‹ De Paris au Niagara [microforme]Chapitre 25 sur 28 · LE BANQUET DU POSTE LAFAYETTE · texte numérisé non relu

LE BANQUET DU POSTE LAFAYETTE

2 novembre.

Ce soir a lieu notre dernier banquet officiel, celui qui nous est offert par le peste Lafayette. Les anciens officiers de la guerre de sécession ont formé sur les divers points du territoire américain des associations; elles ont un but d’assislance mutuelle; et aussi ces vétérans aiment à se retrouver de temps en temps dans des fêtes, à se rappeler les luttes héroïques qu'ils ont soutenues «rsemble. L'association, dont le siège est à New-York, a choisi pour patron notre compatriotre du siècle dernier ; elle s'appelle le poste Lafayette et a voulu, à ce titre, fêter la Délégation française.

Le banquet est au restaurant Brunswick, au coin de Madison square et de la Cinquième Avenue. Là, plus de trois cents couverts ont été dressés dans une vaste salle.

Le général Sherman est à New-York en ce moment; ses anciens compagnons d'armes n’ont eu garde de l’oublier. Il n’y a pas de nom plus - :pecté et plus aimé en Amérique que celui du général Sherman. Si Grant a été la tête militaire la plus forte, le grand tacticien de la guerre il ya vingt ans, Sherman a été le général brillant, ce que fut, du côté des Etats du Sud, Stonewall Jackson à côté de Lee. Son audace, son énergie, son intrépidité ont séduit alors toutes les imaginations. Sa poussée aventureuse et si rapidement exécutée à travers les Etats du £ud, d'Atlanta jusqu’à Savannah et de Savannah vers Richmond, a autant contribué à la conclusion de la guerre que l'offensive de Grant du côté du Nord. Conduit par un soldat moins déterminé, ce fameux raid eût fort bien pu n’aboutir qu’à un désastre.

Ajoutez que le caractère du général Sherman n'a pas moins fait pour sa popularité que ses services mêmes. On respectait, on admirait, si vous voulez, Grant, l'homme froid, flegmatique et taciturne; il était difficile de l'aimer, car il n’a Jamais -ier fait pour se concilier la sympathie.

Sherman, au contraire, était adoré de ses soldats. Il avait l'enirain, la gaieté, la cordialité aussi ; très raide dans le service, mais en même temps sans morgue ; affable, aimable à tous, s’épargnant moins encore qu'il n’épargnait les autres. Il a eu le bon sens, depuis la guerre, de se refuser à toutes les sollicitations ambitieuses. Il n'a pas compromis dans la politique, non plus que dans les affaires, la gloire qu'il avait acquise. Il ne compte partout que des amis. Tant que l’âge l’a permis, il a commandé en chef la petite armée de l'Amérique en temps de paix. En 1884, la limite d'âge l’a atteint à soixante-quatre ans. Il est à la retraite, et Sheridan le remplace dans son commandement.

Il est difficile de norter plus allègrement et plus légèrement soixante-six années que ne le fait le général Sherman. Maigre, osseux, de taille haute, la barbe rude, le teint hâlé, le général Sherman représente en perfection ce que les Américains appellent le tempérament wiry, le tempérament « en fil de fer ». L'œil est resté singulièrement vif et jeune. Une expression de bienveillance et de bonté, qui est dans ce regard brillant, dans la bouche, dans le son de la voix, adoucit ce que le visage aurait volontie”- d’un peu sévère. On sent qu'il est un homme et aussi

un brave homme. Le général n’a eu qu’à se montrer pour faire notre conquête à tous, comme il a fait depuis longtemps celle de ses compatriotes.

L'heure des toasts arrivée — et elle arrive vite, — l’un des premiers crateurs auquel le président donne la parole, c'est Sherman. Le général parle un quart d'heure environ. Sa parole est facile, agréable, toute pleine de belle humeur. A lattention avec laquelle tous les regards sont fixés sur lui, aux sourires qui accueillent chacun de ses traits, aux marques unanimes d'approbation qui se produisent à la fin de chaque phrase, il est aisé de voir combien le vieux général est cher à tous ses anciens compagnons d'armes. Quand il 4 fini, l'enthousiasme est à son comble, et il se traduit par une manifestation dont il faut absolument que j'essaye de vous donner l'idée, bien que la chose soit assez difficile avec l’aide seule des mots.

