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l'Allemagne du Sud, où la terre a tant de prix, est si disputée et si morcelée. Beaucoup de landes, beaucoup de bruyères aussi; partout là où les arbres ont gardé leurs feuilles, des tons d’un rouge incarnat, se détachant sur le sol noirâtre et l'herbe pâlie. A la matinée grise et couverte a succédé une après-midi splendide; l'air est léger et transparent ; le ciel n’a plus le moindre nuage ; nous voyons le soleil se coucher dans toute sa gloire, au milieu d’une auréole flamboyante. C’est le beau temps qui est venu après la pluie battante de l’autre nuit; il ne nous quittera plus.
Depuis notre départ de New-York, nous n’avons pas cessé d'avancer avec une vitesse qui varie, suivant les conditions de la voie, entre cinquante et soixante milles à l'heure. La nuit est close lorsque nous nous arrêtons à la gare de Rochester; la gare est pleine de curieux qui, avertis de notre passage, sont venus acclamer chaleureusement les Français. Ils veulent voir la Délégation; ils veu'ent entendre et M. Bartholdi et M. de Lesseps. Deux fois encore, en traversant d’autres villes, il faudra que le train s'arrête pour écouter des vivats enthousiastes en l'honneur de la France et de ses délégués.
Le diner est servi. A peine est-il achevé joyeu-
sement que le train s'arrête encore, et, au moment où nous y pensivns le moins, M. Depew nous annonce que nous sommes arrivés au Niagara. Il est neuf heures précises; nous avons fait en onze heures exactement l'énorme trajet de New-York aux chutes. Pour nous rendre à l'hôtel, nous n'avons qu'une rue à traverser. Nous sommes bien au Niagara ; out près de nous, un peu à notre gauche, nous entendons la voix incessante, à la fois sourde et forie, des masses d’eau qui se précipitent.
Nous sommes trop près du monstre pour résister à la tentation de l’approcher davantage encore. La nuit est claire, piquée d'innombrables étoiles qui scintillent. Une toute petite lune, une lune nouvelle, montre dans un coin du firmament son mince croissant. C'est bien «l'obseure clarté» dont a parlé le poète. Quand nous sommes arrivés après une descente de cinq minutes, au bord du Niagara, ceux qui ont de bons yeux peuvent déjà discerner les deux chutes et l’île qui les sépare; les autres aperçoivent seulement, au-dessus des chutes, les taches blanches qui bouillonnent, audessous des chutes, comme un nuage blanc qui monte de l’abime. Dans le silence et le sommeil de la nature qui nous environne, Ce qui nous frappe le plus, c'est la grande voix du Niagara,
toujours égale, qui jamais ne s’enfle ni ne s’abaisse ; toujours grave, imposante et inexorable comme la fatalité ; plus menaçante qu'aucun éclat de fureur; qui paraît d'autant plus formidable qu'on l'écoute plus longtemps.
Si j'étais un grand peintre la plume à la main M. Zola ou M. Pierre Loti par exemple — et il faudrait se sentir un grand peintre pour entreprendre cette tâche, — j'essayerais de vous décrire, à mOn tour, ce que J'ai vu au Niagara. Mon ambition, plus modeste, sera seulement de faire comprendre ce qu'est le Niagara, et de raconter notre visite.
Le Nord de l’Amérique forme un immense plateau sur lequel les neiges tombent et s'’accumulent durant la longue saison de l'hiver. Lorsque ces neiges se fondent, elles déversent leurs eaux dans les parties basses et centrales de ce plateau, dans cinq grandes cuvettes, dans ces lacs qui s'appellent le lac Supérieur, le lac Michigan, le lac Huron, le lac Erié et le lac Ontario. De ce dernier sort le Saint-Laurent, ce fleuve énorme au cours rapide, aux eaux claires, qui charrie à l'océan Atlantique le trop-plein des eaux de ces lacs.
Les trois premiers et les trois plus considérables, les lacs Supérieur, Michigan et Huron, communiquent entre eux ; un large canal fait à son tour communiquer le lac Huron avec le lac Erié. Mais entre le lac Erié et le lac Ontario un énorme obstacle, un seuil de rocher d’une épaisseur de trente-six milles, de plus de quatorze lieues, s'élève. Ce seuil de rocher n’a pu arrête. l’eau débordante ; elle s’est frayé un passage à travers l'obstacle ; elle s’est ouvert sa voie. Cette voie, c'est la rivière du Niagara.
