèpre, si la diminution constatée continue, pourra avoir disparu de Norvège dans une cinquantaine d'années. C'est l'opinion du D r Armauër Nanscn, inspecteur général des
je me rappelle que, bien loin de là, il y a quelque quinze ans, j'ai vu déjà des lépreux. Mais, au lieu d'être bien soignés dans un hôpital confortable, ces malheureux — c'était au moment où, arrivant du camp de Souk-el-Arba, j'entrais à Tunis, quelques jours avant nos troupes — étaient parqués dans des coins de ruelles étroites, de grosses chaînes formant la limite de l'espace qui leur était réservé. Les lépreux conduits à Bergen ne se montrent pas, eux, et on ne risque pas d'en rencontrer...
Mais les vrais souvenirs de Bergen, ce sont des souvenirs de commerce. Tout remet en mémoire la Ligue hanséatique. Elles existent encore, les vieilles maisons des marchands allemands qui exerçaient à Bergen le despotisme de leur négoce, serrées les unes contre les autres, sur un cours qui porte toujours le nom de « quai allemand ». Ces marchands, soutenant par la force les privilèges qu'ils avaient arrachés jadis par l'astuce, gardaient pour leurs habitations de Brème et de Lubeck le luxe que leur permettaient leurs richesses. A Bergen, ils n'avaient que des bureaux et des magasins. Aussi, ces maisons de bois, malgré leur ancienneté, n'ont-elles que peu de caractère, avec leur toit pointu et leur badigeon blanc. Ce n'étaient que des constructions pratiques. Elles
léproseries de Norvège. Le tableau statistique qu'il a dressé commence à l'année 1856 et indique 2 873 lépreux; il y en a 1 139 pour l'année 1885 et 800 pour l'année dernière.
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servent aujourd'hui de dépôt aux arrivages de poissons des côtes septentrionales — une puante marchandise. Si l'on assistait d'un peu près à la triture des envois de poissons, on risquerait d'en être dégoûté pour le reste de ses jours !
Elle était formidable, la puissance de la Hanse dont Lubeck était la vraie capitale, et qui, entretenant des forces militaires pour monopoliser le commerce sur les mers du Nord, soutenait par tous les moyens, voire les moins licites, « l'honnête commerçantallemand », dèr germeine deutsche Kaufmann, comme elle disait hypocritement.
A Bergen, on a organisé un musée plein des épaves matérielles de cette tyrannique domination commerciale : armes, engins de transport, meubles, instruments de mesure, ustensiles destinés à combattre les incendies terribles qui anéantissaient, en quelques heures, des quartiers entiers de cette ville de bois... Il y a longtemps que Bergen est affranchie de ce joug humiliant. Mais il y a toujours beaucoup d'Allemands à Bergen. Seulement, au lieu d'être arrogants comme les Hanséates, ils sont insidieux, cauteleux, et ils font les bons apôtres.
Trondjhem. — L'ancienne capitale de la Norvège. — Un saint casqué. — Les profanations de la Réforme. — Une cathédrale mutilée. — Le sacre de Bernadotte. — Les vieilles sagas. — Le Grand-Serpent; — Un poétique cimetière. — Sur le port. — Un rastaquouère lapon. — L'ile Munkholmen. — Une captivité de vingt-trois ans. — Un amour héroïque. — Un guide sentimental. — A bord du Kong-Kai'l. — La poste en musique. — Notre «président ».
Me voici à Trondjhem, d'où je me vais embarquer, à bord du Kong-Karl, pour le point extrême de l'Europe, pour ce Cap Nord où les touristes peuvent se donner la coquetterie de se rappeler le dernier vers du quatrain latin de Regnard, encore que ce fût d'un autre endroit qu'il contemplât la mer Glaciale :
Hic tandem stetimus, nobis orbi défait orbis.
Trondjhem, qui se pique d'être la plus septentrionale des grandes villes d'Europe, est d'un aspect curieux. Sauf la gare, qui se campe sur le bord même du fjord ; à l'exception de deux banques, de la poste et de son antique et fameuse cathédrale, tout y est en bois, et le bois y copie les formes architecturales de la pierre. Il y a de grandes rues, de grands magasins, des édifices même assez pompeux, mais les forêts voisines de sapins ont fourni tous les matériaux, et les maçons ont partout cédé la place aux charpentiers. Au reste, on a fait appel à tous les raffinements modernes. Les fils téléphoniques se croisent en tous
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sens, et l'électricité éclaire la plus modeste de ces habitations.
Le port est très animé, mais toute l'animation est, à la lettre, sur l'eau, car il n'y a pas ombre de quai. Les bateaux se viennent ranger le longdès magasins, bâtis sur pilotis, ce qui simplifie les opérations du chargement et du déchargement.
L'herbe pousse tranquillement au milieu des rues, et l'idée de l'arracher serait assurément la dernière qui viendrait à l'esprit des flegmatiques balayeurs qui font, chaque matin, la toilette de la cité qui fut la première capitale norvégienne. En fait, bien qu'on y brasse de grosses affaires, Trondjhem semble aujourd'hui bien endormie dans un calme provincial.
