CANADIENS DE MONTRÉAL. — LE CLUB DE L’ & UNION LEAGUE
26 octobre.
Toute notre après-midi, toute notre soirée appartiennent aujourd'hui, mercredi, à des réceptions officielles. Le temps s’est mis à la pluie, et, quand il pleut à New-York, il y pleut bien.
Notre première réception est à l'hôtel de ville. Le maire, entouré du conseil municipal, nous accueille et nous souhaite la bienvenue ; puis on nous conduit dans la salle des séances. Le maire est au fauteuil, entouré du bureau ; les çonseillers ont cédé leurs sièges aux membres de la Déléga-
tion : ilsse tiennent debout devant les bancs réservés aupu: .c et garnis de curieux. Les magistrats de la cité américaine ont, dans leur reconnaissance, décidé d'offrir un hommage aussi rare que précieux à l'auteur de la statue de la Liberté: la séance ouverte le secrétaire du conseil lit une proposition qui confère à Bartholdi le titre de citoyen de la ville de New-York. La proposition, mise aux voix, est aussitôt acclamée, et voilà comment, sans cesser heureusement d'être Français, notre vaillant compatriote est devenu New- Yorkais d'adoption. Il peut, si le cœur lui en dit, être désormais propriétaire de l’autre côté de l'Océan.
De l'hôtel de ville nos voitures nous transportent à la Bourse du commerce. La Chambre de commerce est réunie et prend séance. Au discours tout aimable du président, c’est M. Hiélard, le délégué de la Chambre de commerce de Paris, qui répond ; il a ce rare bonheur de pouvoir parler à nos hôtes dans leur propre langue. Après lui on veut entendre encore le « grand Français », M. de Lesseps.
La Bourse contient une salle immense, un hall admirable où des milliers de personnes peuvent circuler, où l’on apporte des échantillons de tous les produits. À l'heure de l’après-midi où nous
PNR RAREMENT
sommes, le hall est plein. On nous conduit admirer du haut d’un balcon cette prodigieuse activité. A peine nous y sommes-nous montrés, que d’unanimes acclamations, des cris de « Vive la France! Vive la Délégation! » éclatent. Le chant de la Marseillaise s'élève, entonné par toutes les poitrines. Un réactionnaire, je vous l'avoue, aurait eu bien à souffrir pendant tout ce voyage.
Il nous faut descendre, nous montrer de plus près, nous mêler à la foule ; et sans cesse les acclamations recommencent et redoublent. M. de Lesseps est obligé de monter sur un banc, de prononcer quelques paroles; M. Spuller est obligé, lui aussi, de prononcer un petit discours, et ici, comme hier au Cercle de l’'Harmonie, il trouve dans son émotion personnelle les mots qui répondent à l'émotion générale,
De la Bourse du commerce nous passons au Bureau de la navigation : c’est l'amiral Jaurès qui a qualité cette fois pour répondre en notre nom à tous. Ici, une fois de plus, nous constatons ce que nous avons constaté au 1oment de notre arrivée, ce que nous venons àe constater à la Bourse de commerce, ce que nous constaterons partout jusqu’à la dernière heure : ce ne sont pas les autorités officielles seulement qui font bon
accueil à la France et à ses représentants, c’est le pays tout entier.
Nous voulions aller faire visite, sinon à tous les journaux de New-York, à tous les grands journaux du moins; car partout on a parlé avec bienveillance et de notre pays et de nous; aucune note discordante ne s'est fait entendre, même dans la presse dont les sympathies habituelles sont pour l'Allemagne. Mais il se fait tarc, nous avons été retenus à la Bourse du commerce et au Bureau de la navigation plus longtemps que nous n'avions compté : il nous faut choisir, bien à regret. Il est deux journaux tout au moins que nous ne saurions oublier, car ils ont vaillamment lutté pour l’œuvre de Bartholdi : c’est le Courrier des Etats-Unis et c'est le World. Au Courrier des Etats-Unis, notre collègue, M. Léon Meunier, nous présente à ses collaborateurs, aux rédacteurs du journal, à ses coinpositeurs. Nous serrons les mains de tous ces compatriotes qui font ici une œuvre si vraiment française. Au Worid, nous sommes accueillis par le rédacteur en chef, M. Pulitzer, un rédacteur en chef bien jeune encore et dont la physionomie est bien énergique. Celui-là aussi est un sincère ami de la France. Le World, en quelq:' :: années, s’est fait une place parmi les journaux les plus lus en Amé-
rique. De mois en mois, presque de jour en jour, son tirage n’a pas cessé de s’accroître. Quant à l'influence qu'il possède aujourd'hui, le succès de sa souscription en faveur du piédestal de la statue de la Liberté l’a bien prouvée.
Une surprise nous attend à Hoffman House, la plus gracieuse des surprises. Le maire de Montréal, M. Beaugrand, un Canadien, directeur du principal journal de Montréal, la Patrie, à fait le voyage de New-York pour venir à nous; il diîne avec nous, et au dessert il demande la parole. Le conseil municipal de Montréal, sachant qu'une délégation française est venue aux Etats-Unis, l'a envoyé pour nous inviter officiellement au nom de la ville. Un train spécial nous conduira à Montréal; un train spécial nous ramènera; la ville de Montréal lient, en outre, à prendre à sa charge tous les frais de notre séjour.