Entre le lac Erié et le lac Ontario la différence de niveau est considérable. L'eau du lac Erié à pu franchir le seuil de rocher, elle n’a pu sy creuser un lit qui, par une pente douce, la conduise insensiblement au lac Ontario. Une chute brusque et violente ne pouvait manquer de se produire là où l'obstacle s’arrêterait tout à coup, où se manifesterait la différence des deux niveaux.
El fut un temps certainement où la chute du Niagara se faisait à l’entrée du lac Ontario luimême, à son bord escarpé de l’ouest. Le Niagara se précipitait dans le lac même, d’une hauteur de cent mètres au moins, avec sa masse d’eau immense ; et ce devait être alors un prodigieux spectacle, auquel nul homme n’a assisté. Mais peu
à peu l'eau a usé la roche à l'endroit où elle se précipitait; elle l’a limée, entamée, détruite ; et ainsi de jour en jour, d'année en année, de siècle en siècle, s'éloignant de la rive de l'Ontario, la chute du Niagara a reculé vers le lac Erié. Elle est aujourd’hui presque au milieu de l’espace qui sépare les deux lacs; à quatorze milles de l’un, à vingt-deux milles de l'autre. Le Niagara ne cesse de continuer son œuvre; doucement, patiemment, invincib'ement, il use la roche de laquelle il se précipite. On a pu mesurer son travail depuis qu'on l’observe ; aujourd'hui des géologues pourraient détermine * approximativement de combien de milliers d'années le Niagara est âgé. Ils pourraient nous dire aussi dans combien de milliers d'années il aura achevé de creuser entre les deux lacs son passage tourmenté et violent. Il n’y aura plus alors de chute du Niagara ; il n’y aura qu’un chenal étroit où l’eau se précipitera, impétueuse, tourbillonnante et furieuse, avec la rapidité de la flèche, Mais, de même que l'humanité n'a pas vu le commencement de ce travail, il est possible qu'elle n'en voie pas la fin.
Actuellement, je l'ai dit, la chute du Niagara est située au milieu des terres, et voici l'aspect qu'elle nous présente. Au-dessus de la chute, une masse d’eau large, relativement peu profonde,
courant d'une vitesse extrême sur un lit formé de blocs de rocher détachés et emportés par le torrent. Une île située au milieu du courant, flanquée de quelques îlots plus petits, l’île des Chèvres (Goat Island), divise cette masse d'eau en deux bras inégaux. Le petit bras court à droite, du côté de la rive américaine, car le Niagara forme la limite entre les Etats-Unis et le Canada ; le grand bras, trois fois large comme le premier, court à gauche, du côté de la rive canadienne. L'eau, violemment roulée sur ces blocs de rocher, rejaillit, bondit, tourbillonne et écume en tous sens : ce sont là ce que l’on appelle les « petits rapides. »
Au-dessous, à l'endroit où se termine Goat Island, sont les chutes. D'un côté, la chute américaine, la chute du petit bras, la petite chute; de l’autre, la grande chute, la chute canadienne, le ITorse shoe, le Fer-à-cheval, ainsi nommée à cause de sa forme. De l’une comme de l’autre, d'une hauteur de cinquante-deux mètres, le Niagara tout entier se précipite dans une immense cuve de roc, aux bords taillés à pic. Et plus bas maintenant, c'est par une route étroite, resserrée enire deux parois escarpées, que l’eau, incessamment versée par les deux chutes, se rue vers le lac Ontario.
On a peine d'abord à concevoir qu’elle puisse trouver place dans ce chenal resserré. On n’est pas étonné d'apprendre qu'elle y atteigne la profondeur effrayante de cent quatre-vingt-dix pieds anglais, près de soixante mètres, une profondeur tout juste égale à la hauteur qui sépare le niveau de l’eau de celui des rives elles-mêmes. On devine aussi quels effrayants remous, quelles luttes entre les divers courants s’agitent dans cette profondeur de soixante mètres. Et c'est en effet au-dessous des chutes du Niagara, à une distance de trois milles environ, que se produisent ces gigantesques tourbillons que l’on nomme les « grands rapides » et qui ont coûté la vie au téméraire capitaine Boyton.
Maintenant que j'ai donné au lecteur une image de la scène aussi exacte qu'il a dépendu de moi, laissez-moi vous raconter brièvement notre visite.
