VOYAGE AU NIAGARA
31 octobre. — 1er novembre.
Nous étions rentrés à Hoffman House par une pluie torrentielle. Notre surprise est grande, grande aussi notre joie, le dimanche matin au réveil. Tandis que nous dormions, la pluie a cessé de tomber; le ciel reste couvert, mais rien de menaçant dans son aspect. Le rendez-vous est à dix heures à la gare du Central New-York ; nous y trouvons notre hôte, M, Chauncey Depew.
Nous y trouvons aussi l’aimable secrétaire du comité américain, M. Richard Butler, sa fille charmante et son gendre non moins charmant, M. et M" Glenzer. Nous prenons place dans le train spécial préparé à notre intention; il se
compose du wagon particulier de M. Vanderbilt, qui contient une cuisine, un grand salon-salle à manger, décoré et meublé avec autant de goût que de luxe, une chambre à coucher, un boudoir coquet à l'arrière. Nous n’aurions pu trouver tous place dans ce wagon; un second, fort élégant lui aussi, a été joint au premier.
Nous franchissons sur un pont le petit bras de mer qui enclôt l'île où est bâti New-York; nous voici maintenant longeant la rive gauche de l'Hudson. Pendant quatre heures, jusqu’à Albany, nous ne cesserons pas de remonter cette rive, ayant toujours l’Hudson à notre gauche.
On a souvent célébré la beauté pittoresque des rives de l’'Hudson ; on ne la célèbrera jamais trop. C'est vraiment un des plus beaux spectacles qui se puissent imaginer. Tantôt les collines s’abaissent et descendent par une pente douce jusqu’à la rivière ; tantôt leurs sommets boisés dominent l’eau à pic et ressemblent à de superbes falaises. Le Rhin entre Cologne et Mayence, le Danube entre Orsova et Belgrade n'offrent pas des paysages plus grandioses. La beauté de ceux-ci, c'est qu'ils ne sont pas trop sauvages : l'humanité s'y montre à côté de la nature. Elle s’y montre même trop d’abord ; car à chaque petite station que nous traversons, nous voyons sur les palis-
sades, sur les murailles des maisons, sur les rochers même, toutes sortes d’affreuses inscriptions en lettres énormes, recommandant tel ou tel produit de tel industriel. Mais peu à peu ces affreuses inscriptions disparaissent. A notre gauche, au delà du fleuve, à notre droite, près de nous sur les collines, nous découvrons seuiement nombre de villas, de chäteaux de tous styles, entourés de vastes parcs. C'est ici que les heureux de la vie choisissent d°: préférence leur résidence d'été. A mesure que nous passons devant ces habitations, nos hôtes nous nomment les principales. À droite de la rivière aussi bien qu'à sa gauche, la vue doit être féerique.
Pour nous, nous ne pouvons détacher nos yeux de ce panorama qui sans cesse se transforme comme un décor de théâtre qui se déroulerait devant nous. Toujours au premier plan l'Hudson aux eaux Jaunâtres, large à peu près comme l’est le Danube à Giurgevo, sur lequel passent et se croisent des bateaux à vapeur, des barques, des chalands. Et de l’autre côté de l'Hudson des collines et des collines, des fermes, des châteaux, des villages ou des petites villes, des champs et prairies, des bois surtout et des forêts. Pourquoi, hélas ! ne sommes-nous pas venus ici quelques semaines plutôt, dans toute la magnificence de
l'automne ? Déjà bien des feuilles sont tombées, bien des arbres montrent leurs rameaux nus, en costume d'hiver. Il reste pourtant, çà et là, bien des taches d’un jaune tantôt éclatant, tantôt adouci; d’autres d’un rouge vif, que ne connaissent pas nos arbres d'Europe et qui fait de chaque feuille comme une fleur de pourpre.
A midi, nous apercevons à mi-hauteur des collines, sur la rive droite de l’'Hudson, West- Point, l’École de Saint-Cyr américaine. Aucun emplacement plus admirable que celui-ci. Nos futurs officiers, enfermés au fonà d’une cuvette dans la vieille maison bâtie par Mm° de Maintenon, seraient jaloux de leurs émules du nouveau monde, s’il leur était donné de voir leur admirable installation. Un professeur de Saint-Cyr voudrait bien pouvoir s'arrêter et visiter West- Point.
Albany franchi, l'aspect du pays change. Nous avons quitié l’'Hudson, nous dirigeant vers le Nord. Nous remontons un petit affluent de l'Hudson, tantôt rivière, tantôt presque torrent, aux rives sauvages et accidentées. Les villes et les villages sont plus rares; nous sommes en pleine campagne américaine. Et celle-ci ne ressemble pas à nos campagnes de la France, de la Belgique, de la Hollande, de l'Angleterre ou de