Tous les convives sont debout; chacun d'eux tient sa serviette dans sa main droite levée ; trois fois le cri de Hurrah! retentit, et à chaque fois, tandis qu'il est poussé, le bras et la serviette s'abaissent. Puis, après une courte pause, nous voyons trois fois de nouveau bras et serviettes s’abaisser et remonter, tandis que ces trois cris retentissent

l'un après l’autre : Tch!... boum!!..…. ah!!11... C'est là, paraît-il, en ce pays, le grand hourrah militaire, la marque du suprême enthousiasme. Le tch!... est un sifflement strident ; le boum! une détonation lancée de toute la force des poumons. Mais c’est le a2!... surtout qu'il faut entendre. Il sort du fin fond du gasier; il exprime on ne sait quellc joiz féroce et sauvage. Pour savoir Ce qu'il est, il faut l'avoir entendu de ses oreilles. Les Américains doivent avoir emprunté ce an!... à leurs ennemis les Peaux- Rouges.

C’est la première fois ici, après tant de banquets, que nous entendons ce éch!... boum!l!.…. ak!!! Je ne vous le cacherai pas, il nous étonne. Nous sommes, dans un petit coin de la tabl d'honneur, trois ou quatre qui nous regardons avec un léger sourire.

Les discours se succèdent. Les plus importants d'abord, ceux des grands personnages. Le mouvement est donné; à la fin de chaque discours, voici de nouveau les trois kurrah qui se renouvellent, avec les convives debout, la serviette au bout du bras, puis la répétition du fameux tch!... boum... ah!17... Nos trois cents vétérans manœuvrent avec la plus merveilleuse précision militaire, On n’entend chaque fois qu'un éch!... qu'un bourn!!….

qu'un ah!!1... lancés avec toute la vigueur de trois cents robustes poitrines. Nous commençons à comprendre ce qui nous avait d’abord si fort étonnés. Les deux premiers sont des onomatopées : Zch!... c’est le sifflement de l’obus qui sort du canon; boum !... c'est la détonation du coup de canon; ak!... exprime la joie du combattant qui voit l’obus éclater et porter le ravage dans les rangs de l'ennemi. Ce ah! encore une fois, il faut l'avoir entendu ! Comme il y a un gamin au fond de tout Français — que les braves soldats du poste Lafayette me le pardonnent! — nous sommes quelques-uns qui nous exerçons à mivoix à reproduire ce éch!... boum!!... ah!11...1 nous semble à la fin que nous le tenons bien. Il aurait quelque succès, je le garantis, dans un banquet parisien !

Vers onze heures, un petit intermède. Le scrutin municipal vient d'être terminé. Le président en fait connaître le résultat à l'assemblée. C'est le candidat démocrate qui est élu maire. Le candidat socialiste le suit à une distance honorable; le candidat républicain arrive bon dernier. Cette nouvelle ne procure aucune joie à l’assistance. À peine une dizaine de mains applaudissent-elles ; le reste desconvives proteste par son silence ou même par des grognements. Ces vété-

PREMIER. RSR

rans qui ont combattu pour la cause du Nord sont tous républicains.

Puis les discours reprennent et se suivent sans relâche. Et de nouveau, après chaque discours qui a plu, les trois hurrah! et le tch!... bouml!... ah!!!... Il y a eu — je ne crois pas me tromper dans le compte — vingt-sept toasts à ce anquet, et chaque toast se compose d’un discours et d'une réponse : total, cinquante-quatre discours : À une heure du matin seulement, nous quitlions le restaurant Brunswick et nos hôtes du poste Lafayette; nous, brisés, je l’avoue ; eux, toujours dispos et infatigables.

Page 1