LE DÉPART — LA TRAVERSÉE
Du 16 octobre 1886 au 25.
+ Tout s'est fait très vite. L'inauguration, d’abord “ retardée plusieurs fois, a ensuite été précipitée, + car l'hiver arrivait à grands pas, et souvent il neige à New-York dès les premiers jours de no- “ vembre. Les invitations furent lancées presque * au dernier moment ; mais les plus rapides départs + sont souvent les meilleurs. Le rendez-vous gé- { néral est à la gare Saint-Lazare, le vendredi 4 15 octobre, ou plutôt le samedi 16 à minuit et demi; un train spécial doit nous conduire au Havre, où nous prendrons passage sur le transatlantique {a Bretagne. C'est l'heure pénible des
adieux : la gare est encombrée de la foule des parents et des amis. Si ceux qui partent sont pleins d'enthousiasme, ceux qui restent songent volontiers à tous les dangers possibles du voyage, aux deux longues semaines à passer avant de recevoir des lettres des absents.
Le train est bondé. Chacun a tout juste sa place réglementaire pour s'asseoir et pour dormir, sil le peut. La vérité est que l'on dort peu et que lou dort mal; la vérité est aussi que ie train ne se presse pas ;ila l'allure d’un train de petite vitesse. Il est 7 heures du malin quand nous nous arrêtons sur le quai du Havre. De l’autre côté du quai, la Bretagne, à laquelle nous allons nous confier, est à l'ancre; un navire énorme avec ses deux ponts qui s’étagent bien au-dessus de la ligne de flottaison, un navire tout à fait respectable.
On débarque et l’on s’'embarque. On surveille prudemment l’arrivée à bord des malles destinées à la cale, plus prudemment encore l'installation des colis destinés à la cabine. On fait la connaissance de la cabine qui doit servir de chambre durant huit jours. La nôtre est située un peu en arrière, presque à l'extrémité des premières. Puis on visite avec intérêt la grande maison ou plutôt la ville flottante dont nous voici les hôtes et, en même temps aussi, les prisonniers.
L'installation est admirable. Il faut avoir fait quelques traversées sur un bateau construit il y a trente ou quarante ans, ou, mieux encore, avoir navigué sur quelque bâtiment à voiles médiocrement ponté et plus mal aéré encore, pour arprécier tous les progrès accomplis depuis un quart de siècle. La Compagnie transatlantique était assez longtemps restée en retard sur les paquebots de Liverpool ou de Hambourg ; on mettait douze ou treize jours, avec ses navires, pour se rendre du Havre à New-York. Les Cunard surtout humiliaient le pavillon français. La Compagnie a voulu rattraper le temps perdu, et l’a bien rattrapé. Elle a fait construire dernièrement quatre grands bâtiments d'un type perfectionné : la Bretagne et la Gascogne, la Champagne et la Bourgogne; deux sortent des chantiers de Saint- Nazaire, deux de ceux de la Seyne. Tous quatre sont pareils pour la grandeur et la puissance des machines; ils ne diffèrent que par certains détails d'aménagement intérieur. La vitesse des quatre navires n’est pas cependaut exactementla même : si deux de nos bâtiments sont plus rapides que ceux de la Comjagnie Cunard, celle-ci en a encore deux qui battent les nôtres de quelques heures dans cette course à la vapeur. Mais les bâtiments Cunard dépensent à chaque voyage