C’est un orateur de premier ordre que M. Beaugrand. Il est insinuant, il est éloquent, il parle la langue française la plus pure; il explique hien qu'il ne s’agit nullement d’une manifestation politique, que les Français-Canadiens n'ont contre l'Angleterre aucune velléité de révolte. Mais ils se souviennent qu'ils sont d’origine française,
qu'ils ont énergiquement défendu depuis deux cents ans la belle langue maternelle, et, puisque des Français ont passé l'Océan, ils voudraient les fêter, eux aussi, fraternellement.
Il n’eût pas même été besoin de toute l'éloquence de M. Beaugrand pour que ce discours nous allât au cœur. Nous aussi, nous aimons les Français-Canadiens; nous aussi, nous savons leur histoire, leurs luttes héroïques, leur persévérante énergie; nous aussi, nous voudrions bien aller serrer ces mains amies qui s’avancent vers nous. C’est par une acclamation unanime que nous voudrions répondre. Mais le pourrons-nous faire ? Là est toute la question. Nous venons ici avec une mission toute spéciale que notre devoir est d'abord d'accomplir ; y manquer serait manquer d'égards à nos hôtes américains. Les fêtes terminées, nous devons aller à Washington saluer le Président des Etats-Unis; et beaucoup d’entre nous ont de pressantes obligations qui les rappelleni en France. Heureux ceux qui pourront prolonger leur séjour! Ceux-là ne manqueront pas d’aller visiter Montréal et Québec, et, sans parler de l'attrait du voyage lui-même, ils se chargeront d'être auprès des Canadiens les interprètes de la sympathie et des regrets de tous leurs compagnons,
A ce même diner, 1l faut que je mentionne encore un toast porté en l'honneur de Bartholdi par le secrétaire du comité américain, M. Richard Butler. M. Butler est l'homme auquel la statue de la Liberté doit le plus. Il y a dans tous les comités du monde un homme actif qui fait la besogne de tous, et ici, celui-là, ç a été M. Richard Butler. Il nous raconte comment, en 1871, voyant M. Bartholdi tout plein de foi, tout possédé de la pensée d'exécuter une belle œuvre, il s'est dit que c'était un devoir de venir en aide à une foi si ferme, si ardente, de donner à un artiste la joie de faire de son rêve une vivante réalité. « Que sommes-nons, dit-il, nous autres pauvres gens qui n’aurons jamais de hautes pensées, et quel plus bel emploi de notre énergie que de nous dévouer à ceux qui valent plus et mieux que nous? » Et voilà pourquoi, à travers tant de difficultés, il n’a cessé d'apporter son concours à Bartholdi; et après la lutte le triomphe est enfin venu! M. Butler dit tout cela, mais avec une modestie si sincère, avec une cordialité si profonde, avec une conviction si pénétrante, une âme si belle et si généreuse se révèle dans ses paroles, qu'il alteint sans s’en douter — lexcellent homme! — à la plus haute éloquence.
L'heure presse cependant. Il nous faut remonter en voiture et, par une pluie toujours battante, nous rendre au club de l'Union League. Le club de l'Union League est le plus beau et le plus important de New-York. Il est installé dans un véritable palais; il a pour président M. Chauncey Depew, le plus célèbre avocat de New-York avec M. Coudert, qui fut le conseil du fameux Vanderbilt, qui, depuis la mort de Vanderbilt, est le président de la compagnie de chemin de fer le Central New-York.
En mettant pied à terre au bas de l'escalier du club, chacun de nous trouve un commissaire décoré d’insignes qui aussitôt s'empare de lui, le patronne, le conduit et le présente. La présentation a lieu au premier étage, dans la grande salle du cercle, la salle de spectacle magnifiquement décorée. La scène est couverte de palmiers et de bananiers, de fleurs de toutes sortes. Derrière ce massif de verdure, un orchestre se dérobe; à peine sommes-nous entrés que la Marseillaise et l'air national américain se font entendre, tandis que nos yeux voient partout associés les drapeaux français et les drapeaux américains.
L'installation du cercle est vraiment admirable. En notre honneur on a fait une exposition de peinture dans deux salons, en s'adressant à l’obli-
seance des amateurs ; l'exposition est fort belle, et nous n’y trouvons guère que des œuvres d’'artistes français. Nous visitons les divers étages du cercle, que relie un ascenseur, Salles de lecture, salles où l’on fait son courrier, salles de conversation, bibliothèque. Rien de plus confortable et même de plus luxueux.
La bibliothèque est aussi riche que variée. Avec tous les journaux, avec les principales Revues des deux mondes, on y trouve en abondance et les livres de voyage et les grands écrivains de tous les pays, et les livres de science et les livres de droit, et les belles publications artistiques. Ici on ne vient pas au cercle pour s'y ruiner et apprendre à ses dépens s’il faut, au baccarat, tirer ou ne pas ürer à cinq.
Mais onze heures sonnent et la Délégation est appelée. Ce n’est pas à une soirée seulement, c’est aussi à un souper que nous sommes conviés. Et quel souper ! Un souper splendide, un souvyer prodigieux, un souper dont les noces de Gamache seules pouvaient donner l’idée ! Les mets les plus recherchés, les plus coûteux, les pièces montées les plus savantes, les plus artistement dressées, s'y succèdent sur un meru qui ne couvre pas moins d'une page énorme imprimée fort serré. Il ne nous manque que l'appétit pour faire hon-
neur à ce festin de Sardanapale (1). A minuit passé, le premier service n’a pas encore achevé
(4) Voici ce menu dont, pour la curiosité du lecteur, je reproduis scrupuleusement le texte et l'orthographe :