CITY COLLEGE
29 octobre.
Un certain nombre d’entre nous ont rendu visite à l'École normale de jeunes filles et à l’établissement intitulé Columbia, qui répond à peu près à notre École centrale et à notre École des mines. À l’École normale ils ont été émerveillés du bon ordre, de la discipline, de la solidité de l'enseignement. A l'Institut Columbia, ils ont admiré la variété et la richesse des collections aussi bien que le zèle des étudiants. City college nous réserve un spectacle non moins intéres-
san£.
City college est le grand établissement d’ensei-
gnement secondaire de New-York. La ville en
fait tous les frais ; elle donne gratuitement aux adclescents. et les leçons des maîtres, et les livres nécessaires aux études, et tous les instruments de travail. On le voit, ni le gouvernement central des Etats-Unis ni même l'Etat n interviennent ici. City college n'appartient qu'à la ville de New- York; il s'ouvre cependant à d'autres enfants qu'à ceux de la ville elle-même. La grande ville, la ville riche de l'État, ne méconnait point la soüidarité qui l'unit au reste du pays; pouvant faire plus, elle se doit de faire plus.
Voici le grand point qui est à remarquer dans celte organisation et où se montre bien l'esprit pratique et sensé des Américains. Bien que la ville subventionne le City college, cet établissement n’est cependant pas sous l’auorité directe du conseil municipal. Il jouit d’une indépendance à peu près absolue ; il est administré par un comité de pères de famille, d'hommes reconnus pour leur compétence et leur autorité dans les questions d'enseignement, par des trustees, comme on dit ici.
Et voici un second point qui n'est pas moins remarquable que le premier et qui, lui aussi, montre bien l'esprit pratique et le bon sens des Américains. Quand nous parlons de liberté en France, il semble volontiers que liberté soit syno-
nyme d’anarchie, que tous doivent commander également, c'est-à-dire qu'en fait personne ne commande. La conception américaine de la liberté n’a rien à voir avec la nôtre. On sait bien, en ce pays de l'initiative personnelle, que rien n’est plus fort et plus fécond que l’action d’une volonté, et qu'il n’est point d'action collective utile sans une direction qui conduise vers un but unique les efforts de tous. Nulle part le principe d’autcrité n’est plus fermement établi et la discipline plus rigoureuse. Quand nos autonomistes et nos anarchistes évoquent à tout propos l'exemple de l'Amérique, ils montrent bien qu'ils ne la connaissent pas : un pelil voyage ici leur serait fort salutaire.
Les truslees du City college exercent un droit de contrôle. Ils vérifient les comptes, examinent les résultats, écoutent les plaintes; au besoin, si le chef de la maison leur paraissait mal remplir les fonctions qu'il occupe, ils ont le droit de le remplacer par un autre. Mais là se borne leur action. Tant que ce chef n’a pas démérité, c’est en ses mains, en ses seules mains qu'est déposée l'autorité. Lui seul veut, lui seul commande, lui seul ordonne. Ayant toute la responsabilité, il faut qu'il ait aussi tout le pouvoir.
Et le chef actuel de City college n'est pas, Je
vous en réponds, un homme à laisser prendre par d’autres l’autorité qui lui appartient. C'est un ancien général, un général volontaire de la guerre de sécession, le général Webb. Il a été à trente batailles et une glorieuse blessure le force à trainer la jambe; mais il est resté robuste, plein d'énergie, commeilest plein de bonne humeur.
Il conduit son collège comme autrefois il conduisalt ses soldats.
On entre à City college à la suite d’un examen, après avoir terminé Jes études de l’enseignement primaire, les classes de grammaire, comme on dit en Amérique. Il faut être âgé de quatorze ans au moins ; mais bon nombre d'élèves ont dépassé cet âge.
City college ne compte que des externes. Les classes ont lieu de neuf heures du matin à une heure de l'après-midi. Chaque classe dure une heure. Point de maîtres d'étude, point de surveillants. Quand l'heure sonne, un timbre retentit. Les élèves savent dans quelle salle ils ont à se rendre pour la leçon prochaine; ils y vont d’euxmêmes, sinon au pas cadencé et régulier de nos lycéens, au moins en bon ordre et sans tumulte. Quand sonne une heure de l'après-midi, le collège ferme jusqu'au lendemain.
C’est peut-être chose un peu fatigante et pour
les maîtres et pour les élèves, que quatre heures de travail consécutif ; mais l'habitude, ici comme en toute chose, fait beaucoup; et d’ailleurs bon nombre de ces élèves, qui ne sont pas riches, trouvent dans l'emploi de leur après-midi le moyen de subvenir à leurs besoins.