Mais, là aussi, que de souvenirs vous assiègent! Trondjhem, c'est la métropole de l'ancienne Norvège, et tout un passé héroïque s'y évoque fatalement. La vieille cathédrale, encore qu'elle disparaisse à demi sous les échafaudages qui servent depuis bien des années à sa réparation, a toujours grand air et force à rappeler le nom de saint Olaf, un saint qui ne fut pas très scrupuleux toujours sur la question du bien d'autrui.Ce saint-là fut un héros un peu pillard ; mais, au onzième siècle les héros n'avaient pas pour habitude de faire la petite bouche quand il s'agissait de butin ! Ce saint casqué et cuirassé ne donnait pas non plus sa part de coups d'épée, et quand il s'avisa, ayant conquis
son royaume par la force, de convertir ses sujets, ce ne fut pas uniquement par la persuasion.
Il n'était pas, d'ailleurs, plus tendre pour luimême, et la légende rapporte qu'une fois qu'il avait oublié les commandements de l'Église, et qu'il avait fait œuvre manuelle un dimanche, il se brûla, par expiation, sur la main, les morceaux de bois qu'il avait employés à quelque menu travail. Son joug était sévère, et les Norvégiens, qui devaient le révérer plus tard et invoquer son intervention céleste, ne se firent pas faute de se révolter contre lui, si bien qu'il fut forcé de se réfugier en Russie. Il en revint, au bout de cinq ans, très peu disposé au renoncement des terrestres ambitions, et sa fin sur le champ de bataille de Stiklestad fut épique. On raconte que le guerrier qui lui porta le coup mortel, fut saisi, quand il vit Olaf étendu à ses pieds, d'une grande pitié. Il couvrit le corps de son propre manteau, et, en versant des larmes, il essuya le sang qui souillait ce beau et mâle
Où est cette châsse de saint Olaf, tenue en si grande vénération, jadis, qu'elle amenait des pèlerins de toute la Scandinavie, formant àTrondjhem une population flottante supérieure à la population ordinaire?... Elle a disparu, dans les premiers temps de la Réforme, s'indignant, dans son fanatisme austère, de ces adorations qui frisaient de près le paganisme.
La Réforme a été funeste à cette admirable
EN NUKVtCE : UNE NORVEGIENNE — LA KARIUOLE — DANS LE WALDERS
cathédrale de Trondjhem, et certes les Wikings eux-mêmes ne se fussent pas conduits aussi brutalement que les luthériens, détruisant, dans leur fureur d'iconoclastes, toutes les splendeurs qui avaient été amassées là pendant des siècles : trophées, offrandes, statues du saint, inscriptions naïves des pèlerins, dépouilles d'autres cathédrales de pays vaincus, et s'acharnant à proscrire tout ce qui pouvait l'appeler le culte catholique, qui avait fait là des miracles de foi en élevant ce monument merveilleux.
Cette cathédrale est, depuis cette barbarie protestante, depuis ces aberrations à jamais déplorables, une grande mutilée. Qu'on songe jusqu'où a été ce vandalisme ! On a recouvert de ciment les délicates parois ornées de sculptures gothiques ; on combla des chapelles entières ; toute l'architecture fantasque primitive disparut, et, dans ce magnifique vaisseau nivelé ainsi sous le plâtre, on laissa l'emplacement d'une lugubre chapelle, sans la moindre ornementation.
J'ai erré longtemps autour de cette vieille église, qui appartient si vraiment à l'histoire, où, Bernadotte, qui ne s'étonnait plus de rien, vint se faire couronner comme souverain de la Norvège, pour obéir à une constitution récente, s'agenouillant, lui, l'ancien caporal des gardes-françaises, là où, bien des siècles auparavant, les vieux chefs norvégiens avaient reçu leur investiture. Comment ne serait-on pas porté à quelque rêverie
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devant ces prodiges invraisemblables de l'histoire, faisant qu'un montagnard pyrénéen succédât, après tant de secousses, aux jarls des antiques sagas !
Depuis plusieurs années, on travaille — je ne dirai pas activement, les crédits votés par le Storthing ne le permettent pas, mais avec persévérance — à la restauration de cette cathédrale, qui résume, pour ainsi dire, les annales de la Norvège. C'est actuellement au milieu d'un monceau d'échafaudages qu'on se glisse pour visiter l'église, où, avec des ménagements inlinis, on cherche sous les honteux badigeons de la Réforme les trésors artistiques du passé.
