JOURNAL DE VOYAGE D'UNE DÉLÉGATION
+ Christophe Colomb a eu beau découvrir l’Amé- : rique, il y aura tout à l'heure quatre cents ans, ‘ un Français qui met le pied sur le nouveau * monde se figure toujours qu'il la découvre peu ou prou à son tour; et, s’il tient une plume entre « les doigts, il éprouve le besoin de raconter au public ce qu'il a vu de l’autre côté de la « grande : tasse », comme disent les marins.
Du Havre à New-Ycrk il y a quelque chose * comme quatorze cents lieues bien comptées. Grâce aux progrès de la navigation à vapeur, on franchit aujourd’hui cette distance en un peu moins de huit jours. Le temps n’est plus où, à compter
avec les vents presque toujours contraires, il fallait une moyenne de cinquante-cinq à soixante jours pour aller de France aux États-Unis. N'importe! c’est encore une jolie traversée qu'une traversée de huit jours ; elle promet aux estomacs délicats une somme très honorable et assez inquiétante de mal de mer, car l'Océan est presque toujours houleux dans l'hémisphère boréal. De plus, le passage coûte cher, et chacun sait d’avance que là-bas le dollar, c'est-à-dire la pièce de cinq francs (de cinq francs vingt-cinq centimes même), vaut juste à peu près ce que le franc vaut chez nous. Si amateur de voyage que l'on soit, si curieux qu'on puisse être de visiter le pays du pétrole et du porc salé, la terre des audacieux Yankees, et d'aller saluer une république qui depuis cent ans dure et prospère, on remet volontiers d'année en année le voyage; on attend une occasion propice.
C'est ànotre cher compatriote alsacien, Auguste Bartholdi, que j'ai dù cette occasion. Le 98 octobre dernier devait avoir lieu l'inauguration de sa statue colossale de la Liberté éclairant le monde, élevée sur un îlot de la rade de New-York, l’île Bedloe. Pour cette cérémonie, le gouvernement américain avait invité un certain nombre de représentants français ; il avait adressé l’une de ces
invitations au syndicat de la presse parisienne. À défaut de M. John Lemoinne, empêché par : l'état de sa santé, le syndicat de la Presse m'a fail le très grand honneur de me choisir pour son délégué.
Ce sont les notes de ce rapide voyage que je recueille ici.