L'enseignement de City college comprend trois divisions : la division littéraire, la division scientifique, la division, d'institution pius récente, appelée la division mécanique. La première conduit aux carrières libérales, aux études de l'Unïiversilé, à l'exercice du droit ou de la médecine ; la seconde a pour but de préparer des ingénieurs et des chefs d'industrie. C’est à nos écoles d'arts et métiers deChàâlons, d'Aix ou de Saumur, qu’on pourrait, je crois, comparer plus exactement la troisième division.
Bien que les études de ces trois divisions soient distinctes et poursuivent un but spécial, on n’a pas voulu cependant abuser trop tôt de la spécialité. L'instruction scientifique occupe une place importante dans la division littéraire ; l’instruction littéraire une place importante dans la division scientifique; et toutes deux aussi une place importante dans la division mécanique.
Les cours durent quatre ans pour le moins, volontiers cinq ou six. L'élève qui les a suivis
avec succès emporte un diplômt à sa sortie, diplôme dont la seule sanction est l'autorité du City college et qui n'en est pas moins pour un jeune homme la plus précieuse des recommandations. On le voit, si les études d'enseignement secondaires commencent ici plus tard qu'en France, elles se terminent plus tard aussi. En Amérique — chose qui nous étonne d’abord, — la jeunesse est moins pressée qu'en France; elle connait moins la fièvre d’entrer dans la vie; les écoliers de vingt ans ne manquent pas au City college.
Nous visitons, conduits par M. Webb, les trois étages de son établissement. Nous passons une dizaine de minutes dans une douzaine de classes successivement : classes de langues vivantes, français et allemand, de littérature anglaise, de atin, de grec, d'histoire naturelle, d'histoire et de géographie, de chimie, de physique. L'amphithéâtre de physique est vaste, bien éclairé, pourvu des plus beaux appareils pour toutes les expériences, L'on y peut amerer la lumière électrique ; et justement nous voyons au tableau la f'gure tracée des principales variétés des lampes électriques. Dans le laboratoire de chimie, chaque élève a son petit fourneau, sa place à une table de marbre, sa provision de fioles, de corps simples ou
composés, de réactifs. Il n'assiste pas seulement à desexpériences faites par le professeur ; il s'exerce à expérimenter lui-même.
Les collections d'histoice naturelle, minéralogiques et botaniques, sont bien pourvues. On nous montre des microscopes qui permettent aux élèves d'étudier la constitution des tissus ; on nous fait voir de belles photographies faites par eux et qui représentent l'estomac d'une huître. La vue de cette photographie ne nous empèchera pas, heureusement, de continuer à faire honneur aux blue-points qu'on nous servira.
L'atelier des mécaniciens est des plus curieux.Une machine à vapeur y distribue par de nombreuses courroies la force nécessaire à faire marcher les tours et scies mécaniques. Nous voyons d’excellents travaux exécutés par les élèves, auxquels leur travail est payé lorsqu'il mérite de l'être. Le général Webb offre à la France quelques-uns des plus beaux échantillons de ces travaux, et notre ami Léon Robert s'empresse de les accepter au nom du ministère de l'instruction publique.
Je m'en voudrais d'oublier un exercice auquel on nous fait assister au cours de cette visite et qui, au premier abord, nous étonne, nous parait même étrange, car rien d’analogue ne se pratique chez nous. Le général Webb nous fait monte
à l'étage supérieur, qu’occupe la chapelle, et nous fait asseoir sur les premiers bancs. Un élève est appelé. Il monte sur l’estrade, qui correspond à ce que, dans nos églises catholiques, nous appellerions l’autel: etalors, debout sur l’estrade, il nous adresse un netit discours. C’est le développement d’un lieu commun de morale. L'élève a dix-neuf ou vingt ans. Il n’est aucunement gêné de notre présence; il développe sa thèse avec assurance ; il a la parole facile; il joint le geste à la parole. Le ton est à moitié celui de l’homme qui cause, à moitié aussi celui du prédicateur qui parle dans la chaire. Quand la séance est terminée, le général nous explique comment se fait cet exercice réservé aux élèves qui achèvent leurs études, à ce que nous appellerions les élèves de rhétorique et de philosophie. L'élève choisit son sujet; il en fait l’objet d’un devoir écrit qu'il soumet d'abord à son professeur. Le travail une fois corrigé par le maître, l'élève le reprend, apprend par cœur sa composition ou se borne à se la bien assimiler; il est appelé alors à l’exposer de vive voix devant ses camarades réunis.