Des détails admirables d'ornementation apparaissent soudain, des statues sont à demi exhumées, des morceaux de sculpture d'une exquise finesse se montrent, sous la poussière blanche épandue partout. On venge le Vieil édifice des insultes qu'il a subies. Le chœur et son jubé, merveilleusement ajouré, s'offrent maintenant aux yeux dans leur splendeur reconstituée; mais il faudra des années et des années pour le rétablissement définitf du monument. En tous cas, c'en est fait à jamais des richesses du sanctuaire, du cadre prestigieux où se trouvait placé le reliquaire de saint Olaf, ouvert pour la dernière fois par Harald le Sévère, qui, avant de partir pour une de ses expéditions, coupa les ongles du saint, comme un talisman, et, ne voulant plus que personne, après lui, pût user de la même protection, jeta les clés de la châsse dans
le Nid, la rivière de Trondjhem, à laquelle elle dut d'abord son nom de Nidaros.
La fondation de cette église fut l'accomplissement du vœu qu'avait formé' Olav Trigvason, si, héritier légitime du trône de la Norvège, il reconquérait son pays contre le traître Hàkon. C'est un drame grandiose que toute cette histoire. Olav erre d'abord misérablement sur les mers, deux fois vendu comme esclave, puis il guerroie en Angleterre. Sur ces entrefaites, il est baptisé, et il devient l'époux d'une princesse irlandaise, la belle Gyda aux longs cheveux. Mais il songe toujours à la Norvège, et finit par y revenir victorieux. Dans sa foi nouvelle, il est intransigeant. Ces anciens héros ne faisaient rien à demi. Un jour, il arrive au milieu d'un sacrifice que faisaient aux dieux quelques-uns de ses sujets encore païens. Ceux-ci ont l'audace de l'inviter à y prendre part. Olav Trigvason avait des façons à lui d'entendre la plaisanterie. — « Oui, dit-il, je sacrifierai à vos divinités ; mais ces animaux que vous leur offrez, ne sont qu'un trop maigre hommage pour elles. » Il fait un signe ; ses guerriers s'emparent des principaux chefs païens, et les égorgent sur la pierre des sacrifices.
Mais c'est sa mort qui l'a rendu à jamais populaire dans les traditions norvégiennes. Sivend-àla-Barbe-fourchue, roi de Danemark, et Olaf de Suède se sont ligués contre lui. Olav Trigvason s'avance contre eux, à la tête d'une flotte qui
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porte tout l'espoir de la Norvège. Une tempête le sépare de son lieutenant Erling Skjalgson, et il n'a plus auprès de lui que onze vaisseaux.
Il monte le Grand-Serpent, et, malgré l'infériorité de ses forces, il attaque les Danois, les Suédois et les fils de Hàcon. A ceux-ci seuls il daigne prêter quelque attention, car ils sont Norvégiens comme lui.
Le combat est terrible. Le Grand-Serpent est assailli par tous les navires ennemis. Olav a renoncé à se servir de son arc, c'est la hache à la main qu'il bataille, et elle fait un épouvantable carnage. Mais l'heure vient où la résistance est impossible. Les Danois et les Suédois songent déjà aux humiliations dont ils abreuveront ce noble prisonnier; déjà ils vont le saisir... Non, Olav ne tombera pas vivant entre leurs mains. Tout rouge de sang, il élève son bouclier au-dessus de sa tète et se précipite dans les flots. On se bâte, avec un cri de rage, de se jeter dans la mer à sa poursuite : vains efforts ! Le héros a tenu sa parole : on n'a pas pu le prendre.
La ballade de Bjornson retrace l'inquiétude des guerriers commandés par Erling, séparé de son roi, tandis que, au loin, celui-ci succombe. Je veux la citer, dans sa rudesse : c'est une des plus célèbres du poète :
« De larges voiles naviguent sur la mer du Nord. — Sur la dunette, le matin, est debout — Erling Skjalgson. — Du regard, il sonde la mer du côté
du Danemark : — Ne vient-il pas, Olav Trigvason?
« Cinquante-six dragons sont là, — les voiles ca,rguées; vers le Danemark regardent, — les hommes hàlés. Alors s'élève un cri croissant toujours : — Où s'attarde le Grand-Serpent ? Ne vientil pas, Olav Trigvason?
« Silencieux, au même instant, tous attendent ; — car, du fond de l'abîme, — on dirait des soupirs qui montent vers la flotte : — Il est pris, votre Grand-Serpent! Il est tombé, votre Olav Trigvason!
« Depuis lors, des siècles se sont écoulés. — Mais les navires norvégiens entendent encore, — surtout pendant les nuits que la lune éclaire : — // est pris, votre Grand-Serpent! // est tombé, votre Olav Trigvason ! »
Le nom du héros est porté, aujourd'hui, par un navire norvégien. Mais, au lieu d'aller attendre les Danois dans les îles des fjords, il fait pacifiquement la poste jusqu'à Vadsœ, et au lieu de transporter des armes, il ramène seulement du poisson séché.
Autour de l'église s'étend un cimetière qui, celui-là, n'a rien de la simplicité sèche des cimetières protestants. Il est, au contraire, pittoresque à souhait, s'étageant sous des arbres touffus. Il descend une pente assez raide, au delà de la vieille cathédrale, et, n'étant borné par nulle clôture, il se perd lentement à l'horizon. Chaque concession forme une sorte de jardinet avec un banc au milieu des fleurs. Il n'y a pas de mo-