EXCURSION A WASHINGTON
3 et : novembre.
C'était le devoir de la Délégation française d'aller saluer, à la Maison Blanche, le Président des États-Unis, d'aller le remercier d'être venu à New-York recevoir, au nom de la République américaine, la statue de Bartholdi. Nous avons fait demander une audience; nous partons le mercredi, à huit heures, pour Washington.
Ce n'est pas un pays pittoresque que celui que nous traversons durant les trois premiers quarts de la route. La région, voisine de la mer, est plate, médiocrement saine : une sorte de steppe couvert de jones et d'herbes tristes, en cette saison surtout ; peu de villages, peu de fermes.
Les wazons américains sont longs à peu près comme trois de nos wagons. On y monte par un petit escalier placé à chaque extrémité ; point de portes sur les côtés ; tous les wagons communiquent entre eux comme les wagons suisses. Ainsi la sécurité est absolue et le contrôle facile. Cette méthode a pourtant ses inconvénients : si un accident survient, si un wagon est renversé, il n’est pas facile de s'échapper de sa prison. Un effroyable accident de ce genre est arrivé pendant notre séjour même, la semaine dernière, dans le Minnesota. Deux trains se sont rencontrés, se sont « télescopés », comme l’on dit ici. Un wagon dans lequel se trouvaient dix-huit personnes à pris feu : un seul des voyageurs a réussi à sortir. la barbe et ies cheveux roussis, les vêtements en flammes; les dix-sept autres ont été brûlés vifs.
Il n'ya en Amérique, comme on sait, qu’une seule classe dans les chemins de fer. Mais, à côté des wagons ordinaires, on trouve les wagons de luxe, et ceux-ci représentent exactemeut nos wagons de première classe. Quand on nous parle sans cesse en France de l'égalité américaine, on voit qu'il serait bon de s'entendre. Dans ces wagons de luxe, chaque voyageur trouve un bon fauteuil qui tourne sur un pivot. L'heure des re-
pas venue, un nègre apporte une petite planche qui se fixe à la paroi par deux crochets ; on déjeune ainsi deux par deux, et nous faisons la connaissance de la vraie cuisine américaine. Lorsque par hasard le chemin de fer traverse un Etat dont les représentants ont voté des lois de tem pérance, vous demanderiez en vain une bouteille de vin ou de bière ou un carafon de whisky. On voit encore que les Américains ne comprennent pas tout à fait la liberté à la façon dont se la représentent nos Américains de France.
Nous traversons la rivière Delaware, qui s'appellerait chez nous un beau fleuve. Nous nous arrêtons un moment à la gare de Philadelphie, une grande et superbe ville, à la voir de loin. Nous traversons la baie de Chesapeake. La campagne devient moins nue; elle est mieux cultivée aussi, Mais l'Amérique peut longtemps encore croître et multiplier avant que la terre manque à ses habitants. La journée est magnifique, le soleil brûlant au milieu du jour, car nous n’avons cessé de descendre vers le sud. Nous retrouvons ici encore sur les bois qui achèvent de se dépouiller ces tonséclatants de jaune et de pourpre qui nous ont frappés dans la région de New-York.
Après avoir traversé quelques tunnels, nous entrons dans la vallée du Potomac, que bordent
des étangs et des marais. Bientôt nous apercevons à notre droite un dôme qui s'élève sur une colline, et autour de ce dôme une ville qui s'étale : c’est le Capitole, c'est Washington.
Malheureusement le train qui précédait le nôtre a éprouvé un accident qui s’est traduit pour nous par un retard d’une couple d'heures. Le comte Salla, notre chargé d’affaires à Washington, en l'absence de M. Roustan, qui est venu nous chercher à la gare, nous apprend que l'heure fixée pour notre audience est passée, que le président Cleveland pourra nous recevoir seulement le lendemain.
Le lendemain, à onze heures et demie, des voitures viennent nous prendre à l'hôtel Arlington, où nous sommes descendus. La partie militaire de la Délégation s’est mise en grande tenue. Les ministères et la Maison Blanche sont à deux pas. Nous sommes conduits d’abord au secrétariat des Affaires étrangères, dans un grand et vaste salon crné de portraits. Une porte s'ouvre à notre gauche; le ministre américain fait son apparition. À
csure qu'il passe devant chacun de nous, M.
comte Salla nomme les membres de la Délégation. Un shake-h 478 du ministre à chacun de nous, une courte phrase de bienvenue après les poignées de mains : la cérémonie est terminée.
Nous remontons en voiture, uous redescendons dans la cour voisine; nous sommes à la porte de la Maison Blanche, toute blanche en effet. Là nous sommes introduits dans le salon central au rez-de-chaussée, un grand salon de forme ovale qui s'ouvre au fond sur le jardin. Les murailles sont tendues de bleu; les meubles aussi sont couverts d'étoffe bleue, un bleu pâle singulièrement défraichi. Ces meubles et ces tentures doivent dater au moins du temps du président Lincoln. Si quelque chose ruine les Elats- Unis, ce n’est pas l’entretien de la Maison Blanche. Il n’est pas de préfecture en France qu: nesoit mieux décorée.
