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LE CIMETIÈRE DE BROOKLYN

2 novembre.

Une chose nous a tous frappés durant la semaine passée à New-York; nous n'y avons pas rencontré dans nos longues promenades un seul convoi funèbre. On dirait qu’on ne meurt pas à New-York. On y meurt cependant comme partout et plus peut-être, en proportion, qu'ailleurs ; car la vie est fiévreuce, et la ville n’est pas très saine. La fièvre fait beaucoup de ravages dans l'ile sur laquelle est bâti New-York, et dans tous les environs.

n'y a pas decimetière dans l’île, au moins de cimetière où l’on enterre actuellement. Les champs de repos où vont dormir les Américains

après s'être tant agités sont à Jersey City et à Brooklyn. On nous a recommandé de visiter le cimetière de Brooklyn, nous employons à cette visite notre matinée du mardi.

C’est tout un voyage. On prend l’elevated railroad; on en descend à la hauteur du pont de Brooklyn; on franchit le pont sur le petit chemin de fer; on monte, de l’autre côté, dans un tramway qui grimpe la colline de Greenwood. Au bout de trois quarts d'heure, le tramway s’arrète devant une espèce de grande porte gothique : on est arrivé.

Ce cimetière n'appartient pas à la ville; c’est la propriété d’une société particulière. Cette société vend aux familles un espace de terrain plus ou moins considérable selon le prix qu'on y veut mettre ; elle n’accorde de concessions qu'à perpétuité; elle se charge également de l'entretien des tombes.

Il est immense, ce cimetière. Nous nous y promenons en voiture pendant une heure et demie; encore ne l’avons-nous pas vu tout entier. Il ne ressemble pas à nos cimetières d'Europe; rien n’en peut donner une plus juste idée que le mot de parc. C’est bien un parc, en effet. Ici, comme au Central Park, le terrain tantôt s'élève en petits monticules arrondis où le rocher affleure.

tantôt se creuse en dépressions plus ou moins profondes qui ont formé autant de pièces d’eau. Entre ces mamelons et ces dépressions, des allées ont été tracées, sinueuses, larges, bien sablées. Partout des arbres : non pas des arbres tristes, funèbres, comme le cyprès ou l'if, mais de beaux et grands arbres, tout pareils à ceux que l’on voit au Central Park. Les uns ont déjà perdu toutes leurs feuilles ; les autres achèvent dese dépouiller. Parmi ceux-ci, nous remarquons surtout deux sortes d’érables, l'un aux feuilles jaunes, l’autre aux feuilles de pourpre; un arbre aux feuilles jaunes, très commun ici, qu’on appelle le gumtree; un autre aux feuilles rouges et portant de petites baies, rouges aussi, qu’on nomme par- 2dge-berrtes.

Ce champ des morts n’a rien de triste; il n’évoque aucune idée lugubre; si l’on rêve dans la tombe, les rêves ici ne doivent pas être sombres. La compagnie chargée de l'entretien des tombes s'acquitte consciencieusement de sa fonction ; elle ne laisse nulle part pousser la mousse ou se produire la moisissure. Allées ou tertres de gazon, tout est soigneusement entretenu, nettoyé, raclé, ratissé ; toute feuille qui tombe est aussitôt balayée. Aucun jardin anglais n'offre un aspect plus propre. Mais peut-être aussi voit-on un peu trop

es

que tout est fait par une main offcielle et que les vivants se sont déchargés sur une administration du soin d'honorer les morts. Ce qui manque, ce sont les témoignages pieux qui relient la génération disparue à la génération qui survit et prouvent que celle-ci se souvient. Point de fleurs sur les tombes, point de couronnes ornées d’inscriptions souvent naïves, mais touchantes en leur naïveté même; ou cela si rarement, que ce n’est pas la peine d’en parler. Les morts sont bien seuls ici.