Nous touchonsici au vif l’une des grandes différences entre le tempérament américain et le nôtre et aussi, par une suite naturelle, entre l’enseignement chez les deux nations. Après nous
être étonnés, nous réfléchissons et nous cessons de nous étonner. Chez nous, vieux paysclassique, écrire est la chose importante, presque la seule que l’on s'efforce d'enseigner à la jeunesse. Beaucoup de nos jeunes gens arrivent à écrire, à trop bien écrire même quelquefois ; on ne se soucie guère de leur apprendre à parler. Leur travail personnel est à l’étude, en tête à iête avec le papier blanc ; en classe, ils sont passifs surtout. On leur fait lire leurs devoirs écrits ; on corrige ces devoirs avec soin, voire avec minutie. Veut-on rompre avec la tradition, les forcer à se mettre en avant et à parler? Nos jeunes maîtres savent combien la chose est difficile ; l'inexpérience et la crainte du ridicule paralysent nos jeunes gens, Et dans la vie, plus tard, quand les hommes auraient besoin de se servir de la parole pour défendre une opinion, ils hésitent, ils ont peur, ils s’abstiennent; quand ils ne s’abstiennent pas, bien souvent ils balbutient, disent mal ce qu'ils ont à dire et recueillent les railleries. Plus la démocratie va se développant, plus fleurissent les avocats, qui seuls ont appris à parler, et, à défaut des avocats, les braillards des réunions publiques.
En Amérique, où la démocratie est une institution déjà séculaire, l’enseignement s’est mis en harmonie avec les mœurs. Bien plus que la
plume, l'instrument d'action entre tous, instrument précieux qu'il faut mettre à la disposition de chacun, c'est la parole. Personne n’a peur d'entendre le son de sa voix; tout le monde parle, plus ou moins bien selon les dons de la nature; tout le monde sait parler, tout le monde même aime parler. On est prêt à écouter, mais à la condition d’être écouté à son tour. Aucune assemblée, grande ou petite, n’effrayera, vous pouvez en être sûrs, une fois entré dans la vie, ce collégien que nous venons de voir sur une estrade, débitant son petit lieu commun de morale, s’exerçant à la déclamation et à l'action oratoire aussi bien qu’à l’éloquence. Avec un peu d'amourpropre il se croit déjà sans peine un petit Cicéron, un autre Webster, un autre Calhoun, un autre Clay. L'abus est toujours à côté de l'usage. Il nous explique aussi, ce pelit collégien, et les toasts innombrables que nous avons déjà entendus à tous les banquet:, et ceux que nous entendrons encore. Un banquet en Amérique n’est pas à proprement parler, un banquet; c'est un prétexte à harangues; la véritable fète commence au dessert.
Une pensée m a obsédé durant cette visite. On enseigne ici le grec et le latin. On commence seulement l'étude des langues mortes à quatorze
DE PARIS AU NIAGARA 125 ans, au sortir de l'école primaire. N'est-ce pas bien tard? Est-il possible encore, en s’y prenant alors seulement, d'arriver en quatre ou cinq ans, avec quelques heures en tout par semaine, à la connaissance sérieuse de ces langues? C'est là le : gros problème qui nous occupe en France, nous à qui l’enseignement secondaire et les bonnes études classiques tiennent à cœur.
S'il n’est pas trop tard vers la quatorzième année pour aborder 1 ‘de des langues mortes, alors la question est forc simplifiée. L'école primaire pour tous, une bonne école primaire : voilà la solution à la fois la meilleure et la plus démocratique. Les trois ordres d'enseignement se superposent au lieu de se faire concurrence.
L'enseignement secondaire se recrute parmi les meilleurs sujets de l’enseignement primaire, comme à son tour l’enseignement supérieur se recrutera parmi les meilleurs sujets de l'enseignement secondaire. Tel est l'idéal à poursuivre, celui dont ont rêvé, en ces dernières années M. X. Ferneuil et d’autres encore. Mais la chose est-elle possible? Voilà la question. L'expérience est redoutable. On comprend que l'on hésite à l'entreprendre chez nous. Elle a été tentée en ce pays neuf: la circonstance est bonne pour voir les résultats qu’elle a produits. Mais ici, pour juger,
il ne suffit pas de regarder vaguement et de passer. C’est de près qu'il faut examiner et vérifier. Je reviendrai au City College.
Le vendredi soir, la Délégation est réunie autour de la table de M. Lévi Morton, l’ancien ministre des États-Unis à Paris, dans son superbe hôtel de la cinquième avenue. La toute gracieuse M°e Morton a tenu, quoique souffrante, à nous faire les honneurs de sa maison. Ici une invitation, et la plus séduisante des invitations, nous attend. Le président du club de l'Union League, l'orateur qui a prononcé le grand discours de l'inauguration de la statue de Bartholdi, M.
Chauncey Depew, est aussi, vousle savez déjà, le président de la compagnie du grand chemin de fer, le Central New-York.Il ne veut pas que la Délégation s’en retourne sans avoir visité la merveille des États-Unis, les chutes du Niagara. Il nous offre un train spécial pour nous conduire et nous ramener; lui-même nousaccompagnera, et, durant tout le voyage nous serons ses hôtes.
Vous devinez si cette offre charmante est accueillie par une acclamation unanime et enthousiaste! Nous rêvons par avance de ce Niagara dont nous avons lu tant de magnifiques descriptions et que nous n'espérions guère pouvoir visiter.