Quand nous sommes là depuis une minute environ, une porte s'ouvre à notre droite; nousreconnaissons M. Cleveland. Il est seul, en redinsote, tout habillé de noir.
Le ministre rous à passés en revue ; nous défilons devant le Président. La présentation individuelle faite, notre chef, M. de Lesseps, lit un petit discours en français : M. Cleveland rénond par deux ou trois phrases simples, polies et bien tournées . Bartholdi prend la parole à son tour pour recomman der au Président la cause des artistes français, fort désireux de voir s’abaisser la taxe de 33 pour 109 mise sur l'entrée des œuvres d'art en Améri-
que. M. Cleveland lui promet de faire en leur faveur toutce qui dépendra de lui (1).
L’audience est achevée. Il ne nous reste plus qu’à saluer et à nous retirer. Midi n'a pas encore sonné lorsque nous sommes de retour à l'hôtel Arlington. Les cérémonies officielles ont au moins deux mérites ici : elles n’abusent pas de la solennité, et elles sont vite terminées.
Déjà hier soir et ce matin nous avons pu faire un tour dans Washington, il nous reste cinq heures avant le départ du train pour terminer notre visite.
C'est une jolie ville, une fort jolie ville que Washington. Elleréjouit singulièrement nos yeux au sortir de New-York. Ici, point de plan géométrique, point de rues tirées au cordeau et qui se coupent implacablement à angle droit. La promenade a de la variété, de la fantaisie et de l’imprévu. Partout des jardins publics et privés, de grands squares plantés de beaux arbres, des arbres aux environs des grandes avenues, la nature mêlée à l'humanité. On habiterait Washington avec plaisir. Les maisons sont de belle apparence, d'un meilleur goût que celles de New-York. Les maga-
(1) Son message au congrès a prouvé depuis qu’ii avait tenu parole.
sins s’étalent spacieusement, sans être trop pressés. Washington n’a pas seulement bon air, il a grand air. Il prend au sérieux son rôle de capitale. Il fait penser à Versailles, mais à un Versailles moins uniforme, moins rectiligne, moins solennel.
La ville est grande; elle semble même trop grande pour sa population. Ses rues et ses avenues, vastes, bien aérées, sont dix fois plus larges que ne l’exigeraient les besoins de la circulation. Les tramways, qui courent en tous sens, ne sont jamais remplis plus qu’à moitié. Les vélocipédistes neuvent se promener sans risque de renverser les passants ou d’être écrasés par les voitures. Et, en effet, l'exercice du vélocipède paraît être la distraction favorite de la jeunesse de Washington. Après l’effrayante cohue de Broadway, ce calme et cette tranquillité sont reposants.
Beaucoup de nègres ici. On voit que nous approchons des Etats du Sud. Tous les cochers des voitures sont des nègres; des nègres aussi, tous les domestiques de l’hôtel Arlington.Ils ont sous leur peau d’ébène de bonnes figures, honnêtes et bon enfant. Ils sont gais ; ils sont empressés ; ils font à merveille leur service, avec une attention qui témoigne du désir de plaire. Leurs péchés mi-
gnons sont, dit-on, la paresse et la gourmandise, le mensonge aussi. N'importe ! ils sont gais, obligeants et attentifs.
lis ont leur parfum, que nul savon ne leur enlèverait, pas plus que la couleur de leur peau. Un certain nombre d’entre nous sont allés, dans la matinée, visiter une école de jeunes nègres, fort bien tenue, où la vivacité des élèves les a beaucoup frappés, ainsi que la belle humeur de la classe : la visite terminée, ils n’ont cependant pas été fâchés de changer d'air.
La Colombie, où Washington est situé, n’est pas un Etat : c’est un district. Ici, le congrès commande et commande seul. Point de mairie centrale. Toutes les dépenses, même municipales, de Washington sont ordonnées et réglées aux frais de l’Union par le Congrès. On n’a pas voulu que, dans la capitale de la République améri- Caine, aucun pouvoir local pût entraver ou menacer l'indépendance des représentants de la nation; on n’a pas voulu qu'une commune quelconque pût faire la loi au pays entier. Avis à nos autonomistes parisiens, toujours prêts à invoquer l'exemple des libertés américaines. Washington, ayant l'honneur d'être la capitale politique de l'Union, s'en contente et accepte les conditions qui en sont les conséquences légitimes.
