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UNE SECONDE VISITE AU « CITY COLLEGE

5 novembre.

Je m'étais promis de retourner au City college pour éclaircir ce gros problème de l’enseignement secondaire : est-il russible d'apprendre sérieusement les langues mortes en commençant l'étude à quatorze ans seulement ? J'ai pu tenir cette promesse. Je n’ai visité que les classes de latin: mais je crois les avoir bien vues, aussi bien les basses classes que les hautes classes. Le directeur de l’école m'a laissé toute liberté, le professeur de latin aussi, car il y a ici, comme en Allemagne, non pas un professeur pour chaque classe, mais un professeur spécial pour chaque ensei-

gnement et qui, d'année en année, suit les élèves.

Après cet examen, je puis dire que le problème est résolu. Oui, il est possible d'apprendre aux jeunes gens en quatre ou cinq ans le latin, et de le leur bien apprendre; de les rendre maitres du dictionnaire et des formes grammaticales, de les mettre en état de lire un texte couramment.

J’assiste d’abord, dans la classe de quatrième année, à l'explication d'une ode d'Horace, le Justum et tenacem propositi virum. L’explication a été préparée par les élèves. Tous s’en tirent fort bien. Peu de réflexions littéraires, au sens où nous entendons ce mot, mème de la part du maître, mais une explication grammaticale et philologique solide, qui va au fond, qui arrive au sens précis des mots. Tous les éclaircissements historiques, géographiques ou mythologiques nécessaires ici — et il y en a beaucoup — sont donnés exactement et à leur place. En trois quarts d'heure l’ode tout entière a été expliquée, moins les dix derniers vers.

Les élèves de cinquième année sont alors appelés. Ceux-ci expliquent un texte également préparé par eux du Pseudolus de Plaute. Mais je voudrais voir comment ils se débrouillent dans

un texte de Plaute qu'ils ne connaissent pas encore, qu'ils n’ont pu préparer. Ma demande est aussitôt accueillie, et c'est moi qui choisis le morceau. Trois élèves, quatre élèves sont successivement appelés ; je veux bien que le maître ait choisi les meilleurs, le résultat n’en est pas moins merveilleux. Tous, après la lecture d’une phrase, en ont saisi le sens général; à peine est-il besoin, pour un mot ou pour un autre, de les aider un peu, de leur faciliter la recherche du sens précis. Que l’on prenne nos meilleurs élèves d'une rhétorique de Paris, j'affirme qu'ils ne feraient pas mieux, que la plupart feraient moins bien. Ce qui me frappe aussi, c’est l’aisance et l'attention de tous ces jeunes gens, qui prennent des notes à chaque observation du maître intéressante pour eux; la présence d’un étranger ne les trouble pas plus qu’elle ne les distrait.

L'examen de: basses classes m'explique les résultats obtenus ainsi en peu d’années. Le professeur interroge les élèves sur les déclinaisons et les conjugaisons, les habituant àretrouver immédiatement, en latin ou en anglais, l’équivalent d’un cas, d’un temps ou d’une personne du verbe. Et puis vient l'explication, l'explication encore et toujours, pour fixer les mots dans la mémoire. Peu de devoirs écrits et seulement à propos des

règles de la syntaxe quand le temps est venu de les étudier. C'est la méthode que j'ai, après bien d’autres, recommandée; c’est Ja seule, je crois, qui soit efficace.

Le professeur de latin du City Coilege est sans doute un maître excellent : une part d'honneur lui revient dans l'effort de ses élèves et le succès de son enseignement ; mais il ne serait pas juste d'oublier la part qui revient aussi au règlement de la maison. Quand je sors émerveillé de ce que j'ai vu, quand j'adresse mes félicitations bien sincères au général Webb, c’est lui qui me découvre le grand secret. Il y a dans l'établissement des examens de passage entre chaque classe, des examens rigoureux. Il me fait voir les chiffres de ces derniers examens; ils sont terriblement éloquents. C’est une vraie sélection qui, chaque année, se pratique ici, comme à travers une série de cribles.

Dans la divisionlittéraire, dans la division scientüfique, c’est chaque année au æoins le tiers des élèves qui n’est pas admis à passer dans la classe supérieure, c’est souvent près de la moitié, c’est quelquefois plus de la moitié. L'élève quiaéchoué à un examen peut redoubler la classe qu'il vient d'achever ; mais s’il échoue une seconde fois, il faut qu'il quitte l'établissement. « Nous ne

voulons pas fabriquer des non-valeurs », me dit le général Webb. Je lui réponds: « Et les familles? Que disent les familles, les pères et les mamans surtout?» — «Nous ne nous occupons pas des familles, ni des pères, ni des mamans, me répond le général. Les familles connaissent les règlements de la maison ; elles savent que la plus stricte justice préside aux examens, publics d’ailleurs ; elles ne songent jamais à se plaindre, et si elles s’en avisaient, nor: ne nous laisserions pas attendrir. Les études liticraires ou scientifiques sont du temps perdu pour les jeunes gens auxquels les dispositions naturelles font défaut. Qu'ils choisissent d’autres carrières. L'emploi de leur activité ne manquera pas en Amérique, et c'est leur rendre service à eux-mêmes si, niles sciences, ni le grec et le latin ne sont leur fait, que de les décourager le plus tôt possible. »

Il parlait d’or, le général, et j'étais trop de son avis pour le contredire. Que ne pouvons-nous, en France, faire, dans nos lycées, ce que l'on fait au City College? Ils auraient moins d'élèves à coup sûr, mais il en sortirait moins de fruits secs. Mais la France est la France, et pourrons-nous de longtemps encore y faire ce que l’on fait si bien de l’autre côté de l'Océan ? L'administration tient àavoir beaucoup d'élèves dans ses lycées

classiques, à en avoir le plus possible. Elle craint de froisser l’amour-propre des familles, et elle laisse suivre à tous la même filière, de la sixième jusqu’à la philosophie, aux plus médiocres aussi bien qu'aux meilleurs. Et voilà pourquoi votre fille est muette, comme disait Sganarelle, et pourquoi il nous faudra si longtemps encore employer sept années à fabriquer de médiocres bacheliers !

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