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LA VIE À NEW- YORK — LE « CERCLE DE BROOKLYN

30 octobre.

Nous employons notre journée du samedi à visiter un certain nombre d’amis de New-York qui, aussitôt qu'il ont appris notre arrivée, sont venus nous voir les premiers à notre hôtel. Nous ne pouvons, dans ces rapides visites, voir qu'un petit coin de la vie américaine; mais il suffit à nous montrer qu'ici comme ailleurs, malgré la fièvre de l'existence et l’impérieuse obligation de gagner de l'argent, beaucoup d'argent, la vie de famille est la vraie vie, celle où l’on rêve le bonheur. Le home n’est pas un mot qui ait moins de sens à N° ;-York qu'à Londres. C’est à son home, au bien-être de sa femme et de ses enfants que

songe, tout en alignant ses chiffres et en livrant le rude combat pour la vie de neuf heures du matin à cinq heures du soir, le négociant de Broadway ou de la ville basse. En calculant les gains de chaque opération, il se dit qu'elle augmentera l’aisance de tous les siens. Sitôt sa laborieuse faction à l'office terminée, il a hâte de revenir dans ce petit monde qu'il aime et où il se sent aimé. Durant sept ou huit heures il vient de déployer sans relàche ses qualités d'énergie, il a Joué des coudes sans pitié vis-à-vis des étrangers, des indifférents, des inconnus — et malheur aux faibles, en ce pays plus que n'importe où ! Malheur aussi aux sentimentaux, si l'éducation américaine permettait à beaucoup d’être des sentimentaux ! Une fois rentré dans la maison, l'homme change: la période de combativité est terminée el une détente se fait ; le Yankee devient un autre homme. Il appartient maintenant à sa femme, à ses enfants, aux amis qu’il reçoit ou par lesquels il est reçu, à la sociabilité. Il laisse s'épanouir tout ce qu'il y a en lui de tendresse, de bonté, d’affabilité ; il se repose dans une vie plus douce. Il n’en trouvera que mieux éveillés, à neufheures le lendemain matin, sa faculté d'énergie et ses instincts de combat.

L'Américain aime son home et se plaît à l'orner;

il ne néglige rien pour en faire un séjour où tout réjouisse ses yeux, où le confortable, le luxe et l'élézance l'entourent. La maison est commode ; elle est bien distribuée, avec de grandes pièces bien éclairées et communiquant ensemble par de larges baies; elle est chauffée du haut en bas — trop chauffée même — par un calorifère. Dans toutes les pièces nombre de sièges bas, moelleux, capitonnés, où l’on est bien assis, couverts de peluche, de velours, de tapisserie, égayent les yeux par la diversité des formes autant que par la variété des couleurs. Partout de riches tapis aux tons vifs. Partout sur les murs des tableaux et des gravures dans de beaux cadres savamment travaillés, ou des faïences hollandaises, arabes ou persanes. Sur les étagères nombre de bibelots de l'Inde, de la Chine, du Japon, entremèêlés de figurines de Saxe. En visilant le vieux monde, ces heureux de la terre n'ont pas oublié leur pays: ils ont rapporté leur butin, enlevé à grands coups de dollars ; ils aimeut à vivre parmi ces souvenirs.

On saitcombien l'ameublement s'est transformé chez nous durant ces trente dernières années, quelle place y a prise le souci de la couleur et de l'art. C’est à l’école de Paris que s’est mise l'Amérique, bien plus qu’à celle de l'Angleterre. C’est