Washington a deux monuments dont les Américains sont très fiers : son obélisque et le Capitole. L’obélisque s'élève entre la Maison Blanche et la rivière du Potomac à une hauteur des plus respectables. Ce n’est pas un monolithe; il a été construit en gros blocs de pierre apportés de tous les Etats : c’est l'emblème de la fédération américaine. Un escalier intérieur conduit de la base au sommet ceux qui ont la fantaisie d'y grimper. Monter dans l'obélisque n’est pas à Washington une bonne plaisanterie à l'usage des troupiers naïls.
Le Capitole, je l’ai dit déjà, s'élève sur la hauteur qui domine la ville bâtie sur la rive gauche du Potomac. On l'aperçoit de partout. De spacieuses avenues y conduisent ; de vastes jardins l’environnent et l'isolent. C’est une énorme masse de pierre, ou plutôt de marbre, que surmonte un dôme quirappelle celui de l’église Saint- Pierre ou, plus exactement encore, celui du Panthéon. Le dômelui-mêmeestsurmonté d’une haute lunette qui fait songer vaguement à la poignée de la sonnette d’un président d’assemblée. Deux grands corps de bâtiments flanquent le dôme à droite et à gauche. Dans l’une de ces ailes sont installés le Sénat et la Cour suprême ; dans l’autre, à Chambre des députés, le Congrès.
Le Capitole est silencieux en ce moment ; les Chambres et la Cour sont en vacances. Nous n’en sommes que mieux à notre aise pour bien visiter leur installation. Elle est des plus confortables et bien entendue. L'Amérique n’a pas, comme nous, le goût des vastes assemblées parlementaires. Au Sénat, chaque Etat n’a que deux représentants. Députés et sénateurs ont de grands fauteuils dans des salles disposées en plan incliné : chacun y parle de sa place. L'acoustique seule laisse à désirer pour les auditeurs placés dans les tribunes. A côté de la salle des délibérations se trouve une grande pièce où ceux que la discussion n’intéresse que médiocrement peuvent seretirer ; on y cause, on y fume, on y trouve même ce qui est nécessaire pour faire la sieste.
Les bureaux des assemblées, les salles des commissions, la salle des archives, la bibliothèque sont bien installés et commodes. A la buvette, à laquelle attient un restaurant, un détail caractéristique et qui dit beaucoup de choses : le débit des boissons alcooliques est interdit. Dans ce que nous appellerions la saile des pas perdus de la Chambre des députés, des statues, beaucoup de statues : les images en marbre des présidents illustres de l'Amérique, de ses grands orateurs, de ses hommes d'Etat, de ses généraux et de ses
amiraux les plus fameux. C’est le musée de la reconnaissance nationale. Si l’on veut se faire une idée de la sculpture américaine, il suffit de venir
La Cour suprême est l’équivalent de notre Cour de cassation. En ce pays où lä magistrature élue est, il faut bien l'avouer, l'objet d’une médiocre estime, la Cour suprême a un bon renom d'intelligence et d'intégrité.
À propos de la justice américaine, un avocat français, M. de Chambrun, fixé depuis vingt-cinq ans à Washington et qui nous sert de cicerone, nous raconte une anecdote piquante. Le Congrès a voté une loi reconnaissant la propriété des marques commerciales de fabrique francaises et interdisant la contrefacon. Une maison de Reims avait eu la preuve d’une fraude commise dans un Etat, l'Etat de Kentucky, s'il me souvient exactement, Or, d’après la loi américaine, le gouvernement de l’Union intervient dans toute affaire où deux Etats sont intéressés ; il laisse chaque Etat libre dans tout ce quine concerne que lui seul. Que firent les magistrats américains ? Ils déclarèrent que, si la fraude s’était produite dans deux Etats, le délit eût mérité d'être puni; mais que, s'étant produite dans un seul Etat, la loi n'avait pas à intervenir, et le commerçant frargçais fu
débouté de sa réclamation. Comme si un traité conclu avec le gouvernement français au nom de l'Union tout entière n'obligeait pas chaque Etat individuellement! À ce compte, si deux Etats se révoltaient contre l'Union, la République américaine aurait le droit de s’y opposer; mais s’il plaisait à un seul Etat de se séparer de l'Union, celleci n'aurait pas le droit de l'en empêcher. C'estune belle chose que l’art des distinguo; le jésuitisme, on le voit, ne fleurit pas seulement dans le vieux monde.
Nous visitons encore un très curieux musée, sorte de musée Kensingion, avec des salles de conférence, des collections d'histoire naturelle, des collections d’art industriel et de machines ; nous y voyons, entre autres, un modèle de la première locomotive Stephenson. Que de progrès accomplis en un demi-siècle depuis cette première locomotive! Mais le temps passe, l'après-midi s’annonce ; le soleil qui baisse à l'horizon nous avertit qu'il est temps de nous diriger vers la gare.
A cinq heures nous reprenons le train. Il est dix heures quand nous rentrons à New-York.