Il avait été convenu que le lundi matin tout le monde serait prêt à huit heures exactement :
vous pensez bien que personne n'a été en retard. Les promesses du soleil couchant d'hier n'ont pas été un mensonge : la matinée est radieuse et met la joie dans tous les yeux et tous les cœurs. Nous partons sous la conduite du surintendant du Niagara; carle Niagara est aujourd’hui pro-
priété nationale et un fonctionnaire y représente le gouvernement des Etats-Unis. Il a bien voulu se faire lui-même notre obligeant cicerone.
Naguère encore, le Niagara était abandonné à l'exploitation et à la rapacité des particuliers. Des usines s'étaient établies tout au bord du courant pour en utiliser la force motrice. On avait bâti des hôtels en grand nombre sur la rive. Enfin et surtout, dans l’île des Chèvres, dans les îlots, sur les berges, s’étalaient sans pudeur les réclames américaines, en lettres hautes de deux ou trois mètres. Le Niagara est le grand rendez-vous de la curiosité américaine, le lieu de grand pèlerinage. Là viennent faire leur voyage de noces tous ceux qui n’ont pas assez de loisir ou assez d'argent pour s ‘offrir un tour en Europe. Les industriels y recommandaient à l’envi leurs moutardes, leurs sauces ou leurs bières. Il n'était pas non plus un seul endroit offrant un point de vue curieux où l’on pût s'arrêter et regarder sans être obligé de payer un droit de cinquante cents (deux francs cinquante) par personne. C'était devenu une honte, un scandale ; on peutle dire, on ne voyait plus le Niagara. Il était en même temps confisqué et déshonoré.
C’est de l’excès même du mal qu'est sorti le bien. Le Congrès, qui pourtant n’aime pas à faire
acte d'autorité, a pris un grand parti. Comme le parc de Yellowstone, le Niagara a été rendu à la nation tout entière. On a exproprié et indemnisé les propriétaires, rasé les usines et les hôtels, balayé les affiches, chassé les exploiteurs, expulsé les vendeurs du temple. Le Niagara est aujourd'hui restitué à la nature.
Nous franchissons le petit bras, le bras américain, sur un pont dont le milieu s'appuie sur un étroit îlot. En amont, l’eau moutonne, se brise sur les blocs de rocher, rejaillit en crêtes blanches, puis rebondit et jaillit encore. C'est un bruit qui tantôt s’enfle, tantôt diminue; et, sous le pont, avec une impétuosité qui attire, qui donne le vertige, le courant fuit. Il vous souvient de ces tableaux où Ruysdaël a représenté des torrents furieux, sautant sur leur lit de pierre; alentour, un paysage d'hiver nu, décharné, sauvage ; sur l'eau ncire et qu'on sent claire cependant, des centaines de taches blanches qui bouillonnent. Grandissez par l'imagination, en énormes proportions, un de ces paysages de Ruysdaël : vous aurez quelque idée du spectacle que nous offre en cette saison la traversée du petit bras du Niagara.
Nous voici dans l’île des Chèvres, à laquelle il ne manque, pour justifier son nom, que des chè-
vres. On y a tracé des allées pour les voitures et des chemins plus étroits pour les piétons. Elle est remplie d'arbres de toute essence, d'où tombent en ce moment les dernières feuilles. De distance en distance, des inscriptions avertissent qu'il est défendu, sous peine de l'amende et de la prison, de toucher ,ci à quoi que ce soit, de cueillir une fleur ou un brin d'herbe, de casser une branche. Trois ou quatre minutes nous suffisent pour arriver à l'extrémité inférieure de l'île, au bord du gouffre. Ici, un escalier muni d’une rampe solide a été établi; nous traversons un ponceau, nous entrons dans un ilot, et voici devantnous, toutprès de nous, à notre droite, la chute américaine. Qu'on se figure une immense table de marbre à l’extrémité arrondie en forme d'arc de cercle : telle estla petite chute. L'eau arrive rapide, transparente, glissant sur la table de marbre qu’elle semble lécher ; soudain le terrain lui manque ; elle s’élance dans l’abime d’une hauteur de cinquantedeux mètres, avec un fracas assourdissant, décrivant une légère courbe ; elle avance d’un mouvement toujours égal, impassible et irrésistible. Du fond du gouffre rejaillit presqu'à mi-hauteur un flot d'écume blanche. L’air est rempli tout autour de nous de fines gouttelettes d'eau réduite en poussière. Sur le nuage blanc, sous le
clair soleil, un arc-en-ciel nous montre ses sept couleurs brillantes et un peu brutales. Sous nos pieds, presque au niveau de l’eau du gouffre, nous voyons une mince passerelle jetée parmi les blocs de rocher : c’estici que l'on peut s'avancer, pénétrer sous la chute même, s’aventurer sur la pierre glissante entre le rocher et l’épaisse nappe d'eau qui tombe. Nombre d’audacieuses Américaines, se tenant par la main, n'hésitent pas à se hasarder là; mais personne dans la Délégation ne se sent l'humeur assez hardie ou le pied assez solide pour leur faire concurrence. On assure, du reste, que ceux et celles qui ont fait cette folie ne sont guère tentés de la renouveler ; ce que l'on en rapporte le plus, ce sont des cauchemars.