l'intérieur de la maison parisienne que nous retrouvons partout ici. Avec son don merveilleux d'assimilation , le nouveau monde s’est vite mis au courant de tous les progrès accomplis. Un œil exercé peut sans doute signaler ici un peu moins d'harmonie, certaine prédilection pour ce qui est voyant et un peu heurté, un choix moins sévère, un goût moins affiné; mais se sont là choses inévitables au début. J'imagine qu'au xvi° siècle, à l'aube de la Renaissance fi ançaise, alors que nous imitions l'Italie, le demi-barbare se révélait chez nous par bien des détails. L'Amérique est aujourd'hui encore presque toute neuve; elle a été d’abord au plus pressé, au progrès industriel et commercial : on sait quelles merveilles elle a accomplies en moins d’un siècle. Nous pouvons lui accorder un peu de crédit encore pour acquérir la délicatesse du goût; elle l'’acquerra certainement plus vite que l'Angleterre ou l’Allemagne : ce que nous venons de voir dans l’ameublement des maisons, ce que tout le monde a pu voir, sans quitter Paris, dans la toilette des Américaines, dans leur instinct à choisir les couleurs qui leur siéent et à porter leurs vêtements, nous en est la preuve certaine.

Un joli intérieur coûte cher à Paris; il coûte ici beaucoup plus cher encore. La note d’un ta-

RS paf

pissier, d'une couturière ou d’une modiste de Paris est toute modeste si on la compare à celle d’une modiste, d’une couturière ou d’un tapissier de New-York. Mais l'Américain en ces matières ne marchande pas et se résigne ; car il aime le luxe, il aime briller et paraître autant que le Français lui-mème. Il ne marchande pas davantage sur le prix que coûtent les équipages, les valets de pied, les cochers et les domestiques en livrée; car la livrée elle-même, longtemps inconnue en Amérique, y a fait invasion depuis quelques années, à limitation du vieux monde. La démocratie, de l’autre côté de l'Océan, nous prend jusqu'à nos institutions les moins démocratiques : je ne sais si elle aura à sen féliciter. Mais c’est ià chose qui la regarde.

Le soir, nous sommes invités à une réception au cercle de Brooklyn, la ville de huit cent miile habitants qu'Æast River sépare de New- York.

En nous rendant au cercle de Brooklyn, nous assistons dans Broadway à une procession curieuse. Des élections municipales se préparent ici qui doivent avoir lieu mardi prochain. Trois candidats sont en présence pour la mairie : le

candidat républicain, le candidat démocrate et un troisième candidat, le candidat socialiste, qui se nomme M. Henry George. La procession que nous rencontrons est organisée en faveur de la candidature socialiste. Une couple de milliers d'hommes, marchant quatre par quatre dans un ordre parfait, parcourent les rues de New-York. Ils portent des torches, des lanternes de couleur suspendues au bout de longs bâtons; ils portent des drapeaux, des bannières, des transparents sur lesquels nous lisons le nom de Henri George, les principaux articles de son programme, des invitations à voter pour lui et, je crois même, quelques attaques aussi à l'adresse de ses adversaires. La pluie qui tombe à torrents n’émeut pas les manifestants.

Nos voitures traversent le pont de Brooklyn; elles nous déposent à la porte du cercle tout éblouissant de lumières.

La réception de Brooklyn nous offre un attrait nouveau et tout charmant. Jusqu icinous n'avons été reçus partout que par des hommes, et c'était chose un peu attristante pour les yeux de ne rencontrer partout que des habits noirs et des cravates blanches, d'être privés de la société des Américaines. Le cercle de Brooklyn est plus hospitalier ; ici le beau sexe s’est mis en toilette de

soirée pour nous recevoir, et les membres féminins de la Délégation ont été invités. Quand je pénètre dans le cercle, c'est une jeune Américaine, élégante, jolie, à la physionomie intelligente qui prend mon bras, me demande mon nom, me présente au président et aux principaux membres du cercle. Les salons sont décorés avec goût, pleins de fleurs et de verdure. De temps en temps un orchestre se fait entendre, mais discrètement et de façon à permettre aux conversations de s'engager.

Deux heures durant on cause en effet, en anglais et en français, et le temps passe vite à regarder les fraiches toilettes et les visages aussi frais que les toilettes. Il n’est pas une jolie miss à qui notre galant doyen, M. de Lesseps, ne tienne à ètre présenté. À minuit, un petit souper nous est offert, et l’on continue de causer d’une facon plus intirae. Cette soirée de Brooklyn est absolument délicieuse.

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