Aujourd'hui, 2 novembre, c'est précisément leur fête. Quelle processior quelle foule dans nos cimetières parisiens ! Il est vrai que les protestants n’ont pas de Fête des morts, ni le 2 novembre, ni un autre jour de l’année. Mais vient-on du moins visiter de temps en temps ceux que l'on a perdus ? J'ai peur qu’on ne les visite guère. Que voulez-vous ? La vie américaine est si active, si occupée! On n'a pas le temps de songer à ceux qui ne sont plis. Durant notre promenade, sl nous avons rencontré une couple de voitures, c'est bien le tout ; et aucun visiteur à pied, aucune veuve, aucun enfant.

Ce qui se retrouve au cimetière de Brooklyn aussi bien que dans nos cimetières d'Europe, c'est la vanité; car la démocratie ne change pas

la nature humaine. Ceux qui se sont distingués par le rang et la fortune ne veulent pas, même dans la mort, être confondus avec la foule de leurs semblables. Monuments égyptiens, monuments à colonnes doriques ou corinthiennes, monuments gothiques, tombes qui cherchent à se signaler par la simplicité et la sévérité mêmes, ou par la surchage des ornements; pyramides ou vbélisques, colonnes hautes ou brisées; stèles surmontées d’une urne, statues, anges aux ailes éployées ou repliées — il y a de tout ici, bien que l'obélisque soit la forme préférée. Nous remarquons un ancien Capitaine de navire qui s’est lait représenter sur sa tombe en train de relever le point. Notre cocher nous arrête devant les tombes les plus célèbres, les plus fastueuses, celles des Américains qui ont possédé le plus de millions de dollars. Hélas! ces noms illustres là-bas ne nous disent pas grand’chose, à nous. De emps en temps une petite colline où les tombes se touchent, où nul enclos ne les sépare, où les morts sont pressés. Ici reposent en rangs serrés ceux qui n’ont pu acheter que les six pieds de terre nécessaires.

Nous montons au point le plus élevé du cimelière. Là se trouve le monument commémoralif en l'honneur des victimes de la guerre de séces-

sion. D'ici la vue est admirable, par cette belle journée d'automne sans nuages. Nous dominons Brooklyn et la grande cité de New-York. Au fond, Jersey city et les collines des rives de l’Hudson ferment l'horizon. Devant nous et à notre gauche s'étend la rade de New-York, semée d'ilots, toute lumineuse, brillante comme un miroir sous le soleil de midi, sur laquelle courent en tous sens des douzaines de grands bateaux à vapeur crachant la fumée par leurs cheminées, faisant siftler et grincer leurs sirènes. N’y eùt-il que ce spectacle à chercher ici, il vaudrait la peine de faire le pèlerinage.

Quand nous redescendons de la paisible nécropole, nous retombons bien vite dans le grouillement prodigieux de la ville vivante ; et New-York

est aujourd’hui plus grouillant, plus bruyant encore que d'habitude. C’est en effet un jour d'agitation et de passion extraordinaires. On vote pour l'élection du maire et d’un certain nombre de fonctionnaires; la dispute est chaude entre les trois partis : républicains, démocrates et socialistes. Depuis notre arrivée, chaque matin les journaux de New-York sont remplis d'articles pour et contre chaque candidat. Aujourd'hui

même nous venons d'en ouvrir un portant imprimé en lettres majuscules rouges, sur la marge de sa première page : « Votez pour le candidat honorable, et non pour les chenapans (the rascals)! » Le candidat honorable, c’est le candidat du journal, cela va sans dire; et les chenapans, ce sont ses adversaires. Ce sont là aménités qui ne sont plus faites pour nous étonner. Des comités siègent en permanence dans chaque quartier, Nousen avons un dans une pièce du rez-de-chaussée à Hoffman House même. De tous côtés, des agents électoraux sont lancés pour recruter et endoctriner les électeurs hésitants. Des distributeurs de bulletins sont établis dans les rues, dans des sortes de petites guérites de bois, dont on fera le soir même des feux de joie. Il y a foule dans tous les bars, foule dans les boutiques de barbiers. Vainqueurs et vaincus sauront également, ce soir, ce que coûte de milliers de dollars une élection américaine.

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