Notre cicerone nous conduit maintenant de l’autre côté de l’île des Chèvres, au bras canadien du Niagara. Nous voici tout près de la grande chute, du ÆZorse-shoe; mais on ne la voit ici qu'obliquement et imparfaitement.
Nous remontons l'ile des Chèvres ; nous franchissons un îlot, puis un second : nous nous trouvons bientôt au bord de l’eau bouillonnante.
C'est le même spectacle que celui du petit bras mais combien plus vaste et plus saisissant! Les blocs entraînés par le courant sont à la fois plus nombreux et plus gros ; la nappe d’eau semble
large comme la Seine un peu au-dessus de Rouen. Et partout, sur cette nappe d’eau, des crêtes blanches, des bouillonnements furieux, des tourbillons, tandis que des mugissements frappent et épouvantent l'oreille. De seconde en seconde, le spectacle se transforme, et pourtant il est toujours le même.
Notre cicerone nous ramène sur la rive améri- Caine, au bord du gouffre. Tout près, à notre gauche, la chute américaine se précipite ; au fond, en face de nous, le terrible ZZorse-shoe, le Fer-àcheval, lance dans l’abime sa trombe d’eau toute blanche. Jamais nom ne fut mieux choisi que ce nom de « fer-à-cheval ». Au centre, le rocher se creuse profondément, tandis qu'il s’avance à droite et à gauche. Quand nous avons bien regardé ce spectacle, on nous fait prendre place dans un petit chemin de fer funiculaire qui descend dans le rocher avec une inclinaison de quarantecinq degrés environ. En moins d’une minute nous sommes au fond du gouffre, presque au niveau de l’eau. Nous voyons la chute américaine tomber à côté de nous, presque sur nos têtes ; nous sommes enveloppés d’une pluie fine.
Lorsque nous remontons, un photographe estlà avec ses appareils tout prêts, qui veut prendre le groupe de la Délégation. C'est, du reste, une mode
« héricaine de se faire photographier au Niagara. Et l'air est si pur en effet, que les photographies y viennent admirablement. Il serait difficile d’en imaginer de plus belles que celles que nous voyons ici, de toutes grandeurs, à tous les prix, qui représentent le Niagara sous tous ses aspects.
Nous montons maintenant en voiture. Un peu au-dessous du gouffre, nous traversons le Niagara sur un pont en fer hardi et d'une seule arche ; le Niagara est large, en cet endroit, à peu près comme la Seine au pont des Saints-Pères. L'eau est claire, d’un bleu pâle, presque verdâtre, avec un éclat d’émail persan. C’est près d’ici que Blondin traversait le Niagara et faisait sur son fil ses étonnants exercices, portant sur son dos, tantôt ce poêle sur lequel il fabriquait et mangeait une omelette au milieu du passage, tantôt un homme qui certes ne devait pas être, plus que lui, un poltron.
Le pont en fer est étroit; il n’a que la largeur d'une voiture. Le givre et les glaces s'y accumulent en telles quantités durant la saison d'hiver, que l'audace américaine elle-même a craint qu’en le faisant plus large il ne fléchit sous le poids. Après le succès de l'expérience, il est question de l’élargir aujourd’hui.
Le pont franchi, nous sommes dans le Canada, sur le domaine de Sa gracieuse Majesté britannique, l'impératrice des Indes. Nous remontons la rive canadienne durant quelques centaiies de pas; nous nous retrouvons au bord du gouffre, tout près du Æorse-shoe. De tous les spectacles que nous avons eus jusqu'ici sous les yeux, celui-ci est le plus magnifique. C'est un fleuve énorme qui tombe incessamment, avec un fracas assourdissant, du Fer-à-cheval. L’immense cuve s'enfonce devant nous. Rien de plus joli, de plus varié, de plus harmonieux même, au point de vue de la couleur, que l'île des Chèvres avec son paysage déjà presque dépouillé, la rive américaine avec le village du Niagara, l’eau verdâtre dans le lointain, le nuage blanc, épais au fond, de plus en plus léger à mesure qu’il s'élève de l'eau brisée dans la chute, qui remonte en mince poussière ; les arcs-en-ciel qui se forment çà et là et se déplacent, par cette superbe journée, à mesure que le spectateur change de place luimême. Mais on n’a guère la pensée de s'arrêter à ce qu'offre de gracieux et de joli ce spectacle. C'est l'effet imposant, terrible, du Æorse-shoe, de sa masse d’eau immense, qui s'empare de l’espril et qui le domine. Les plus bavards eux-mêmes n'éprouvent ici qu'un besoin : celui de se taire.
La roche est plus tendre de ce côté que sur la rive américaine. Chaque année, le Æorse-shoe se creuse davantage (1). C'est par ici que le Niagara se fraye son lit. Un jour viendra sans doute — dans quelques siècles — où il passera tout entier de ce côté de l’île des Chèvres, où la chute américaine aura disparu.
Nous n'avons plus à visiter que les grands rapides, à quelques milles au-dessous des chutes. En un quart d'heure les voitures nous y ont conduits, le long de la rive canadienne. Nous trouvons là un nouveau chemin de fer funiculaire, qui nous fait descendre presque au niveau de l’eau. Rien - ne saurait donner l’idée de cette rivière, profonde de soixante-dix mètres, qui, dans le lit étroit qui l'emprisonne, sur les blocs de roche qui en forment le fond, plus rapide que le torrent le plus furieux, s'agite, tournoie, tourbillonne. Il fallait que le capitaine Boyton fût un véritable fou pour tenter seulement l’entreprise où il a péri, pour espérer qu'aidé de la seule force de ses bras un homme, parti d’une rive, pourrait atteindre vivant à la rive opposée. J'ai vu, l’autre année, le Danube aux Portes de Fer; je me souviens des épaves qui
(1) Depuis notre voyage un éboulement s’est en effet
produit au Horse-shae et a entraîné la chute de 28,000 mètres cubes de ro‘her,
passaient au fil de l’eau, rapides comme la flèche ; J'entends encore les coups de piston répétés de la machine, luttant pour remonter le courant; mais en comparaison du Niagara le Danube lui-même, aux Portes de Fer, n’est qu'un ruisseau paisible.
Notre visite a duré quatre longues heures qui out passé aussi vite qu'une seule. Quand j'essaye de résumer l'impression de cette matinée, je ne trouve qu'un mot qui l’'exprime bien : c'est le mot de terreur. Le Niagara n’est pas seulement grand, imposant, magnifique : il est terrible, il est formidable, il est effroyable. Plus on visite, plus on s'arrête, plus on regarde, plus lé sentiment de l’effroi va croissant. C'est une puissance de la nature déchainée, auprès de laquelle l'homme n'est rien.
Si l'antiquité eût connu le Niagara, elle l'eût divinisé bien plus encore que Charybde et Scylla ou les Roches Symplégades. Elle eût offert des victimes au monstre toujours rugissant. Le Niagara n'est, si vous voulez, qu'une chute d’eau agrandie, le même phénomène de la loi de pesanteur que nous voyons s'accomplir lorsque nous versons le matin de l’eau dans notre cuvette, le même phénomène que nous trouvons au déversoir de tous les moulins, dans les cascades des montagnes, à la chute du Rhin à Schaf-
fouse; mais ici les proportions sont tellement supérieures à nos mesures ordinaires, l'œil et l'oreille en même temps en reçoivent un tel choc, que tous nos nerfs sont ébranlés, notre raison se tait, notre imagination même est dépassée et confondue ; on se sent terrassé et écrasé. N'y eût-il en Amérique à voir que le Niagara, il faudrait y venir. Je n'ai rencontré dans tous mes voyages qu’une seule impression aussi forte, aussi unique en un autre genre : celle que l’on éprouve dans les Pyrénées, lorsqu'au sortir du Chaos on pénètre tout à coup dans le merveilleux Cirque de Gavarnie, comme arrivé devant cette immense muraille de rocher demi-circulaire, à la limite même du monde.
Avant notre départ, fixé à quatre heures, nous nous répandons dans les boutiques pour acheter des photographies, de coquets éventails de plumes blanches, des souvenirs du Niagara, ainsi qu'il sied à tout touriste qui se respecte. Notre train spécial nous mène d’abord le long de la rive américaine faire une petite promenade jusqu’au lac Ontario. Nous ne cessons d’avoir la rivière à nos pieds à notre gauche ; de la hauteur où nous sommes on dirait, à la voir, un métal en fusion. Nous revenonsau Niagara, et maintenant en route pour le retour! Bientôt nous avons atteint le lac
Érié, semblable à une vaste mer sur laquelle naviguent des flottes. Nous atteignons Buffalo, en train de devenir une des grandes villes de l’Amérique et d’où part le canal de l'Érié, qui va à Albany rejoindre l’'Hudson. Le chemin de fer traverse la ville et, ici comme dans tant de villes américaines, il passe audacieusement au travers des rues, sans barrières qui closent la voie, sans autre précaution que la sonnette du train tintant de minute en minute et qui avertit piétons et voitures d’avoir à se garer.
Après une après-midi magnifique, un coucher de soleil splendide, la nuit est tout à fait tombée; M. Depew fait servir le diner.
C'est le diner d'adieu offert à la Délégation. Pour nous fêter, les canvas back ducks, des canards au dos couleur de toile, nous sont offerts en guise de rôti. Je dis en guise de rôti, car l'expression, on va le voir, serait fort impropre. De tous les gibiers américains — et ces gibiers sont innombrables — le canvas back duck est le plus délicat et le plus recherché, comme le plus rare. Il est un peu plus gros qu'une sarcelle ; on n'en mange .que la poitrine, qui se découpe en minces aiguillettes. La saison de ces canards ne fait que commencer ; ils coûtent, à cette heure, environ trois dollars la pièce.
Je ne doute pas que le canvas back duck ne mérite sa glorieuse réputation; mais il a pour nous, Européens, un grand défaut : il se mange cru. N’entendez pas par là qu'il se mange saignant, très saignant même, il se mange littéralement cru. C’est ainsi seulement qu'il a, parait-il, toute sa qualité. On ne le fait pas cuire; on se contente de le chauffer devant le feu jusqu'à ce qu'il ait repris la température de l'animal vivant. Nous sommes des profanes ; l'éducation nous manque pour regarder sans inquiétude une tranche de canard toute crue sur notre assiette.
En dépit du canard cru, c’est un gai diner que celui-ci : ces deux jours où personne ne s'est quitté un moment nous ont faits intimes avec notre amphitryon et nos compagnons américains. Le temps superbe, le voyage si parfaitement réussi, l'incomparable spectacle dont nous venons de jouir ont mis tous les esprits en belle humeur. Dans un charmant petit discours qu'il nous adresse au dessert, M. Depew nous raconte comment sa famille est d’origine française ; elle s’appelait Dupuis alors. Son arrière-grand'mère était Autrichienne, sa grand’mère Hollandaise, sa mère Anglaise : il a ainsi dans les veines du sang de presque toutes les nations d'Europe. Avec tout cela, il est Américain, bien Américain. De com-
bien d’autres bons patriotes de l’Union, cette histoire n'est-elle pas l’histoire! Quoi qu'on en dise, ce n’est pas l'unité de race, c’est l'éducation commune qui fait les nations.
L'heure est venue de souhaiter le bonsoir après une longue causerie. Notre hôte, prévoyant en tout, a fait attacher à notre train spécial deux sleeping-cars. L’ami Villegente et M. Glenzer ont été chargés de présider à la distribution des logements. Chacun trouve une chambre à coucher qui l'attend, et à côté de la chambre à coucher, un cabinet de toilette. Après une nuit de paisible sommeil, quand nous nous réveillons au petit jour, nous nous retrouvons sur le bord de l’Hudson. Ilest sept heures un quart quand le train s'arrête dans la gare de New-York. Nous en sortons frais et dispos. Il ne nous reste qu’à remercier avec effusion le président du Central-Ner- Fork, à qui nous devrons certainement le plus précieux souvenir de notre voyage en Amérique !